Elie présente la nouvelle
n°7 :
Antéchrista
ou
En rouge et noir
Tout
commence en ce mois d’octobre, mois des sanglots d’un vent nouveau,
du retour du froid, mois où tombe les feuilles, synonyme d’un retour
à un rythme de vie paisible, voire ennuyeux qu’est celui d’une rentrée
scolaire bien entamée pour moi (à cette époque). J’étais alors en
terminale dans ce lycée où quelques semaines suffisaient à faire le tour des
têtes que l’on côtoyait, rendant d’autant plus ennuyeux ce mois qui
marquait chaque année la fin de l’analyse physiologique des élèves de mon
lycée.
Ne
trouvant pas d’autre distraction que cette dernière, je me lançai alors dans
un simple approfondissement visant à examiner en détails les personnes
m’ayant le plus frappé : L’abruti de service, le solitaire… tous les
stéréotypes possibles des cas particuliers qu’un lycée peut rencontrer en
somme.
Parmi
ces personnes, une, éveillait en moi une curiosité rare et nouvelle, celle là
même qu’un chercheur éprouverai en présence d’une nouvelle substance révolutionnaire…
ici cette fille était ma révolution. Jamais je n’avais vu de tels ornements,
monochromatiquements noirs, contrastants pour le moins avec son maquillage
d’un blanc pâle paraissant alors éblouissant. Elle faisait parler d’elle
dans toutes les classes, y compris la sienne qui ne s’en privait pas. Le
vilain petit canard (telle qu’elle avait été
surnommée dans un premier temps) ne pouvait en rien contrer à ces
messes basses, qui avaient très vite pris une ampleur phénoménale, pas étonnant,
avec ce type de colliers, bracelets ornés de pointes métalliques, c’était
à prévoir. Les parents eux-mêmes jasaient
quant à cette jeune fille dont on ne voyait jamais les siens. Elle avançait
tel un ectoplasme sans but et sans fin, passant et repassant d’un bout à
l’autre de la grande cours du lycée.
Je
la contemplai continuellement me posant tant de questions sans réponses
qu’avant d’avoir pu penser à une réponse à ma première question, je
m’apercevais que la récréation était déjà finie… à mon grand regret.
En
peu de temps je me mis à faire le tour des questions que je me posai la
concernant et je pu commencer à y répondre : qui était elle, d’où
venait-elle, quels étaient ses passe-temps et ses goûts, en avait-elle ?
Je
sentais en elle quelque chose de spécial (et pour cause), il émanait d’elle
une aura si puissante, attrayante, je ne pouvais résister à l’idée de la
regarder
Chaque
question en amenait une autre et je passai ainsi des heures à réfléchir sur
celle que l’on nomma alors antechrista.
Je
m’étais mis à envisager des hypothèses hors du commun, allant jusqu’à
remettre en question ma vision des choses, c’est dire jusqu’où allait mes réflexions,
penchant généralement du coté de la psychologie et de la philosophie pour y répondre,
me disant que chaque question méritait au moins cela.
Un
jour, alors que je surpris des personnes de ma classe en parler avec dédain et
irrespect, je m’aperçu que leurs opinions divergeaient en tout point du
mien… dans le doute, une décision fut prise en mon for intérieur, je décidai
d’aller lui parler.
La
rumeur commença à courir, colportant qu’un « taré » allai
envisager la première « rencontre du quatrième type ». Plus tard,
je vis arriver des élèves me posant divers types de questions ressemblant de
peu à celles que l’ont poserait à un malade mental sur le point d’être
interné… il n’en était rien, et je ne me décourageais pas pour autant.
Je
choisi un jour, où non seulement j’aurais du temps pour aller parler à
Vanessa (de son vrai prénom) mais un jour où j’en aurai aussi pour raconter
l’entretien aux éventuels curieux (plus nombreux que je l’aurai imaginé)
qui chercheraient sûrement à en savoir plus. Je choisi donc le jeudi, jour où
trois heures m’étaient réservées entre midi et trois heures. La date
symbolique du douze novembre fut choisie en souvenir d’un rencontre entre deux
nations pour un monde meilleur (le onze étant férié). Je me disais qu’il me
fallait une date facile à retenir pour m’en souvenir comme d’un jour sacré.
