Alzanor présente également la nouvelle n°12 :

 

 

Antéchrista

ou

Tectonique des claques

 

 

 

De l’éther tu fais signe au bus qui arrive enfin.

Le bus stoppe.

« Autobus Antéchrista ». Tu ne connais pas cette ligne.

Dans un « pschitt » délétère, la porte s’ouvre :

           Vous allez à la maison ?, demandes-tu.

           ça dépend.

           ça dépend de quoi ?

           ça dépend… — montez toujours !

Tu montes les marches, une à une, confie ton billet au poinçonneur.

Tu tournes la tête :

Dix voyageurs, perdus comme toi, te regardent fixement. Leurs yeux sont figés en une observation concentrée de leur esprit tourmenté. Leurs membres s’agitent en tous sens, tentacules de pieuvre naine, tentatives vaines d’agripper le temps.

Un grand mouvement incohérent.

Tu t’empresses de t’asseoir près d’une fenêtre – en marche avant, pour ne pas avoir mal au cœur. Le conducteur laisse échapper un cri rauque, répondant à l’écho pneumatique des portes vitrées.

« Un chat dans la gorge », tu te dis. « Noir, sûrement. Et pas content, en plus… »

Le bus démarre, lentement, plus vite, encore plus vite. Il file ! Le paysage défile… Tu ne le reconnais pas. Le décor n’est plus que traits, lumineux et mouvants. Le bus est l’Univers. Dans le ventre de l’Univers, tu ne perçois rien de sa vitesse… Tu soupçonnes alors que le voyage est sans retour : il va falloir être fort !

C’est pourquoi tu sors tes mots croisés force cinq, page douze, et tu cherches.

Quatre lettres, verticalement :

« Il ne colle jamais. »

Mmmm…

Tu es concentré. Ce n’est pas facile.

L’Oncle Ben’s ? Non, ça ne va pas… M&M’s ? Non plus… Les M&M’s ne fondent pas mais ils collent un petit peu. Aux doigts, surtout. Quoi alors ? En quatre lettres, cela ne doit pas aller chercher bien loin !

Tu te creuses la tête…

Tiens ! Il fait jour. Tu n’as pas vu le temps passer. Le bus n’a pas l’air en son terminus, pourtant…

Tu te retournes : plus personne dans le bus. Tant mieux ! Elles commençaient à t’ennuyer, ces pieuvres, avec leurs gestes ridicules : de toute façon, tu n’as pas l’habitude de parler aux inconnues.

Tu te penches vers le conducteur pour lui demander vers où il se dirige : il n’a plus de tête…

Tu te rassois.

En quatre lettres… Il ne colle jamais… Qu’est-ce que ça peut bien être ?!… Ton feutre-gomme HB de marque Citroën coincé entre tes deux lèvres gercées, tu fais sauter tranquillement tes croûtes, une à une. Tu offres ton visage à la contemplation du dehors : des immeubles dévorent les flammes, un chien va son chemin, des tsunamis submergent des banlieues tristes et brûlantes — une petite fille joue avec un Caterpillar. Tout cela ne te dit toujours pas ce qui ne colle jamais…

Sport cérébral.

Tu tournes à nouveau ton regard vers la grille force cinq : comment savoir ? Tu dois procéder autrement : Qu’est-ce qui colle ? Un chewing-gum. Un caramel mou. Les rideaux collent aux fenêtres, oui… Cela tu en es sûr. Les paupières collent, aussi, le matin. Oui. Aussi. Le ruban adhésif … Oui ! le ruban adhésif colle ! — enfin quand il veut bien… ça pourrait être le ruban adhésif… Mais… Non, on ne peut pas dire qu’il ne colle jamais. Pas souvent, mais un peu, quand même.

Réfléchis.

Qu’est-ce qui a bien collé au cours de ta vie passée ? La poisse t’a bien collé au train, ça oui… Donc, c’est pas la poisse. Forcément. De toutes les façons, la poisse, c’est trop long. Six lettres. Trop long.

Quoi d’autre ?

Tu te souviens de quelque chose qui a bien collé, dans ton enfance : ta petite sœur ! ça oui, elle t’a collé !! Ce ne peut donc être ta sœur… Et puis ta sœur aussi, c’est trop long.

Tu souffles, tu n’en peux plus ! Ces efforts intellectuels t’épuisent. Et ce dossier qui te colle au dos, quelle… — mais oui ! La chemise peut coller aux sièges, ainsi que le pantalon, et le short en été ! Les sous-vêtements, en outre collent très souvent : les culottes, caleçons et autres slips — quel dommage ! Slip. Quatre lettres. Dommage. Mais bon, on ne peut pas dire qu’un slip ne colle jamais. Ça non. On ne peut pas le dire.

Tu te concentres encore plus fort. Tu en oublies le trajet. Rentreras-tu à la maison ? Peu importe : tu veux trouver ce qui ne colle jamais… Tu n’est pas de ceux qui renoncent !

