Jill l'elfe présente la nouvelle
n°9 :
Antéchrista
ou
Outside
Isildur déguste son thé, le visage illuminé par l’écran
de l’ordinateur où elle vérifie ses e-mails. Elle se lève et met la chaîne
hi-fi en route.
La musique emplit la vaste pièce et le crâne de la jeune
femme.
Résonances violentes qui se mêlent harmonieusement au
chaos intérieur de cet être en cette heure de paix et de troubles. Paix du
sommeil pour les autres. Paix… Rares bruits qui s’égrènent furtivement
entre nuit et jour.
Troubles. Troubles de l’être qui reste éveillé la
nuit, dont l’esprit divague, affleure la folie. Esprit calme. Clarté procurée
par ce silence profond. Et pourtant mêlé de pensées enchevêtrées, fugitives
et effrayantes.
Quand elle aperçoit au loin une maison, elle manque d’éclater
de rire.
"Les
mirages, on les croise au Sahara! Mais peut-être n’est ce pas un mirage…
S’il y a quelqu’un derrière ces fenêtres éclairées, je suis sauve."
Mais elle ne voit pas le trou dans la glace. Son pied bute
contre quelque chose. Sa tête heurte le sol gelé. Elle ne perd pas conscience.
Pas encore. Une brume blanche se met à s’épaissir devant ses yeux.
Le sentiment de fusion avec la musique la berce. Elle regarde en rêvassant
par la fenêtre.
"Mais qu’est-ce que…", murmure-t-elle
Son
visage s’est tellement rapproché de la vitre que l’air expiré forme de la
buée sur le verre. Elle plisse les yeux avant de les écarquiller.
Personne ne vient jamais dans le coin, sauf le facteur si
elle a du courrier…Elle attrape ses jumelles et observe… Elle regarde la
forme humaine au loin qui semble peiner, marchant au ralenti avant de s’écrouler.
Sauver cette personne. C’est tout ce qui lui importe en
cette seconde. Qu’a donc subi cet être pour en arriver à une détresse
pareille?
Isildur recule, attrape rapidement son anorak et ses moon
boots et sort.
La curiosité est plus forte que la volonté de venir en
aide à cet être. Il n’y a pas plus curieux qu’un être humain. C’est
doublement valable pour un être humain qui voit quelque chose d’inhabituel à
proximité de son habitation.
Swanhild est toujours étendue, à plat ventre sur la neige, la tête
tournée vers l’habitation qui lui a révélé une présence humaine.
La brume s’épaissit et se reflète dans la glace. Puis une sombre
silhouette se profile à une centaine de mètres.
Elle s’évanouit.
Il
n’y a pas de temps à perdre. Isildur court jusqu’au bord de la mer.
"Elle
a de la chance. A cette période la glace de mer est tellement solide qu’on
pourrait sautiller dessus sans risque."
Elle met le pied sur la glace et parcourt rapidement les
quelques mètres qui la séparent de l’inconnue.
Elle ausculte ses poignets, sa gorge.
Elle retourne la jeune femme et
Choc. Une brusque montée d’adrénaline dans les veines.
Le cœur bondissant, prêt à jaillir de sa poitrine. Une vague de stupeur,
d’espoir et de tension extrême.
Cette personne. Qui est-ce? Elle est la réplique exacte
de Greta, la jumelle qu’Isildur a perdue quelques mois auparavant, et
d’elle-même.
Le visage de l’inconnue se détache de manière
surnaturelle sur la glace, dans l’obscurité.
Isildur peine en essayant de porter le plus rapidement
possible l’inconnue jusque chez elle.
Swanhild s’éveille lentement. L’impression d’émerger péniblement
avec une nappe de brume opaque enveloppant le cerveau. C’est là qu’elle
prend conscience d’être allongée confortablement, emmitouflée dans un édredon
doux et chaud.
"Rendors toi ma
vieille", songe-t-elle
Isildur
a eu le loisir de sonder et de regarder minutieusement le visage de
l’inconnue. Les grands yeux clos, les taches de rousseur , les longs
cheveux bruns.
Puis:
Elle a fouillé son manteau, furtivement, dans une pièce
voisine.
Elle trouve le passeport.
Elle
contemple paisiblement ce visage, bercée par les respirations de la dormeuse.
Swanhild ouvre les yeux et rencontre les siens.
Elle reste interdite pendant quelques minutes, incapable
de prononcer un mot.
« Mais que fout mon visage sur cette femme ??? »
Elle touche son propre visage pour vérifier qu’il n’a ni changé ni disparu.
