Eucalyptus présente la nouvelle n°6 :

 

 

Antéchrista

ou

Péplum 2&3

 

 

Péplum : Reloaded (Contre le Christ – 2003)

 

A.N. avait beau se dire martyr, devant le tonnerre inouï qui ne cessait depuis son réveil, elle aurait normalement décidé de ne pas se rendre au 22, rue Huyghens. Mais l’écrivain ne put s’empêcher de rapprocher ces conditions météorologiques exceptionnelles d’un songe étrange fait pendant la nuit. Elle avait en effet rêvé d’une femme-libellule marchant sur l’eau et portant un livre ouvert.

L’écrivain ressentit l’Appel et comme elle avait la Foi, elle ne se laissa pas contaminer par l’angoisse. Elle ouvrit sa garde-robe pour y choisir le manteau le plus imperméable. Elle y découvrit un vêtement qui ne lui appartenait pas ; il s’agissait d’un manteau de chalutier. A.N. prit cela pour un nouveau signe. Elle s’habilla donc comme pour le déluge et sortit de son immeuble. Pour se donner le courage nécessaire, elle fixa en esprit les marches de l’escalier en bois sur lesquelles elle s’installait pour écrire.

Dans la rue, le spectacle était horrifiant. Des gens couraient tout nus, d’autres étaient en feu. Des bourrasques avaient déjà emporté les constructions les plus fragiles et la route était  même craquelée par endroits. Toutes les vitres avaient volé en éclats. Cette vision apocalyptique ne dissuada pas A.N. de continuer sa route. Elle s’était toujours promis que le jour de la fin du monde, elle continuerait sa vie d’écrivain comme si de rien n’était ; après tout, que faisait-elle d’autre depuis quinze ans ?

En chemin, A.N. détecta le groupe d’individus à l’origine de ces désastres : un ensemble de sept clones portant le même débardeur transparent serré à la taille par un jockstrap imitation or. Chacun des jouvenceaux portait une coupe lui permettant de répandre tous les cataclysmes qu’il jugeait bon. Il suffisait à l’éphèbe de humer le breuvage secret et de fixer ensuite l’endroit à détruire.

Comment A.N. fut-elle épargnée ? Par une intervention divine ? Par la crainte des garnements devant une créature leur représentant le Bien et le Beau ? Toujours est-il qu’ils ne tentèrent rien au passage de l’écrivain et que celle-ci arriva saine et sauve à son refuge.

La maison d’édition semblait vide. Tout en se débarrassant de son manteau sec, elle se dirigea vers le bureau de la direction.

- Avez-vous compté, A.N ? Sept anges pour les sept années depuis notre rencontre!

- Celsius!

- Non, ma chère. En déplacement, je m’appelle Fahrenheit. Décidément… un jour en péplum, la fois suivante en manteau de chalutier, il n’y vraiment rien pour vous sauver du ridicule et de la laideur.

- Celsius, retournez tout de suite dans votre époque!

- Non, ma belle, il fallait choisir. Vous dans la mienne ou moi dans la vôtre. Nous sommes inséparables et c’est irréversible. Il fallait choisir, vous avez préféré tuer votre époque!

- Vous savez que c’est faux.

-  Savez-vous que je n’ai pas été satisfait du tout du roman que vous m’avez consacré ? Vous avez fait de moi un personnage odieux.

- A qui la faute ?

- A vous.

- Je vous ai décrit tel que vous étiez et tel que vous êtes encore, d’après ce que je constate.

- Je vois que votre hypocrisie n’a pas changé. Notre accord était pourtant simple : je vous rendais à votre misérable époque, et vous me faisiez passer à l’éternité.

- L’éternité ne peut être que belle, Celsius, quand bien même ne dure-t-elle qu’une seconde. Mais cela, votre Marnix n’a pas dû vous le prouver.

Silence.

- Si vous n’étiez pas satisfait de mon récit, pourquoi avoir attendu sept ans ?

- La vengeance est un plat qui se mange froid.  J’ai voulu agir par sadisme et voir ceux qui vous appréciaient se détourner de vous.

- Que racontez-vous ? Je ne me plains pas de mes ventes, ni de mes contacts réguliers avec les plus attentifs de mes lecteurs.

- Sachez que durant cette nuit, l’Histoire a changé. Votre succès n’a été qu’un feu de paille, A.N. Ces 7 dernières années, vos 23 romans n’ont plus réellement plu au public.

- Oh, vous faites erreur, il n’y en a eu que 6 depuis Péplum.

- Oh non, on en a trouvé d’autres chez vous !

- C’est abject, je n’ai pas fait le choix de les publier.

- Bien sûr que si, A.N., quelle absurdité serait-ce d’écrire des romans pour ne pas les publier!

- Et dire qu’on me reprochait de déjà trop publier! Je croyais ne jamais entendre pire que l’histoire me séparant de votre époque, Celsius. Et voilà que vous êtes en train de me raconter la mienne.

- Les affaires se sont multipliées. Au moment de la sortie d’Attentat, vos moqueries envers les handicapés ont été très mal perçues. Vous avez également été poursuivie pour auto-plagiat.

- Pardon ?

