JaCk (again) présente la nouvelle n°8 :

 

 

Antéchrista

ou

La lune bleue

 

 

 

  Je suis allongé sur mon lit d'hôpital, dans une chambre trop blanche où l'on essaie de prolonger mes derniers instants sur cette Terre. J'ai soixante-treize ans et personne ne me rend visite. Je pensais que le cancer qui me dévore les entrailles était le seul à ne pas m'avoir oublié.

  Mais la nuit dernière, j'ai revu la lune bleue, couverte d'immensités marines bordant de verts continents où vivent des êtres magnifiques, au cœur d'extraordinaires cités aux  murs d'argent, aux tours de cristal, et aux rues pavées de marbre blanc animées par des saltimbanques, des troubadours ou des poètes toujours écoutés et applaudis par les passants.

  Pour la première fois depuis des années, j'ai entendu la pluie murmurer les noms de Candora et d’ Antéchrista, et j'ai revu ma douce reine.

 

 

 

 

  J'ai découvert la lune bleue pendant les années dorées de mon enfance. J'avais une amie, Carole, qui habitait la maison située en face celle où je vivais alors. Nos parents entretenaient d'excellents rapports de voisinage. De ce fait, je voyais ma camarade pratiquement chaque jour et nous jouions des heures durant.

  Nous avions une imagination débordante et une attirance pour le merveilleux, aussi, j'aimais voir en Carole une reine d'un pays fabuleux que je devais protéger de monstres affreux surgissant des ombres du crépuscule.

 

  - Tu sais, j'ai un grand secret à te confier! me dit-elle un jour sur un ton solennel.

 

  - Ha! et lequel? demandai-je très curieux.

 

  - Eh bien, je suis réellement une reine! affirma-t-elle avec fierté.

 

  - Oui, la reine des mangeuses de tablettes de chocolat! ajoutai-je en riant.

 

  - Crétin! Tu te moques de moi! Je suis la souveraine de Candora, une cité magnifique, située sur un autre monde. Mais quelqu'un a osé dire que je n'étais plus digne de régner. Il me faut donc un champion pour me défendre, aussi j'ai pensé à toi.

 

  - T'as eu raison, je suis un champion. A l'école, c'est moi qui détiens le record du saut en hauteur!

 

  - Quel idiot tu fais! Ca n'a rien à voir. Autrefois, un champion devait défendre l'honneur d'un roi ou d'une reine dans un combat à la loyale.

 

  - Un combat? Génial! Je te défendrai, coûte que coûte.

 

  - Je n'en doute pas. Mais je te préviens, c'est sérieux.

 

  - Pas de problème! Que dois-je faire?

 

  - Tu le sauras en temps voulu. Reviens ce soir, après dîner, et je t'emmènerai à Candora.

 

 

  J'attendis chez moi la fin de la journée avec impatience. Carole semblait prendre très au sérieux son rôle de reine dans le nouveau jeu qu'elle proposait  -j'étais alors loin de penser qu'il ne s'agissait pas d'un simple jeu-  et j'imaginais quel personnage j'allais pouvoir bien incarner dans cette aventure : puissant magicien, preux chevalier, elfe malin?

 

  Quand je retournai chez mon amie, après le repas du soir, il faisait pratiquement nuit, le ciel était couvert et il commençait à pleuvoir.

  Dans l'entrée, Charlie, le teckel, m'accueillit le premier en aboyant gaiement. Carole suivait l'animal, une tablette de chocolat à la main.

 

  - Maman, papa, on va jouer dans ma chambre! annonça-t-elle.

 

  - D'accord chérie, mais pas trop tard, fit la mère qui regardait la télévision dans le salon, en compagnie de son mari.

 

  La chambre de Carole était une ambassade de l'imaginaire. Les étagères étaient remplies de livres de contes de fées et d'histoires fantastiques. Les gardiens de ce lieu étaient des licornes en porcelaine posées sur un bureau, des poupées de Pierrot et d'Arlequin juchées sur une armoire, et des peluches de Gizmo, trônant au sommet de piles d’albums de bandes dessinées. Un grand poster de la lune était fixé au mur, juste au-dessus du lit.

 

  - Voici notre destination, dit Carole en montrant l'image et en entamant avec allégresse sa tablette de chocolat.

 

  - On va sur la lune? demandai-je tout naturellement.