« Bon. Soit je suis complètement dans les vapes,
soit elle est mon sosie… »
Elle examine
attentivement le visage peu commun de son hôte, extraordinairement pâle, sinon
identique au sien.
Sa sauveuse est très mince, vêtue d’une longue robe noire…Elle a des mains minuscules presque cachées sous les manches.
Un maquillage sophistiqué. Les yeux cernés d’un halo
noir, la bouche lie de vin.
-
Who are you ?, demande
Swanhild
-
Just an Icelander living
here. To be honest, I was as amazed as you when I found you.
- What happened?", murmure-t-elle
- Vous pouvez me parler en danois . Excusez moi, bafouille
Isildur, mais j’ai pensé qu’il me serait utile de savoir qui vous êtes.
Swanhild sourit.
- Je comprends, j’aurais fait pareil. Vous pensiez que
j’étais une condamnée?, dit elle avec un sourire espiègle.
Isildur sourit mystérieusement.
- Que vous est-il donc arrivé?, répond-elle enfin.
Swanhild réfléchit. Cela semble tellement flou.
- Eh bien, je suis arrivée à Reykjavik il y a deux
semaines. Je me balade un peu partout avec mon sac de campeur et je dors dans
des auberges de jeunesse. Hier j’étais à pied sur un chemin près de
Jokulsarlon quand j’ai été surprise par la tempête. Un véritable blizzard.
J’ai dû abandonner mon sac à dos pour pouvoir continuer. Je ne sais pas
combien d’heures j’ai marché, jusqu’à ce que je voie vôtre maison. Là
j’ai trébuché…Et j’ignore la suite.
-
Je vous ai vue venir. Personne ne se balade dans le coin
d’habitude. Je suis allée vous chercher et vous ai transportée jusqu’ici.
-
Pardonnez ma question mais…êtes vous danoise ou
l’avez vous appris ici?
- Ici les enfants apprennent le danois et l’anglais
assez tôt, pour le reste j’ai la double nationalité.
-
J’adorerais vivre ici ! Peut-être pas tout le temps
mais deux trois mois.
"La
même chose, songe Isildur, exactement la même chose. Elle habite au Danemark
et rêve de l’Islande. Je me demande…Mais qui est-elle? "
- Je vous prend au mot! Si vous le souhaitez, vous
resterez ici le temps de reprendre des forces et de régler les problèmes du
sac, etc…
Swanhild lui rend un large sourire.
- Ca me touche beaucoup! Merci infiniment.
"Si
elle savait sur qui elle est tombée! , songe Isildur, et si moi je savais sur
qui je suis tombée."
- C’est normal. Appelez moi Isildur. Vous, c’est
Swanhild, c’est ça?
Son interlocutrice acquiesce.
-Bon. Comment vous sentez-vous à présent?
L’autre laisse retomber sa tête sur l’oreiller.
- C’est bizarre. Je me sens…cotonneuse. Dans le
coaltar, quoi. Si je me laissais aller je serais en train de somnoler. Mes
membres sont trop lourds, mais je me sens à l’aise, au chaud. Dans un cocon.
- Il faudrait que je fasse venir un docteur. Mais je vais
déjà voir ce qu’il en est.
Elle attrape un thermomètre frontal et le pose doucement
sur le front de Swanhild.
- 37.2. La fièvre est retombée, c’est bon signe. Vous
devriez encore dormir. Faites comme chez vous! Allez où vous voulez, servez
vous dans le frigo.
- Encore merci!
Isildur lui adresse un doux sourire et sort.
Plus tard, elle prend son petit-déjeuner dans la vaste
bibliothèque. La pièce idéale pour réfléchir. Une vaste fenêtre donne sur
l’océan et une baie vitrée fait face à une lande moussue. Quelques
fauteuils en cuir s’offrent aux visiteurs sous la lumière tamisée , entre
des murs couverts d’étagères ouvragées emplies de toutes sortes de livres.
Face à la fenêtre trône un bureau ancien en bois sombre et sculpté sur
lequel repose l’ordinateur.
Après avoir dévoré quelques biscuits aux épices et
englouti un verre de lait, Isildur s’allonge sur le canapé, se recouvre
d’un plaid en tartan écossais et s’endort.
Les
notes de « Pure Morning » perlent légèrement dans la tête d’Isildur,
résonnent en ses oreilles tandis qu’elle fait crisser la neige sous ses
pieds.
“Mais
que fait-elle?”, songe-t-elle au réveil.
Après s’être éveillée sur le canapé et avoir
consulté la pendule qui sonne deux heures du matin, elle va prendre une longue
douche brûlante “pour émerger”, savoure son habituelle tasse d’earl grey
sucré et se faufile dans le couloir. Elle fait une pause, retenant son souffle.