Cependant tu as du mal à te concentrer. Quel est ce bruit persistant qui s’immisce aux frontières de ta conscience ? Il revient, s’installe.

Tu relève légèrement la tête : une énorme face adipeuse, plissée, grimaçante, se tient impoliment à quelques centimètres de toi. Elle s’agite, tente de t’effrayer, il te semble. Se joignent à elle de nombreuses autres monstruosités, immobiles, toutes entières serrées les unes contre les autres. Tu te demandes comment tout ce monde fait pour respirer. Il n’y avait pourtant plus personne dans ce bus. Il est maintenant bondé. Tu poses à nouveau ton ouvrage sur tes genoux et inspecte du chef le reste du véhicule : mais par où sont-ils entrés ?!!

Une secousse. Le bus se soulève…

Il quitte Terre : tu flottes.

Tu laisses tomber ton magazine sur les badauds aux visages déformés de l’allée centrale. Tu te sens libéré : tes mouvements sont amples, élégants.

Très bien ces bus Antéchrista, tu retiens l’adresse.

Le plafonnier frissonne. Ses néons, très impressionnés par la tournure des événements, se demandent s’il n’est pas temps d’abandonner leur poste pour s’abriter un temps ! Les passagers serrés comme des asperges ne bougent pas une fane tandis que leurs têtes se libèrent… Elles flottent, aussi.

Ce spectacle t’intrigue. Voir autant de gens perdre la tête d’un coup ! Tu voudrais les aider, leur rendre leurs esprits !! Mais ils sont trop nombreux… Tu ne peux aider autant de monde à garder la tête sur les épaules — d’autant qu’elles flottent comme des ballons d’enfants, ces boîtes. A peine tu en effleures une, elle se dérobe d’un coup d’oreille.

Insaisissables.

Et puis, elles sont toutes mélangées, désormais, ces têtes ! comment rendre chaque cerveau à son propriétaire ? Tu glousses sous cape en pensant à ce qu’il adviendrait si tu remettais ces visages au hasard sur les troncs restés attachés au sol… Ce serait tellement grotesque !

Non… ça ne se fait pas de jouer avec la tête des gens.

Les ballons aux traits humains s’entrechoquent mollement, rebondissent onctueusement sur les barres d’appui, frôlent délicatement le plan du trajet. Tiens. Tu n’avais pas encore vu ce plan. Il forme un symbole curieux : un huit, couché. Étrange, pour un trajet. Ce bus tournerait-il en rond ?…

 Il s’est bien arrêté une fois : tu es monté un jour dans le bus. Il y a longtemps... C’était il y a des années. Tu te souviens vaguement que tu étais perdu, un soir, et que tu es monté dans ce bus. Maintenant, tu voyages dans un univers émondé, visité de voisins volatiles, voyageurs dont les visages plus légers dans l’air occupent incongrûment le plafond du bus…

Heureusement, il y a tes mots croisés !

Il ne colle jamais. Quatre lettres. Vertical.

Une tête !!! Mais oui !! Une tête : quatre lettres. Ces têtes ne collent pas — elles sont détachées, incapables d’adhérer à leur corps. Ça doit être ça !!…

Non. En général, elles collent. Mal, maladroitement, à tel point qu’elles servent si peu — mais elles collent.

C’est pas ça.

Il ne colle jamais.

C’est insoluble, ça. Insoluble ! Mais tu as encore du temps avant d’arriver. D’ailleurs tu es dans les étoiles : tu n’es pas près de redescendre… Le bus fend l’espace constellé. Les néons continuent à clignoter piteusement, incertains de la démarche à adopter mais en phase de reprise de confiance après un décollage précipité. Tu les regardes, plisses les yeux. Tu te dis :

« Il faudra prévenir les autorités compétentes : oui… »

Le temps se détend. Tes muscles, aussi. L’apesanteur est un souverain relaxant pour les esprits possédés des mots croisés. Ta colonne vertébrale se dés-emboîte. Tes idées s’emboîtent. Tout devient clair : il faut sortir du bus et rentrer chez toi.

Bien sûr.

Comme il se doit tu appuies sur le bouton rouge pour demander l’arrêt : tout le monde disparaît à l’instant. Ça doit être un bouton magique ! Peu importe. Tu cherches à ouvrir les portes ; tu frappes aux fenêtres ; tu tires le signal d’alarme ! Tu es prêt à crier…

Un événement inattendu t’arrête dans ton élan : sur toute la surface vitrée de l’autobus, de grand panneaux blancs avec, sur chacun, une lettre – une phrase, en fait. Une définition, c’est certain :

 

« IL NE COLLE JAMAIS »

 

           Encore !!! ces bus sont vraiment étonnants…

           Eh oui… tant que vous ne l’aurez pas trouvée, ça ne s’arrêtera pas. Ni le bus, ni le reste…

Avec toute la vitesse que te permet ton apesanteur chronique, tu te retournes et contemples l’homme, assis, en bas, face à la place que tu as quitté. Vite ! Tu le rejoins et lui demande ses papiers : il rit et t’invites à t’asseoir…

           Vous aimez les mots croisés ?!