 

  - Oui, mais pas la lune que tu vois d'habitude, blanche et déserte. Il faut que tu l'imagines couverte d'océans, avec des continents et des îles, des nuages dans le ciel...

 

  - Et avec aussi d'épouvantables dragons cracheurs de feu!

 

  - Désolée, mais il n'existe pas de ces bestioles-là sur la lune bleue!

 

  - Oh zut! c'est pas marrant! S'il n'y a pas de dragons, je joue pas.

 

  - On  ne va pas jouer, mais aller là-bas pour de vrai!

 

  - Allons bon! Et où as-tu garé le vaisseau spatial?

 

  - Pas besoin de pareil engin, gros malin. Il suffit de s'allonger sur le lit, de fermer les yeux et d'écouter les murmures de la pluie. Ensuite, c'est magique, tu verras.

 

  - Ecouter les murmures de la pluie?

 

  - Oui. Ils nous guideront vers Candora, la ville dont je suis la reine, qui se trouve au bord de la mer du Sommeil.

 

  - Il est bizarre ton nouveau jeu.

 

  - Je te répète que c'est pas un jeu! Allez viens, je suis certaine que ça te plaira.

 

  Suivant les indications de Carole, je m'allongeai à ses côtés, sur le lit. Elle éteignit la lumière. Je fermai les yeux mais restai méfiant, car je redoutais quelque blague.

  Je n'entendais que la pluie tambouriner sur le toit. Bercé par ce rythme régulier, je commençai à somnoler. Alors, je perçus les chuchotements et distinguai ces quelques mots : " Candora...Antéchrista...Sommeil...la mer...écoute..."

  Les murmures se multiplièrent, le bruit de la pluie s'amplifia, se modifia; j'entendis des vagues se briser contre un obstacle invisible.

 

  J'ouvris les yeux sur le plafond d'une pièce entièrement construite en bois dont les cloisons étaient parées de tentures précieuses. Une chaude lumière, émise par des lanternes, se répandait dans cet intérieur.

  Lorsque j'eus conscience du léger mouvement de tangage et entendis craquer le bois, je compris que je me trouvais dans la cabine d'un navire.

  Je ne portais pas mes vêtements habituels, mais un pourpoint et un pantalon écarlates.

  Je me levai enfin. A ce moment, une porte s'ouvrit, découvrant Carole qui me salua d'un joyeux " coucou! " Elle était coiffée d'un diadème, parée d'innombrables bijoux et vêtue d'une longue robe pourpre en velours.

 

  - Bienvenue à bord de mon navire personnel : le Tanit, lança-t-elle.

 

  - Mais comment on est arrivés ici? demandai-je émerveillé.

 

  - Grâce aux murmures de la pluie qui nous ont guidés.

 

  - Ce n'est pas un rêve?

 

  - C'est mieux que ça. C'est magique!

 

  Elle me conduisit sur le pont du Tanit. Le vaisseau ressemblait à un drakkar, avec une figure de proue à l'image d'un animal que je ne pus identifier, et un mât unique portant une immense voile aux rayures rouges et blanches.

 

  - Dis-moi Carole, où est passé l'équipage?

 

  - Il n'y en a pas. Le navire se dirige lui-même et avance tout seul.

 

  - Et à quoi sert la voile dans ce cas?

 

  - A rien, c'est juste pour l'esthétique!

 

  Je levai les yeux vers le ciel obscur où brillait le disque bleu et blanc de la Terre.

 

  - Alors, nous voici sur la lune bleue! fis-je.

 

  - Eh oui! Et là-bas se trouve Candora.

 

  Carole tendit le bras vers l'horizon. Au loin, je remarquai le doigt lumineux d'un phare indiquant toutes les directions dans son mouvement circulaire. Les tours et les terrasses d'une superbe cité étincelaient sous le clair de Terre.

  Bientôt, le navire entra dans le port où une foule immense, uniquement composée d'enfants ayant entre sept et douze ans, nous accueillit en clamant : " Vive la reine Antéchrista! "

  Mon amie les salua en agitant la main et m'expliqua que Antéchrista était son nom sur ce monde.

 

-   C’est curieux comme nom, remarquai-je.

 

  - C’est moi qui l’ai choisi, je l’ai lu un jour sur la couverture d’un livre. Il sonne très bien ! Toi aussi il faut que tu te choisisses un nouveau nom, et je te présenterai à mon peuple.