Rien. Pas un bruit si ce n’est ses pulsations cardiaques.
Elle entrebâille la porte de la chambre où dort Swanhild.
Elle rédige un mot sur la table de chevet et s’en va
aussi furtivement qu’elle est venue.
Isildur
se sent comme un tigre en cage, pleinement éveillée en son antre alors que
quelqu’un y dort. La confrontation avec l’autre l’intrigue autant
qu’elle l’intimide.
N’y tenant plus, elle décide de sortir pour récupérer
le sac de Swanhild.
Après tout, il n’est que deux heures et demi du matin.
Elle
avance, les sens à l’affût. Ses yeux essaient de percer l’obscurité, ses
oreilles s’emplissent du silence uniquement rompu par le crissement de ses pas
et par les sifflements du vent. Elle cherche, lampe torche à la main, le nez
enfoui dans son écharpe. Le froid lui nettoie et lui vide le crâne, quand une
musique se met à retentir en elle-même:
Après une heure de marche, elle trouve le sac.
Satisfaite, elle s’assoit par terre, sort un thermos et déguste son thé.
Elle reste ainsi quelques minutes, croquant des biscuits, emplissant ses poumons
d’air frais en fermant les yeux, et retourne vers la maison avec Frosti en tête.
Un
silence ouaté.
Swanhild ouvre les yeux.
Elle se lève, va prendre une douche dans la pièce
contiguë et entreprend d’explorer la vaste demeure.
Elle ignore tout de la maison. On l’y a transportée
alors qu’elle était inconsciente et elle avait longuement dormi et peu parlé
dans la chambre.
Elle s’aperçoit alors qu’on a laissé un mot sur la
table de chevet.
« Swanhild, j’espère que vous allez mieux. Je
suis sortie et reviendrai dans la matinée, ne vous inquiétez pas. Visitez la
maison et servez vous dans la cuisine.
Isildur »
Elle sourit et sort de la chambre pour se retrouver dans
un long couloir.
Le cœur battant, elle cherche un interrupteur en tâtonnant
les murs. Quand soudain!
"Eurêka!
Fiat
Lux !, pense-t-elle sans se soucier de ce curieux mélange linguistique. Dieu
–s’il existe- dit:”Que la Lumière soit!" Et la Lumière fut…"
Au fond du couloir, une porte.
Entrer ou ne pas entrer ?
La curiosité l’emporte et elle se retrouve dans la
bibliothèque.
Les livres sont classés par genre…Un vaste rayon est consacré à l’art.
Pendant qu’elle marche, ses pas retentissent et
emplissent l’atmosphère.
Soudain elle entend un bruissement feutré. Elle
se retourne…
-
Ciel!
Un fauve!
Un gros chat à poils longs trône fièrement sur son arrière
train. Il est assis sur la marche d’un escalier de bois patiné que Swanhild
n’avait pas vu. Elle grimpe une marche et s’agenouille. L’animal saute sur
une marche supérieure en poussant un grognement sourd et se rassoit en la
regardant d’un air méprisant.
-
Minou, minou!
L’énorme félin se contente de ciller d’un air fat.
- Oui bon, je sais, le coup du “minou minou”, c’est
surfait. Puis c’est franchement vexant et ridicule. Dois-je vous donner du Môssieur?,
demande Swanhild au chat.
L’interlocuteur ne souffle mot.
-
Malotru !
Elle grimpe les escaliers, fait fuir l’animal, et se
retrouve dans un espace semblable à celui du rez-de-chaussée.
L’escalier mène à une pièce deux fois plus petite que
celle d’en bas, qui, munie d’une rambarde de bois sculpté, donne sur la
bibliothèque. Au centre, une longue table de bois sur laquelle repose une de
ces magnifiques lampes que l’on voit dans les salles d’étude des anciennes
bibliothèques comme Trinity College à Dublin. Restent un encrier, des plumes
de corbeau taillées, des stylos, des feuilles volantes et des cahiers d'écolier.
Sur des étagères semblables à celles de l’autre
salle, sont rangés des livres anciens reliés de cuir, intacts ou abîmés. La
jeune femme passe près d’une heure à lire les titres des livres français:
grimoires, traités d’histoire, de géographie, de mathématiques,
d’anatomie, des romans, etc…
Son estomac lui rappelle alors qu’elle n’a pas mangé
depuis trop longtemps.