Bientôt le jour arrivai à grands pas et tout se confondait dans ma tête.
Finissant par me dire que l’improvisation serait ma meilleure alliée dans mon
épopée.
En
cours jusqu’à midi, le stress monta peu à peu, sans doute à cause d’une
appréhension excitante et à la fois traîtresse car dissuasive !!
Midi,
le coup de canon de la colline du château de Nice résonna. Avant que toute la
classe, au courant de mes intentions ne s’élance à mes trousses, je sorti en
premier et me mis à courir en direction de l’endroit où Vanessa aimait à
venir observer les feuilles des marronniers tomber. Soudain je la vis arriver.
En la voyant, mon cœur se mit à battre la chamade, se noua et je balbutiai :
-
Va… Vanessa !? D’un ton mêlant la surprise, l’espoir, la crainte et
le soulagement…
D’une
voix divine, elle me répondit un simple « oui » qui suffit à me
faire chavirer… tout se passait bien et je pouvais alors engager une
conversation, qui j’espérai ne l’ennuierait pas. Pour ne pas attirer
l’attention sur nous, je décidai, peut importe ce qu’elle penserait d’un
isolement à deux, de lui proposer d’aller manger un sandwich tranquillement
au château. Je redoublai de bonheur et de surprise en voyant que non seulement
elle acceptait mais qu’en plus, c’est elle qui me conduit en dehors du lycée
en me disant qu’elle attendait ça avec impatience…
Ne
comprenant pas ce qu’elle insinuait, je décidai d’éclairer les choses :
-
Comment ça ? Qu’attendais-tu avec tant d’impatience ?
-
A ton avis ? Tu crois que je ne suis pas au courant ? Je suis peut-être
seule mais loin d’être naïve et encore moins conne, je m’excuse…
-
Toi, conne ? Ne me fais pas dire ce que je n’ai pas dis… De plus, si un
de nous deux doit s’excuser, c’est bien moi…
-
Alors j’attends.
-
Attendre quoi ?
-
Ben tu viens de me dire que tu me devais des excuses…
-
Ah !! Alors je m’excuse, si ce n’est que ça.
-
Quelle enthousiasme dis-moi. On ne peut pas dire que tu sois très bon acteur…
-
Comment ça acteur ? Je dois avouer ne plus te suivre….
-
Acteur au nom de la mascarade que tu es en train de mettre en scène afin de
savoir qui je suis.
D’entrée
de jeu, je me retrouvai mi à nu, dépouillé et sans le moindre plan de
secours… Je ne savais plus quoi faire. Elle était là devant moi plus proche
qu’elle ne l’avait jamais été et me regardait dans l’attente d’une réponse
ou d’une quelconque répartie qui ne vint pas…
-
Ben alors tu me parais livide…
-
Venant de toi, ce n’est pas à prendre à la légère… c’est la seule
phrase qui me vint en tête et je ne m’aperçu de l’affront que je faisais
à son maquillage qu’après avoir exprimé le fond de ma pensée, fortement déplacée.
Elle
ma regarda, fronça les sourcils et me voyant me décomposer, elle pouffa d’un
rire magnifique qui me fit l’apprécier que plus encore. Alors, elle se
dirigea vers le bout de la rue et se retourna en me faisant signe de la main :
-
Bon, alors, ce sandwich, c’est pour aujourd’hui ou pour demain ?
Elle
avait réussi là où j’aurais échoué, elle avait détendu l’atmosphère,
facilitant ainsi tout contact…
Nous
nous dirigeâmes vers un snack où en peu de temps nous étions servis, ne
facilitant pas la conversation.
Une
fois servis, nous partîmes vers le château, et à mi-chemin, elle s’arrêta
en me lançant un prompt regard qui me fit comprendre qu’une explication
s’imposait. Sans plus attendre je lui expliquais pourquoi je me posais tant
d’interrogations à son sujet. Bien entendu, elle se doutait bien que le déclencheur
était le fait qu’auparavant je n’avais jamais vu personne de son genre,
mais ce qu’elle voulait savoir, c’était pourquoi, moi plus que les autres ?