 

  -  Je suis Antarès, ton champion! annonçai-je, très fier.

 

-   Mais c’est le nom d’une étoile.

 

-   Et alors ? Le tien est bien le nom d’un livre ! En plus, il sonne très bien aussi !

 

  Antéchrista s'adressa alors à la foule.

 

  - Voici celui qui va défendre mon honneur : mon ami, Antarès!

 

  Tous applaudirent et scandèrent mon nouveau nom.

  Lentement, le vaisseau s'éleva au-dessus de l'eau et des enfants et vola jusqu'à une colline au sommet de laquelle un palais était construit. Dans la cour s'étendait un grand lac où le Tanit se posa. Sur la rive, des servantes de notre âge nous accueillirent puis nous accompagnèrent jusqu'aux appartements d’Antéchrista.

  Malgré tout ce que je venais de voir, je fus encore émerveillé par la splendeur des pièces que nous traversions. Le sol et les plafonds étaient incrustés de pierreries; à divers endroits se trouvaient des statues de licornes en argent et de grandes vasques remplis de parfums. Des chandelles, dans des candélabres accrochés aux murs, répandaient partout une douce lumière.

  Nous arrivâmes dans une vaste salle ronde qui s'ouvrait sur un magnifique jardin. La reine prit place dans une sorte de divan en forme de croissant et donna l'ordre aux servantes de nous laisser seuls.

 

  - Bientôt, tu vas affronter celui qui m'a calomniée, dit-elle. Il se nomme Sorval, il a treize ans et ne croit plus en l'imaginaire. Naguère, il était roi d'une cité presque aussi belle que Candora, mais elle a disparu de la surface de la lune bleue, car Sorval avait oublié, au fil du temps, que sa ville était merveilleuse. Il va devoir quitter ce monde, n'y trouvant plus sa place. Dans un dernier sursaut d'orgueil et de jalousie, il m'a accusée d'être aussi trop âgée pour rester reine; alors que je n'ai que dix ans! Votre arme, dans le duel qui va vous opposer, sera l'imagination, aussi, je ne me fais pas trop de souci pour toi.

 

 

  Quelques heures après, à l'aube -une aube fabuleuse, violette et rouge- j'affrontais Sorval.

  Le lieu du combat était une immense plaine désertique et grise; en fait, l'emplacement où, naguère, se dressaient les fiers édifices de la cité de mon adversaire.

  Sous les yeux émerveillés d'une foule massive venue assister au duel de l'imaginaire, je fis réapparaître la ville perdue. Je la rendis plus belle qu'elle ne l'eût jamais été, en donnant à ses tours et à ses palais les couleurs de l'aurore et des étoiles lointaines.

  Sorval tomba à genoux et pleura. Il ne savait plus créer de merveilles, il ne pourrait plus jamais être roi, il était vaincu. Vaincu par moi, mais surtout par le temps qui allait l'emmener loin de la lune bleue.

  La foule m'acclama, Antéchrista me sauta au cou et m'embrassa.

 

  - Je savais que tu triompherais, dit-elle. A ton tour, te voici roi de la cité que tu viens d'imaginer. Du monde va venir s'y installer. Tu pourras y régner comme tu le désires et l'embellir encore. Mais, pour l'instant, nous devons regagner notre Terre. Tout à l'heure, nous embarquerons sur le Tanit qui nous emmènera sur la mer du Sommeil.

 

  - Déjà!

 

  - Oui, mais tu pourras revenir ici, avec moi, quand tu le voudras.

 

 

  Le moment venu, nous partîmes à bord du vaisseau. En pleine mer, je ne pus résister à une soudaine envie de dormir.

  Quand je m'éveillai, je reconnus un intérieur familier : la chambre de Carole. Mon amie, assise en tailleur sur le lit, à mes côtés, et tenant sa tablette de chocolat, me souriait.

 

  - Alors, mon champion, comment tu trouves la lune bleue? demanda-t-elle, espiègle.

 

  - Dis-moi, est-ce qu'on a rêvé tout ça, ou bien c'était réel?

 

  - Tout à fait réel; la magie en plus, répondit-elle en souriant davantage, visiblement satisfaite de mon air ahuri.