Isildur n’a jamais pu rester une journée entière sans sortir. Depuis
le deuil, elle tente vainement d’apprécier les jours, de les rendre moins
longs qu’ils lui paraissent. Elle a cessé de rester constamment au lit et de
s’abrutir de somnifères pour rejoindre un sommeil sans rêve, le néant, pour
oublier.
Elle a peu à peu quitté ses lieux de prédilection pour
dormir: le canapé de la bibliothèque et son propre lit, et a retrouvé le
plaisir d’errer dehors ou de s’occuper dans la maison.
Quand
soudain la panique l’envahit.
“Mais…”, songe-t-elle
L’horrible sentiment de l’angoisse ne l’avait pas
hantée depuis longtemps. Le pire étant qu’elle ne sait même pas pourquoi
elle est effrayée, pourquoi son estomac se contracte ainsi.
Elle sait pertinemment que rester dehors
à marcher ne l’aidera pas, aussi continue-t-elle sa route. La fatigue
commence à la gagner quand elle aperçoit la maison au loin.
Swanhild se décide enfin à redescendre au rez-de-chaussée et à sortir
de la bibliothèque. Le gros félin l’attend dans le couloir, la fixant de ses
énormes prunelles d’or.
- T’as faim, toi?, lui demande-t-elle
En guise de réponse, le chat se dirige vers une porte
rose et s’assoit devant.
Elle le suit et ouvre la porte. Un escalier de pierre
descend vers un étage inférieur. Le sous-sol.
Elle
a l’impression de pénétrer dans l’antre d’un alchimiste, une pièce
d’une autre époque. Elle se retrouve dans une immense cuisine carrelée,
semblable à celles qu’elle imaginait dans les sous-sols des manoirs.
Elle
ferme les yeux, se met à avancer en aveugle pour entendre la résonance de ses
pas. Le son traverse quatre mètres avant de se répercuter contre le plafond.
Elle touche quelque chose du bout des doigts…En fait le
tour.
“Mouais, un animal à quatre pattes, catégorie
“mensa”…”,
pense-t-elle
Sa main saisit un objet plus froid. Une forme biscornue et
lisse.
Elle
ouvre les yeux. Elle se trouve face à un chandelier qui, effectivement, se
trouve sur une longue et vaste table de bois.
Elle s’approche du chandelier jusqu’à le toucher du
bout du nez, examinant attentivement les ciselures. Des couleurs étranges se
reflètent sur la surface polie et sculptée. La pièce s’y reflète, un monde
déformé, et étrangement beau.
Une étincelle s’allume dans ses prunelles, et se
transforme en ardent brasier lorsqu’elle découvre ce qui fait lieu de
plafond. Pour comprendre ces couleurs entraperçues à la surface du chandelier,
elle se hisse sur la table, s’y allonge de tout son long sur le dos, les bras
en croix.
Un
large sourire éclaire son visage. Son regard avide dévore les sombres couleurs
représentant Hamlet et Horatio dans le cimetière, en compagnie du fossoyeur.
Cette immense peinture s’étale sur tout l’espace.
Seules des moulures en stuc crème et or longent les plinthes.
Un miaulement la remet sur pied. Le mammifère est posté
devant le frigo et la fixe, semblant dire:
“Donnes moi ma pitance illico, mais ne compte pas sur
moi pour te supplier”
Son expression fait beaucoup rire Swanhild, qui décide de
narguer un peu l’animal en le faisant attendre.
C’est un frigo hors du commun, de même que tous les
meubles en cette pièce. Tout semble sortir d’un étrange laboratoire. Le
frigo à porte de cuivre, le lavabo dont les robinets représentent des têtes
de gargouilles, le four, les plaques chauffantes où se trouve une vieille
bouilloire. Les ustensiles, également en cuivre ou alors en bois, sont sagement
suspendus à des crochets. Elle sourit en repensant à Mikage, l’héroïne de
Kitchen.
“Mais
cet endroit, tout rustique et ancien qu’il est, possède un aspect froid et
mystérieux. Comme partout dans la maison”
Mal à l’aise, elle s’occupe du chat, dont la violence
des remuements de queue marquent l’impatience et l’indignation croissante.
- Ok, Ok! On se calme ! Pas de crise d’hystérie !
”
Elle se fait des sandwiches après avoir calmé le félin
avec une boîte de thon.
Soudain
elle voit un élément qu’elle n’avait pas vu lors de son inspection du
plafond en position allongée : une trappe percée dans le plafond, juste
au dessus de la dernière marche.
Une de ces trappes que l’on croise dans les demeures
anciennes, faite de planches de bois.
