Papy présente la nouvelle n°11 :

 

 

Antéchrista

ou

Die Heilige Familie

 

 

 

Magdalena me précéda, me tirant par la main, tout naturellement, comme le ferait toute représentation d’une femme amoureuse. Elle poussa la porte, me la retint entra. La nef était silencieuse, presque vide. Cela faisait bientôt dix ans que je n’étais plus entré dans une église. Je fis ce geste pour elle. Je ne devais pas lui montrer la haine que je portais à certaines choses pour qu’elle puisse encore m’aimer. Magdalena me demanda si l’église était catholique ou protestante, attentive à ma réponse. Catholique lui dis-je. Elle lâcha ma main, se signa alors puis s’inclina face au cœur. J’en déduis qu’elle ne l’aurait pas fait si l’église fut protestante. Elle me demanda quelques instants, alla s’asseoir sur un banc vide, immobile sous les voûtes de la nef.

Je me dirigeai vers le transept, en suivant le mur sud de l’église. Cela me faisait une impression étrange de fouler à nouveau ce lieu. Alors que mes pas frappaient la dalle sombre et lisse, traînant mon corps le long de colonnes gothiques moyennes et de vitraux passables,  montait en moi un sentiment d’inconfort, diffus et flou, mais suffisamment prononcé pour que je m’arrête quelques instants. M’asseyant, comme si cela pouvait m’aider à me sentir mieux. Je levai les yeux, vis un christ en croix, grossièrement taillé et sans intérêt. Pourtant, un sanglot me pris soudainement. Non un long pleur, juste un petit sanglot, bref et discret, comme pour me rappeler que je n’avais pas encore tout régler. A l’instant même où cette élan triste me forma une larme lourde et salée au coin de l’oeil, une image survint à mon esprit, se superposant à ce messie d’artifice. Ce crucifix de bois, laid et banal, c’était pourtant à cet instant alors pour moi le même que celui  mon grand-père avait restaurer, quelques mois avant sa mort, et qui ornait l’église de son village natal, et qui surplombait ainsi son cercueil un certain samedi. Je ne savais pas, contrairement aux dires totalitaires du prêtre lors de la cérémonie ridicule, si mon grand-père était croyant ou non, s’il  avait réparer ce christ par amour de son travail ou par amour de Dieu, mais ce que je savais aujourd’hui,  c’est que ce Christ, comme tous les christs, étaient associés à ce cercueil froid et distant, de bois lui aussi d’ailleurs.

 

Je sentis une présence derrière moi, me retournai et vis le visage, somptueux à la lumière des vitraux, étincelant de beauté, fragile et attentive, O tendre amour, ma douce lumière. Enfin, avait-elle enfin fini de prier son Dieu pour je ne sais quoi encore, et me revint à moi, minutieux chef d’œuvre humain qui se plaisait à m’accabler du plaisir à la  contempler. Elle se pencha vers moi, et me dit à l’oreille, en chuchotant pour ne pas déranger les bancs vides, qu’il y avait dans la chapelle Nord une crypte à visiter. Nous traversâmes, main dans la main, pour rejoindre alors l’autre partie du transept, vers ladite crypte, délaissant ainsi cette sale croix larmoyante qui mis à mal mes précieuses années d’oubli, l’oublier vite, elle et ce  dieu qui me voulait tant de mal. Passant devant le chœur, elle se signa. Décidément, cela devenait agaçant, qui avait-il à admirer sinon un amoncellement d’horreur rococo dorée et cliquant à souhait. Je voulus lui faire remarquer mais me ravisa. Je me rappelai que je l’aimais. Et elle me rejoignit, souriante et heureuse. Et je lui aurais alors tout pardonner.

 

Se dirigeant vers la crypte, elle insouciante, bénie et heureuse, moi soucieux, mal à l’aise et banni à jamais, je m’arrêtai devant un tableau qui ornait le mur de la chapelle. Magdalena me rejoignit. « Das ist die heilige Familie », me dit-elle. « Ich weiss ». Je le savais bien ce que ce tableau représentait, la valeur que je conspuais le plus, peut-être la seule chose sur terre que je me sentais capable de haïr réellement. Ce genre d’idole de peinture, idiote et ruisselante de joie, qui hier encore m’aurait inspiré de crier à ce Jésus d’aller enculer avec sa mère la putain sous le regard pervers de son sodomite de père. Pourtant, à mon grand étonnement, ce tableau m’inspirait aujourd’hui un bonheur et un bien-être que je ne savais expliquer, une chaleur qui montait en moi. Je me sentis touché par cette œuvre sans en savoir l’origine. Ce ne pouvait être l’œuvre elle-même, dont la banalité et le manque de génie ne saurait lui donner le moindre attribut d’émouvoir. La présence de Magdalena, son corps, croyant  le sien, si proche du mien  y était sûrement pour quelque chose.  J’entendais encore son murmure « die heilige Familie », serrant au même moment sa main un peu plus fort dans la mienne. Pourtant, je me suis, moi-même, arrêté devant ce tableau, inconsciemment il avait retenu mon attention, et je ressentais déjà quelque chose avant qu’elle vienne à mes côtés. Elle n’a fait qu’amplifier un sentiment qui était donc déjà en moi. Un sentiment d’harmonie profond et bienfaisant avec une icône catholique s’était formé en moi, faisant doute à ma raison athée et haineuse, niant une passion antéchristique que je croyais profonde et vraie. Ainsi parfois pouvait naître en nous des sentiments niant à la fois notre raison, notre volonté et notre morale. On peut suivre ces sentiments et tout recommencer, ou essayer de les oublier. Ou essayer de les oublier. 

   

         

 

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