A
cette question, je ne trouvais à dire qu’une chose :
-
Je dois être plus curieux qu’eux.
Au
fond de moi, je savais que cette attirance n’avait rien d’une simple
curiosité. Mais plutôt que de sombrer dans une platitude et une lassitude au
fil de mes propos, je cachais mon attirance pour elle, ne voulant que trop éviter
la niaiserie et l’eau de rose avec elle. Elle se contenta de cette réponse et
renchérie avec une question qui me laissa bouche bée, elle n’en avait pas
fini avec moi :
-
Comment tu me trouves ?
-
Ben heu… c'est-à-dire que, ben en fait je ne m’attendais pas du tout à ça
tu sais.
-
Oui justement. Réponds.
-
Suis-je obligé ? Je compris à ce moment, je venais de m’enterrer. Elle
en profita aussitôt.
-
Oui.
Ce
« oui » résonna en moi comme le glas de mes funérailles, et je dû
répondre à la question tant redoutée. Heureusement je trouvai une échappatoire :
-
Je trouve que tu serais mieux avec un visage… plus… Ro…
-
Commun ?
-
Oui c’est ça !!! Commun, tu as trouvé le mot !!
-
Je me trouve belle comme je suis…
-
Mais je suis sûre que tu serais encore plus belle sans ce maquillage et cet
attirail…
-
Tu préfèrerais que je sois nue ?
-
Non tu le sais bien, et tu vois exactement ce que je veux dire.
-
Non, exprime-toi.
-
Il y a mieux comme couleur pour s’habiller… non ?
-
Et je ressemblerais alors à toutes ces autres filles banales et semblables ?
Je
compris aussitôt qu’elle ne supportait pas la banalité et qu’elle avait un
blocage envers la société, elle ne supportait pas de voir tous ces gens,
identiques en tout point. Elle n’était pas pour l’ouverture d’esprit, se
contentant de sa propre personne, même si cet isolement devait lui valoir une
solitude extrême.
-
Pas forcément, les vêtements suffiraient amplement à te démarquer, je
t’assure.
Elle
était en effet vêtue, comme à son habitude d’une longue robe noire, dentelée,
lui serrant le buste et voletant au niveau de ses jambes. Le vent laissait
alors, de temps à autre entrevoir des collants noirs, et des bottes tout aussi
noires et crantées d’ornements métalliques que le reste de ses habits,
reposant sur près de quinze centimètres de talons. Je me demandai plusieurs
fois comment pouvait-on marcher avec « ça » et je ne trouvai pas de
réponse. Son visage me semblait artificiel, il masquait une beauté rare et
intarissable au fil des âges, une beauté dont les siècles n’en connaissent
que peu et s’en souvienne jusqu’à leur mort. Ses cheveux, longs et noirs,
luisaient à la lumière du soleil qui perçaient les nuages, ils étaient
magnifiques : raides fins et volant dans le vent.
Tout
en elle incarnait une figure emblématique de la beauté sinon ce teint livide
qu’elle se donnait, ne lui retirant point sa beauté mais la faisant passer
pour un spectre. La seule couleur que possédait son visage autre que le noir et
le blanc était le bleu de ses yeux, dans l’abîme desquels on se perdrait.
Ne
pouvant plus me cacher l’amour que j’avais pour elle, je me disais que tout
en moi devait se plier à ses désirs pour lui rendre la vie meilleure. J’étais
ébloui par son charme, et aveuglé par sa beauté, sa seule présence me
rendait euphorique. Mais je ne pouvait lui montrer au nom de je ne sais quel
principe dépassé, je faisais tout pour ne transparaître rien d’autre que de
la sympathie.