“Bon,
se dit-elle, dans ce cas, ou il y a comme de coutume une échelle dans le coin,
ou “l’héroine” se doit d’escalader pour atteindre son but…”
Elle espère ne pas avoir à grimper là-haut, aussi
fouille-t-elle les environs du regard. Une échelle est en effet adossée à
l’encoignure de la porte.
Elle pose l’échelle contre le mur, la gravit et soulève
la trappe.
Grincement
sinistre.
“Le même qui se produit quand un vampire soulève la couvercle de son
cercueil. Mauvais augure.
Suis-je censée tomber sur un spectre ou rester enfermée dans la pièce?”, songe-t-elle en souriant pour se rassurer.
Elle est heureuse qu’il fasse jour. La chambre, bien
qu’accueillante, dégage une atmosphère glacée qui fait froid dans le dos.
Elle frissonne, se traitant de poule mouillée, ressent
confusément douleur et chaos en elle-même.
Si un feu brûlait dans la pièce, celle-ci paraîtrait
fort sympathique. Deux murs rouges, deux murs blancs. Un imposant lit à
baldaquin en fer forgé près d’une vaste fenêtre. Son regard se pose alors
sur une bibliothèque abondamment fournie où se trouvent également des
dizaines d’albums photo.
Intriguée,
elle les prend dans ses bras et s’allonge sur la confortable courtepointe du
lit.
- Non…
Au fur et à mesure qu’elle dévore avidement les pages,
la stupeur se répand de façon croissante sur son visage et ses gestes. Ses
yeux ne peuvent se détacher des photographies, comme s’ils y étaient aimantés,
reliés par un fil invisible. Elle semble hypnotisée, sa bouche s’est légèrement
ouverte, comme pour voiser les questions qui l’assaillaient à présent. Ou
comme pour pousser un hurlement.
La jeune femme qui figure avec Isildur sur ces photos
ressemble elle aussi comme deux gouttes d’eau à Swanhild.
Elle se lève, fait nerveusement les cent pas sur le
parquet avant de s’affaler de tout son poids sur le lit. Elle reste ainsi, sur
le dos, à examiner la tenture de velours rouge qui s’étale au dessus
d’elle, accrochée aux colonnes, et pendant de chaque côté du lit.
Elle se retourne et prend sa tête entre ses mains.
- Bon. Je me retrouve dans une maison comme je n’en ai
jamais vue, perdue au beau milieu du nord-ouest islandais, en compagnie d’une
nana bizarre et d’un chat asocial. tout semblait à peu près normal jusque là
.
Quand elle en a assez de contempler les colonnes enchevêtrées
et les tentures de velours rouge sang aux reflets chatoyants, elle se met en
tailleur et s’aperçoit qu’elle n’a pas fouillé la pièce. Elle commence
à passer visuellement en revue la table de chevet en verre et fer forgé, le
parquet blanc.
Quand
des pas légers se font entendre. Montée d’adrénaline. Swanhild s’agrippe
à une colonne du lit et se cache derrière une tenture.
Grincement des gonds de la trappe.
“Je déteste ça”, songe-t-elle, terrifiée
Elle voit alors se glisser dans l’ouverture de la trappe
la tête de l’énorme matou.
- Fichu chat , murmure-t-elle soulagée en balançant un
oreiller à la tête de l’animal.
Elle lui jette un regard narquois, le prend sous un bras
comme s’il s’agissait d’un sac à main, et décide d’ouvrir une porte
qui se trouve près du lit. Elle se retrouve alors dans un couloir conduisant à
la bibliothèque du haut. Elle descend alors l’autre escalier qui mène au
rez-de-chaussée.
Après avoir posé le chat sur un fauteuil, Swanhild se lance dans
l’exploration des disques d’Isildur. Elle s’assoit en tailleur devant le
gigantesque meuble à cds, avec une moue dubitative. Elle énumère nombre de
noms, étonnée de trouver tant de musique à son goût.
Elle insère un disque dans la chaîne, attrape un livre
d’art sur l’œuvre de Sarah Moon, un autre sur Joseph Beuys et s’installe
confortablement dans un fauteuil.
Plus
tard, Isildur, de plus en plus troublée, revient de son expédition nocturne et
entre dans la bibliothèque à l’étage sans faire de bruit.
Des notes montent du rez-de-chaussée jusqu'au plafond.
Intriguée, elle se cache derrière les étagères et découvre,
fébrile, ce qui se trame en bas:
Son invitée, confortablement installée,
dévore des livres. La concentration recueillie mêlée au plaisir de
lire émane de tout son être et se répand dans toute la pièce.