 

  Je n'étais pas au bout de mes surprises, car je constatai, en jetant un coup d’œil machinal à ma montre, que seulement vingt minutes s'étaient écoulées depuis l'instant où j'avais pénétré dans la chambre de Carole, alors que nous étions restés plusieurs heures sur la lune bleue.

 

  - C'est génial! conclus-je.

 

 

 

  Je suis souvent retourné vers Candora avec Carole -ou plutôt Antéchrista. J'ai écouté les murmures de la pluie, admiré le clair de Terre, navigué sur les océans de la lune, couru avec ma camarade dans les rues animées de la ville aux couleurs de l'aurore maintes et maintes fois. J'étais roi, là-bas.

  Et un jour, cette cité que j'avais créée a disparu de la lune bleue. Comme Sorval, mon ancien adversaire, je commençais à ne plus croire en l'imaginaire, le merveilleux ne me fascinait plus.

  Carole et moi avions alors quinze ans. Le monde réel et surtout la belle anatomie de la jeune fille éveillaient de plus en plus ma curiosité.

  L'adolescente repoussait toujours mes avances. Je me suis lassé et éloigné d'elle, progressivement.

  Je suis allé poursuivre mes études dans une grande ville. Là-bas, j'ai connu tous les plaisirs, j'ai réussi socialement, je suis devenu un vrai champion!

  Carole m'envoya régulièrement des lettres jusqu'à l'âge de vingt ans. Elle me parlait toujours de Candora, affirmant qu'elle était encore reine. Un jour, agacé, je lui ai répondu qu'elle n'était qu'une gamine attardée, que les bêtises qu'elle écrivait m'exaspéraient; j'ai dû lui causer beaucoup de peine, quand j'y repense. Par la suite, je n'ai plus reçu de courrier de sa part, et je l'ai oubliée.

  Plusieurs années après, le hasard m'a fait croiser le chemin de sa mère qui m'apprit que mon ancienne amie avait souffert de sérieux problèmes psychologiques et qu'au bout de nombreuses tentatives de suicide, elle avait fini par s'enfuir pour de bon de cette vie.

  Quelques souvenirs de la lune bleue ont alors refait surface, pour aussitôt sombrer à nouveau dans l'oubli. Je refusais de penser au passé.

 

  Et la nuit précédente, j'ai entendu les murmures de la pluie. J'ai revu la lune bleue!

  Je me suis éveillé dans le Tanit qui voguait sur la mer du Sommeil. Le navire s'est envolé, par-dessus les tours de Candora, vers le lac central du palais d’Antéchrista où il s'est posé.

  Elle était là, debout sur la rive, belle, jeune et innocente, dans sa robe de velours pourpre. Comme elle, j'avais retrouvé mon corps d'enfant, et je portais mon habit écarlate.

  Avec un sourire radieux, elle m'a dit : " Salut mon champion, bienvenue chez toi! "

  Me prenant par la main, elle m'a entraîné sur les terrasses du palais qui dominent Candora. On entendait de la musique venant des rues en fête, et nous avons chanté et dansé sous le clair de Terre.

 

  - Bien des fois, j'ai essayé de t'appeler depuis ici, révéla-t-elle. La pluie portait mes appels qui devenaient murmures, mais tu n'entendais pas, tu n'écoutais pas; jusqu’à cette nuit. Ta vie sur Terre s'achève, mais une autre va commencer, près de moi, sur la lune bleue. Je suis reine, j'ai une cité, un monde, à t'offrir. Tu fus mon champion, sois maintenant mon roi, et régnons ensemble!

 

 

 

 

  Je suis allongé sur mon lit d'hôpital, dans cette horrible chambre blanche. Je me suis souvenu de ces moments de ma vie dans le moindre détail, alors que je croyais avoir tout oublié. Je vis mes derniers instants, mais je suis heureux. Bientôt, je vais rejoindre Antéchrista, là-bas. Cette fois, il n'y aura pas de retour. Je demeurerai sur la lune bleue où je suis, à nouveau, roi.

  La nuit est venue, il commence à pleuvoir et... oui, mon Dieu, je l'entends... Antéchrista m'appelle, de l'autre coté du rideau de la pluie... je la vois, elle me sourit.

 

 

                                                                   FIN.

 

 

Mars 1995 -  Péplum « remix » : juillet 2003.

 

 

         

 

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