Son
style gothique, et ses pentacles autour du coup, ses colliers de « sado-maso »
comme ils disaient lui valurent un bon nombre de surnoms tous plus sournois et
mesquins les uns que les autres : Belzébuth, Satan, Lucifer, mais celui
que l’on retînt d’elle fut Antechrista. C’était un professeur qui la
baptisa ainsi. Je n’avais jamais aimé ce professeur, il était d’un autre
temps, où l’anglais était à bannir et où les débardeurs pour fille ne
devaient pas laisser entrevoir le moindre millimètre carré de surface de peau.
Sa seule vertu était son patriotisme, il traduisait ainsi les anglicismes en un
français particulièrement lourd : un talkie-walkie devenait alors un émetteur-récepteur,
et un sandwich se transformait en pain garni.
On
ne pouvait pas lui donner tort mais sa lourdeur était pour le moins pesante
surtout lorsqu’un anglicisme nous échappait et qu’à cheval sur ses
principes, il virait du cours le coupable. Là, ses manies devenaient
insupportables.
Ce
surnom me revînt alors en tête et je lui demandai alors :
-
Pourquoi ces pendentifs et ces colliers et autres ustensiles gothiques ?
Sachant qu’elle ne s’en vexerait pas.
-
Ca va avec le reste non ?
-
Oui, certes, mais il y a bien une raison ? N’est-ce pas ?
-
Oui il y en a bien une.
-
Et puis-je en savoir plus ?
-
En as-tu vraiment envie.
-
Moi oui mais toi tu n’as pas l’air décidé, ce n’est pas grave, je ne
t’y forcerai pas.
-
Non mais il faudra bien y venir un jour alors autant jouer carte sur table dès
le début.
-
Alors fait comme tu veux. Je brûlais d’envie de savoir.
-
Je suis loin d’être sataniste, et encore moins athée, simplement je n’aime
pas le contact avec les gens, tout ça n’est qu’une façade, une simple façade
visant à éloigner les relations sans avenir.
-
Visiblement ça marche…
-
Etant toute petite je me suis liée d’amitié, à ce niveau, ce n’était
plus un lien mais une cohésion parfaite avec ma meilleure amie, elle
s’appelait Helena. Nous sommes restées amies huit années et rien ne nous séparait…
sauf qu’une chose y est arrivée… c’était un mardi, nous revenions de
l’école et nous tombâmes de front sur un braquage. Le voleur était armé et
en sortant de ce qu’il braquait, il nous bouscula, Helena courra en direction
de la route et…
Des
larmes coulèrent de ses yeux, offrant pour la première fois à mes yeux le délice
visuel qu’était sa peau, qui apparaissait un peu plus à chaque larme. Mon cœur
se partageait et je ne savais que suivre : je jouissais de cette situation
unique : ses yeux brillant de milles feux, noyés dans ses larmes, son
maquillage disparaissant de plus en plus la rendant plus belle encore
qu’auparavant. J’aurais souhaité que cet instant dure l’éternité, mais
d’un autre côté, la voir souffrir me blessait profondément et
me poussa à la saisir dans mes bras où elle termina son récit
explosant en larmes :
-
Elle était là, sous mes yeux, hurlant de peur de se faire abattre par ce
voleur quand une voiture la percuta de plein fouet…elle est morte sur le coup,
j’étais perdue, bouleversée, j’ai forcé mes parents à déménager ne
pouvant plus supporter le manque que sa mort avait créé en moi. Depuis ma peur
de redécouvrir l’amitié n’est que grandissante et je ne peux m’empêcher
d’avoir peur.
-
Je comprends…
Terrifiée,
elle me regarda droit dans les yeux, Donnant à mes yeux une occasion supplémentaire
de contempler les siens, et me dit :
-
Promets-moi de ne dire ça à personne.
-
Ne t’inquiète pas pour ça.
Elle
savait bien que sa couverture tomberait si cela venait à s’ébruiter.
Son
maquillage, à chaque fois qu’elle s’était essuyé une larme, avait perdu
de son opacité et avait alors fait place à une peau claire, limpide, rose et
parfaitement lisse.
Je
passai ma main sur sa joue, et m’aperçu qu’elle était d’une douceur extrême,
ne lui accordant qu’une qualité de plus parmi maint autres qu’elle possédait.