Paix et joie de vivre qu’Isildur avait oubliée depuis
quelques temps. Cette-dernière commence à suffoquer, réprime un sanglot et se
dirige rapidement vers la chambre que Swanhild a visitée, et qui n’est autre
que sa propre chambre.
Swanhild a entendu un bruit.
Elle lève la tête et voit un pan de robe flotter avant
de disparaître.
“Lâcher
les grandes eaux, se terrer quelque part, n’importe où”, songe Isildur.
“Angoisse angoisse
angoisse”
Sa
respiration est bruyante et rapide.
Elle
referme la porte de son refuge d’une main tremblante.
“Ne
pas oublier Louise Bourgeois.”The lairs” . Le nid-refuge peut devenir
prison prison prison…”
Les
larmes commencent à rouler, le grand déluge arrive, sa lèvre inférieure
tremble.
Elle
se heurte aux murs de sa mémoire, puis s’appuie sur une colonne du lit, la tête
penchée, pour se calmer. Elle s’assoit au bord du lit, jambes serrées, bras
croisés, pressés sur sa poitrine, comme pour s’étreindre jusqu’à se
faire mal.
Elle
se balance d’avant en arrière.
“Réflexe autistique pour se rassurer. Ca m’avance.
Les symptômes, je les connais, mais je ne suis pas fichue de chercher les
causes profonde”
Elle
réprime un spasme.
“Nausée”
Les
pensées tournent en sa tête. Impression
de devenir folle.
-
La meilleure défense, c’est la fuite, murmure-t-elle tout en sachant
que ce qu’elle dit est faux.
Elle
s’enfouit sous l’édredon.
“Ne plus penser. Rideau.”
En bas Swanhild a cessé de bouger et guette, immobile.
“Avec cette musique, je ne risque pas d’entendre grand
chose”
Cependant
elle laisse la musique courir, persuadée qu’un semblant de l’atmosphère
paisible flottera encore.
Sa
joie retombe vite, trop vite.
Swanhild
ressent comme une décharge électrique, une bouffée de tristesse et de colère.
“Il se passe quelque chose. Peut-être ne veut-elle pas
en parler. Pas le moment de la questionner.”
Elle
gravit cependant les marches qui la mènent à la bibliothèque du haut et découvre,
sur le sol, son sac abandonné. Elle sort et observe les pas inscrits dans la
neige.
“Je vois. Elle a dû partir avant que je m’éveille
pour le retrouver. Elle vient de rentrer et l’a laissé ici »
Elle
a l’impression de retrouver une parcelle d’elle-même, de sa vie, en
fouillant le sac délaissé après être rentrée.
Tout
est là, bien en place.
“Elle est revenue après ses recherches, m’a surprise
en train de lire tranquillement au rez-de-chaussée avant que je m’en aperçoive,
et quelque chose l’a fait déguerpir. La chose, c’est moi”
Swanhild
se lève et se dirige vers la chambre d’Isildur comme on se rend au front.
Affronter
la vérité, une femme retranchée dans ses souvenirs.
Les
planches du parquet craquent sous ses pas. Le silence ouaté plombe l’air
lourd des pages anciennes.
“Sur quoi vais-je tomber”
Elle
frappe.
Pas
de réponse.
Chapitre 6
Dedans
Swanhild
doit s’avancer pour distinguer, sous les tentures de velours, Isildur étendue
sous la courtepointe. Elle a l’air hébété, ses yeux sont gonflés et
rougis.
-
Excusez-moi Isildur. J’ai entendu un bruit à l’étage. Merci
infiniment pour mes affaires, c’est trop…
-
Laissez, laissez, dit la femme étendue dans le lit
Elle
semble en état de choc.
-
J’insiste!, poursuit Swanhild en s’asseyant en bord du lit, j’avais
envie de vous parler, mais vous me semblez…
-
Pas grave, la coupe Isildur
-
Non! Pas de “pas grave”! Je suis désolée, je sais que certaines
personnes n’aiment pas être dérangées quand…
-
Quand?, continue Isildur
-
Quand elles ne se sentent pas bien?, ose Swanhild
-
Vous aviez deviné, alors
-
C’est le genre de choses auxquelles je suis sensible, je les sens,
comme on sent un changement d’atmosphère. Peut-être que je me trompe, mais
j’ai pensé que je pourrais éventuellement vous aider. Cela dit j’admets
que j’aurais dû vous laisser.
Isildur
sourit. Un sourire triste et lointain:
-
Parler, c’est ce qu’il y a de mieux, je n’y suis pourtant plus
habituée. Descendons prendre un thé, si vous le voulez .
-
On peut se tutoyer ?