Tu réfléchis avant de répondre, c’est important…

           Ça m’occupe.

Bien ! Bonne réponse. Tu ne t’engages pas…

           C’est bien beau de s’occuper, mais il faut réfléchir ! Comment voulez-vous qu’on s’en sorte si vous ne réfléchissez pas ?

           Vous aussi vous êtes coincé dans ce bus ?!!

           Il s’agit bien de moi !! Pensez que des systèmes entiers sont suspendus à votre sagacité !… Des planètes menacent de rentrer en collision, des géantes rouges vont imploser, des naines blanches vont s’effondrer… vous devez trouver les bonnes réponses aux définitions…

           Ha ! Allez ! Vous me faites marcher… C’est quand même que des mots croisés…

           Inconscient que vous êtes ! Sous-estimer le pouvoir des mots ! Sans les mots, vous n’existeriez pas, ne l’oubliez jamais !!!

           Que voulez-vous dire ?!!

           Nous ne sommes que des mots. Ne le saviez-vous pas ?

           Non.

           Maintenant vous le savez.

           Et alors ?

           Alors ? Seule une personne peut vous sortir des mots, une personne peut vous donner existence, une personne que vous devez rencontrer.

           Son nom ?

           Antéchrista

           La compagnie d’autobus ??

           Non. Une dame.

           Elle dirige la compagnie alors !

           Répondez aux définitions.

           Bien.

Tu penses qu’il est bien temps de faire des mots croisés quand une dame t’attends. Tu te reprends :

           Parlez-moi d’Antéchrista. Pourquoi est-elle si importante ?

           Elle est tout en cet univers.

           Je lui dois ma présence ici ?

           Vous lui devez votre existence…

           Alors mon chemin depuis le début, c’est à cause d’elle ?

           Peut-être. Mais si vous voulez sortir d’ici il faudra la trouver, et la convaincre.

           La convaincre ?? Mais je suis libre, je vais où je veux !

           Non, vous ne l’êtes pas, vous n’existez pas en dehors du trajet de ce bus. Seule Antéchrista peut vous permettre plus.

           Elle a créé ce lieu alors, en plus des autobus ?

           Si vous voulez…

           Pourquoi ?

           Elle fuyait…

           Quelle est la suite ?

           Les définitions.

           Non. Marre de ces définitions et de ce monde ! Je vais retrouver Antéchrista !!

Tu sors du bus par une fenêtre ; tu sautes, te reçois sur la tête, cours sur les mains : rien n’a plus d’importance puisque ce monde n’est pas réel… Tu bondis d’arbre en montagne, de colline en rivière, tu voles tu planes tu glisses…

Tu t’arrêtes.

Où aller ?

Où es-tu Antéchrista ?

Où es-tu…

 

Une voiture passe. Tu les auto-stoppes. Ils te prennent.

           Où vas-tu ? , te demandent-ils…

           Je cherche Antéchrista.

           Nous aussi.

Tu souris, tu prends espoir.

Ils se retournent : leurs visages sont vides, inexistants ! Ils te demandent d’avoir confiance — non !! Tu cherches à sortir en marche ; ils te retiennent, tu t’accroche au conducteur ; tes mains se referment sur le vide de sa tête ; tu agrippes ses bras…

L’embardée est terrible, le véhicule fait des tonneaux : les corps de tes compagnons sont enchevêtrés comme des linges mouillés. Tu te hisses hors de la carcasse, tu rampes…

Au loin un grillage, derrière une route.

Tu avances vers la route : une ombre blanche semble bouger.

Antéchrista…

           Attends-moi Antéchrista ! , t’entends-tu lui crier. Attends-moi !!

La dame vêtue de blanc de meut lentement, passe le grillage doucement, elle avance, elle avance, se retourne.

La dame te fais un signe de la main ; tu ne sais si c’est au revoir ou rejoins-moi. Ou adieu.

           J’arrive Antéchrista ! Je veux me joindre à toi hors de ce monde, hors de ce rêve, je te suivrai, Antéchrista…

Mais la dame s’en va déjà. Elle avance sans marcher, glisse sans bouger, s’évanouit.

           ANTECHRISTAAAAAAAAA !!! Attends-moiiiii !!!

Mais c’est déjà fini. Elle est partie.

           Antéchrista…

 

Tu es collé au grillage : tes yeux coulent, tes mains serrent le métal à en saigner… mais ce n’est pas du vrai sang, ce ne sont pas des larmes, ce n’est pas du désespoir : tu es piégé dans un univers de mots, dans un monde de définitions, dans ce rêve d’Antéchrista…

 

FIN

 

         

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