Elle
passa son index humide sur mes lèvres et je senti le goût salé de ses larmes.
Elle était attendrissante, entre mes bras. Je lisais dans ses yeux une passion
naissante et croissante et y comprenais ses pensées, un simple regard croisé
suffisait déjà à nous comprendre. Elle m’embrassa alors, à moins que ce ne
soit moi, je ne me souviens plus. Quoiqu’il en soit, nous étions amoureux et
plus rien ne montrait le contraire. Nous le savions l’un comme l’autre et
rien ne nous empêcherait de nous aimer.
Je
ne pu résister à lui dire à quel point elle était belle en cet instant, le
seul qualificatif que je trouvai fut « divin ». Elle pleura de plus
belle. Je tentai alors de la calmer et quand enfin le calme était revenu, elle
me renvoya le compliment. Nos yeux ne se quittaient plus et nous restions au même
endroit depuis bientôt dix minutes quand un évènement vînt nous interrompre :
c’était un élève de ma classe qui nous avait surpris et s’était empressé
de téléphoner au reste de la classe afin de les prévenir de notre liaison. Je
n’ai jamais su exactement ce qu’il avait raconté, cependant, elle et moi ne
nous en souciâmes pas.
Elle
et moi nagions en plein bonheur mais les choses ne se déroulèrent pas aussi
bien que prévu, la communication téléphonique aurait pu suffire amplement…
mais ce même élève ne s’empêcha pas de dire quelque chose de complètement
FAUX !!!! Il s’approcha et dit :
-
Alors, tu ne nous présentes pas ?
-
Pourquoi devrais-je le faire.
-
Parce qu’on est pote !! Me répondit-il avec un ton qui exprimait l’évidence
même. Je n’avais alors qu’une envie, celle de lui coller mon poing dans la
figure.
-
Ah ! Oui vraiment ??!!!
-
Ouais parfaitement… mais bon si tu veux pas c’est ton problème mon gros.
-
Mais oui mais oui… et comme c’est MON problème tu vas nous laisser
tranquille d’accord… ?
Je
savais ce type instable et j’aurai dû jouer son jeu, simplement, je n’avais
qu’une envie, c’était qu’il nous laisse tranquille Vanessa et moi. Or lui
n’était pas de cet avis et nous suivi un moment sans rien dire avant de,
voulant se venger de ma réaction, dit :
-
En tout cas bravo pour le pari, tu l’as eu ta nana… !!
-
Quoi !!!!???? Eus-je le seul réflexe de dire ; ne l’écoute pas et
allons plus loin s’il te plaît chérie (l’intimité nous gagnait déjà.).
-Non
je voudrais écouter ce qu’il a à dire… reprit-elle, recommençant à
parler d’une voix saccadée par l’envie de pleurer. Je pouvais comprendre
qu’après deux mois où personne ne lui avait adressé un mot, elle se devait
d’être méfiante, mais de là à écouter les sarcasmes de cet emmerdeur…
-
Mais enfin tu ne vois pas qu’il ne dit que des conneries !!!
-
En attendant ton pari ne veut pas t’écouter… reprit-t-il.
Ce
fut le mot de trop, elle me regarda et se mit à regretter ses confidences, me
maudissant à jamais !!!
Elle
partit en courrant le plus vite possible, j’essayai de la retenir d’une main
mais elle glissa et parti.
Je
donnai alors un coup de poing dans la tête de cet abruti, qui tombait alors à
terre. Mon envie satisfaite, je me mis alors à courir afin de la rattraper et
la vit tourner au premier carrefour devant moi quand j’entendis un coup de
frein retentir dans la direction où
elle était partie.