Elles
sortent de la chambre, traversent le couloir pour se retrouver dans la bibliothèque
du haut, puis elles descendent l’escalier et atterrissent près du confortable
sofa.
De
la neige tombe en gros flocons derrière les vitres.
Un
sentiment de tristesse envahit Swanhild, à la grande surprise de celle-ci.
Elle
suit alors Isildur vers le rez-de-chaussée et sa cuisine.
Celle-ci
prend un plateau laqué sur lequel elle dispose une théière, une sucrière,
des tasses, et une boîte pleine de biscuits au épices. Elle remplit une
bouilloire, qu’elle met en marche.
-
Alors, qu’as-tu découvert? , commence Isildur
“Bon, songe Swanhild, elle savait que je découvrirais
ces photos, c’est pour cela qu’elle m’a laissée seule dans la maison,
pour la visiter. On va enfin parler. Sans débiter de palabres inutiles.”
-
Bien, répond-elle enfin, qui cette jeune fille sur les photos?
-
Cette jeune fille était ma sœur jumelle Greta.
-
Désolée…
Isildur
a un rire sarcastique.
-
Trêve de paroles d’usage.
Elle
se reprend, penaude :
-
Excuse moi, c’était très malpoli de ma part. Ce que je vais te
raconter te paraîtra peut-être étrange.
-
Isildur, il m’est souvent arrivé que des amis ou connaissances
commencent par cette phrase, alors tu sais, moi, les trucs étranges…
-
Si quelque chose te dérange, promets moi de me le dire!
“Pas bête, pense Swanhild, Elle va enfin me livrer son
fardeau et a parfaitement conscience que je ne pourrai peut-être pas
l’assumer”
-
Promis.
Isildur verse le liquide ambré
dans les deux tasses, et tend la boîte de biscuits vers Swanhild, qui se sert
en lui rendant un doux sourire.
« C’est
peut-être le première fois qu’elle raconte ainsi ce qu’elle a sur le cœur… »
Le chat arrive dans la pièce
et se roule aux pieds de sa maîtresse.
-
Et lui, comment il s’appelle ?
-
Odin…, répond Isildur en manquant de pouffer de rire.
Après un long silence, elle
avale une gorgée de thé et se lance :
-
Ma sœur Greta et moi avons toujours été très proches, inséparables.
Nous vivions avec nos parents à Reykjavik, et parfois nous venions passer les
vacances ici, près de Jokulsarlon. Cette maison a été construite par mon
grand-père, il était architecte.
Sa fille, ma mère, en a hérité.
Mon père est danois. Il était souvent absent alors que ma mère s’occupait
de nous pour deux. Il y a deux ans ils ont divorcé. Mon père a enlevé Greta
alors qu’aucun n’avait notre garde : nous étions déjà majeures.
Elle s’arrête de parler et
boit à nouveau.
-
Il l’a enlevée. Ma mère et moi avons tout fait pour la retrouver.
Je n’ai reçu qu’une lettre
d’elle, et encore. Elle a réussi à m’écrire alors qu’elle était
prisonnière à Arhus: il l’enfermait et ne la laissait jamais sortir. Elle me
disait qu’elle n’en pouvait plus, qu’il la harcelait comme il avait harcelé
nôtre mère vers la fin de leur vie commune.
Elle était devenue anorexique
et commençait à avoir des pensées morbides.
Elle était toujours joyeuse,
créative avant ça. Ce n’est qu’il y a six mois qu’on a eu des nouvelles.
Greta s’était suicidée, puis les gens avaient découvert cette séquestration
et mon père était en cavale…J’étudie l’histoire de l’art mais j’ai
pris une année sabbatique, et je me suis installée ici.
Swanhild voit à quel point le
visage de son hôte s’est assombri durant le récit.
Elle même sent monter la colère
et la révolte au plus profond d’elle-même.
Isildur lui montre alors des
photos de famille.
Swanhild se fige.
-
Qu’est-ce qu’il y a ?, l’interroge son hôte
-
Cet homme, c’est ton père ?
-
Hélas, oui. Pourquoi ?
-
Euh…Disons que je me suis fait poursuivre dans Reykjavik par un cinglé.
J e m’aperçois que c’est ton père.
-
Merde ! Impossible de
le localiser. Mais là…S’il ne te trouve pas à Reykjavik il viendra sûrement
ici.
Odin les dévisage, l’air
interrogateur.
Swanhild sent son estomac se
tordre d’angoisse tandis que des frissons parcourent son échine.
« Dans
quelle guêpier me suis-je encore fourrée ??? »
Isildur s’est levée et fait
les cent pas dans la pièce, l’air songeuse et angoissée.