Je
redoublai d’effort et arrivai au carrefour, la tête braquée sur le coup de
frein. Une foule était déjà prostrée devant une voiture arrêtée en plein
milieu de la route, personne ne bougeait et mon champ de vision était du coup réduit
et je ne pouvais rien voir derrière ce mur de monde. Je courrai alors dans
cette direction et écartai les gens pour passer et voir qui était étendu au
sol. Je passai trois rangées de personnes aux termes desquelles je vis le
conducteur devant Helena, étalée au sol, la tête ensanglantée gisant au sol
et demandant de l’aide. La couleur de son visage était rouge, et je
regrettais déjà amèrement le blanc. Mes jambes me lâchèrent et je tombai
auprès d’elle. Elle me tendit une main puis la deuxième. Une larme me coula
tout le long du visage, une autre de l’autre coté. Je pleurais, c’était la
première fois depuis le décès de ma grand-mère il y a huit ans. Elle essuya
mes larmes et se mit à pleurer à son tour. Nous savions qu’il nous restait
peu de temps et je lui serrai alors les mains très fort. Je la pris dans mes
bras, elle me serra fort contre elle me disant ces quelques mots qui encore
aujourd’hui encore me hantent :
-
Je t’aime, tu es le seul que j’ai vraiment aimé, si seulement j’avais été
un peu moins bête de le croire.
Nous
chuchotions et seules nos paroles transcendaient le silence qui s’était
installé autour de nos deux âmes meurtries.
-
Ce n’est pas si grave, tu vas t’en sortir et on pourra alors en reparler.
Elle
esquissa un vague sourire avant de tousser et de me dire qu’elle avait mal
partout.
Je
me dis qu’elle devait savoir une chose importante, c’était la première
fois que je devais le dire à une fille. Balbutiant mes paroles, je pus tout de
même lui dire que je l’aimais. Elle en fut enchantée, et plongea son
regard dans le mien et me dit :
-
Tu es encore plus beau quand tu pleures. Sache que pour toi, j’aurais pu
m’habiller en fluo et me teindre les cheveux en n’importe quelle couleur.
C’était
là une preuve d’amour comme jamais on ne m’en avait fait.
Une
lointaine sirène retentit, c’était l’ambulance qui se rapprochait. Tout ce
que nous avions oublié nous revînt : la foule, le conducteur affolé, le
klaxon des voitures bloquées. Et comme si plus tôt nous n’avions pas réfléchi
à son état de santé, nous comprîmes qu’elle était condamnée en cet
instant où tout semblait hélas plus lucide.
L’ambulance
arriva et nous demanda de nous écarter, tous sans exception. Et comme si mon
contact avec elle entretenait sa flamme de vie, elle ferma les yeux et nous
quitta au moment même où nos mains se lâchaient, je lus sur ses lèvres un
dernier mot : amour. Je ne pus m’empêcher de hurler, de demander
pourquoi elle, que je venais de rencontrer et que j’aimais depuis toujours.
Elle partit dans cette ambulance et je ne la revis qu’à ses funérailles.
Elle m’avait été enlevée alors qu’elle était la première personne que
j’aimai depuis toujours. Elle fut mon premier et mon dernier amour. Je n’ai
jamais complètement guéri de cette blessure.
Elle
m’avait maudit, se conduisant elle-même à sa mort, elle n’avait en effet
pas pensé qu’en me maudissant elle me retirerait ce qui m’était le plus précieux,
c'est-à-dire elle.
Au
lycée on n’oublia jamais celle que l’on avait baptisé antechrista, celle
qui pourtant méritait plus que personne d’aller au paradis. Personne n’osa
me parler d’elle et je maudis à mon tour ce salaud à cause de qui ma vie
venait de perdre tout son sens.
J’ai
pu m’apercevoir à cette occasion que ce monde, que je m’étais d’abord
contenté d’observer, avait donné à ma vie ce sens qui lui faisait défaut.
Hélas, je n’ai pas dû l’interpréter correctement puisqu’il ne fut qu’éphémère
et disparut aussitôt qu’il apparut.
Peut-être
aurais-je dû choisir une date évoquant autre chose que la mort. Mon sort en
aurait sans doute été meilleur ? Je vais depuis ce jour, tous le 12
novembre au cimetière déposer une gerbe de roses, toutes de couleurs différentes
avec bien entendu, une rose noire, sa couleur préférée, couleur de notre
rencontre sur laquelle coulent mes larmes.