Odin l’observe.
Quand elles entendent un bruit
à la fenêtre.
Dedans
Un homme les observe, stupéfait, les mains posées sur la vitre.
Isildur et Swanhild se regardent, terrifiées : c’est lui.
Pas moyen de fuir, il les cernera si elles essaient de sortir.
Il brise la vitre, pourtant solide, ouvre la fenêtre en passant la main à
l’intérieur, et entre.
Isildur s’est mise devant Swanhild après avoir attrapé une lance qui décorait
la pièce.
Odin s’est mis à cracher, le poil hérissé.
-
N’approche
pas.
L’homme se tient là, les cheveux en bataille, la barbe longue, les vêtements
abîmés.
Son visage exprime la stupéfaction la plus totale.
-
Greta ?
Swanhild sent l’agressivité monter en flèche en Isildur.
Elle est surprise de se sentir, elle aussi, pleine de rage et de rancœur.
Et tout aussi étonnée de prendre la parole :
-
On peut
savoir ce que tu fais là ? Ce ne te suffisait pas d’en avoir bousillé
une ?
Isildur se retourne, stupéfaite, puis regarde son père.
Ce dernier, suffoqué, vocifère :
-
C’est tout
ce que vous méritiez !
-
Ca t’est égal
d’avoir achevé Greta ? Tu veux que je te lise l’unique lettre
qu’elle a réussi à m’envoyer ?, lance Isildur
-
Je ne l’ai
pas achevée puisqu’elle est là !
Swanhild le fixe d’un air narquois.
Elle a conscience d’être de moins en moins elle-même, de se délecter du
spectacle de cet homme aux abois.
-
Tu veux avoir
droit au même traitement que moi à Arhus, hein ?, balance-t-elle au
quinquagénaire en souriant d’un air diabolique
-
Que veux-tu
dire, balbutie-t-il
-
Oh…Rien, je
suggérais un petit traitement de faveur pour ce cher papa, continue Swanhild
Isildur se tait et sourit à son tour.
Elle suit le regard fixe de Swanhild.
Un poignard ancien sur une étagère.
Dehors
Elle regarde le corps inanimé sur la glace.
« Etrange
sensation que de se voir morte. »
Elle
s’agenouille, se penche, et l’embrasse une dernière fois.
Un long,
tendre baiser.
Swanhild
caresse le visage encore tiède d’Isildur.
« Il le
fallait. Je n’avais pas le choix tu sais. C’était toi ou moi. »
Elle lève
les yeux sur le trou d’eau au bord de la surface gelée.
« Question
de survie. »
Ils se
perdent dans le vague.
Elle se
rappelle…
Elle se
rappelle sa jubilation lorsqu’elle a lu la peur mêlée de stupéfaction dans
le regard du père. Elle a légèrement repoussé Isildur derrière elle, pour
la protéger, avant de penser qu’Isildur avait droit, elle aussi, à sa
vengeance.
Alors qu’il
tentait de s’enfuir, Isildur a porté le premier coup.
Elles l’ont
achevé avant de le traîner dehors.
« Comme
une meute. Une vraie meute. »
Elle se souvient l’odeur du sang, cette odeur qui la
poussait à frapper plus frénétiquement.
« Sauvagerie… »
Son goût, métallique,
avant d’embrasser Isildur.
Une violence
bestiale, réduite à tous ses instincts.
Elle secoue
la tête.
« Je ne
veux pas être « ça ». »
Puis il a fallu trouver une planque.
Heureusement
la nature est propice au crime par ici.
L’eau de
mer est très froide sous ces latitudes, un corps qui coule ne remonte pas.
Elles l’ont
regardé disparaître rapidement .
Les effets
grisants du meurtre s’estompent finalement alors que le vent fouette leurs
visages.
« Je suis sortie de moi-même;
j’ai perdu le contrôle. »
Elle regarde ses mains.
Couvertes de sang.
« Désincarnée. Depuis
qu’elle m’a recueillie, et surtout depuis qu’elle m’a tout dit . »
La colère refait surface.
« Désolée.
Il faut que je me retrouve. »
Isildur se tourne vers elle et lui prend tendrement la
main.
Elle ne sait pas que Swanhild a encore le poignard sur
elle.
Elle l’embrasse.
Et s’effondre, la gorge tranchée.
Swanhild la glisse doucement dans la mer.
Le corps sombre vite sous ses yeux.
Bientôt l’eau redevient bleue et limpide, comme s’il
ne s’était rien passé.
[commencé en novembre 2001]