- Oui, déjà en 1997, un écrivain n’avait plus le droit d’exploiter un filon utilisé pour un précédent bouquin. La loi sert à stimuler l’imagination des écrivains. Dans votre cas, le juge a considéré qu’Epiphane présentait de trop fortes similitudes avec de précédents personnages, comme Palamède.

- Ou Prétextat ?

- De Tach, nous reparlons plus tard. Stupeur et Tremblements a sonné le glas de votre succès.

- J’en avais pourtant vendu 400.000 et…

- Vous n’avez obtenu aucun prix pour ce pitoyable roman raciste. Vous en avez à peine vendu 1.500.

- Je suppose que j’ai été recondamnée pour auto-plagiat ?

- Seulement pour xénophobie et caricature, car vous avez tenté de redéfinir l’auto-fiction. Vous ne connaissez même plus vos propres romans, ma parole.

- Vous m’en laissez sans voix.

-  Vous voyez, vous mentez encore. Finalement, Robert des noms propres, dernier procès en date.

- Laissez-moi deviner… Caricature et auto-plagiat, cette fois.

- Non, ce sont les associations lesbiennes qui ont prétendu que vous n’assumiez pas. En tant que personnage public, vous êtes censée donner l’exemple. Selon la loi sartrienne.

- Une loi ? Mais justement, se choisir, c’est se choisir soi-même, et…

- Ne faites pas l’innocente, vous avez très bien compris. La coupe est pleine. On a trop parlé de redites, d’hypocrisie, de manque de naturel, le pire mal de l’époque, A.N! On vous suspecte de conservatisme. Toutes ces erreurs sont impardonnables! Vous êtes virée! On fait avec les écrivains comme avec les manutentionnaires! Nos contrats ? Vous faites erreur… Nous avons eu la délicatesse de laisser vos comptes bancaires intacts, c’est tout ce qui importe ici, A.N… Nous ne vous devons rien. Vous allez quitter cet établissement, vous n’avez plus rien à y faire. Si vous croyez que cela nous plaît que des écrivains traînent sur les marches des escaliers… J’oubliais A.N., vous n’avez plus de succès, il fallait bien vous remplacer. Nous avons prétendu que vous aviez effectué une transformation radicale. Pour le public, vous avez changé de nom : vous êtes devenue Antéchrista de votre plein gré. C’est le seul moyen de sauver votre carrière. En fait, il s’agit de votre clone.

- J’ai été clonée ?

- Oui, ce serait trop long à vous expliquer… une nouvelle crise d’épilepsie, nous captons votre M.I.M. et hop, nous vous clonons instantanément, à même votre âge. Vous présentez donc votre premier roman et vous baissez le masque sur l’affaire du plagiat.

- Je m’attends au pire.

- Vous révélez ne jamais avoir écrit vos romans. C’est Tach qui les écrivait. Ce qui vous donne une excuse pour renaître et être enfin vous-même, délivrée de ce vieux scélérat, puisqu’il vient de décéder.

- Que d’horreurs! Et que dites-vous, Tach a existé ?

-  Oui, nous l’avons créé ! Sachez que lorsque nous sommes en déplacement dans le temps, nous disposons d’une quantité considérable d’énergie, puisque nous utilisons celle du passé.

- Et vous nous accuserez encore d’être irresponsables.

- Nous n’allons pas recommencer ces discussions sur la quandoquité.

- Si Tach a existé, il devait bien être mauvais dans son rôle.

- Le pot aux roses a été découvert. Ou plutôt : vous êtes obligée de vous dévoiler, puisque Tach vient de mourir et vous n’avez plus personne pour écrire vos romans. En fait, nous l’avons tué, car son conservatisme gênait les ventes de vos livres. Antéchrista raconte tout cela dans son premier livre éponyme.

- C’est abominable de voler les personnages de romans. Vous n’aurez fait que des malheureux. Il doit être terrible d’être Tach aujourd’hui! Avez-vous seulement songé aux conséquences ?

- Ma chère, la cause et l’effet sont une seule et même chose. N’avez-vous jamais remarqué, en votre temps, comme les choses s’enchaînaient magiquement ? Comme si un prestidigitateur avait tout prévu longtemps à l’avance ? Une chose dramatique survient, on croit tout perdre, mais la catastrophe permet l’avènement d’une autre chose, comme s’il eût été nécessaire que la première se produisit. Quant à vous, A.N., vous avez toujours été de votre époque, mais vous faisiez semblant du contraire pour soutirer les bonnes grâces des personnes plus âgées, que vous trompiez grâce à votre nom.

- J’avais beaucoup de jeunes dans mon lectorat.

- Sornettes. Quoi qu’il en soit, Antéchrista incarnera désormais la jeune femme moderne, délivrée de son pygmalion, à la sexualité libre et exacerbée, se permettant tout, osant tout. Dans ses livres, elle relatera ses expériences quotidiennes.

- Quelle qualité littéraire pour Antéchrista ?

- Aucune! C’est cela la qualité justement. La seule qui soit exigée.

- En somme, les écrivains n’existent plus.

- Mais si, A.N., ils font mieux qu’auparavant. Ecrire n’est plus qu’un prétexte à être. Mais vous, vous n’êtes même pas rien : vous n’êtes pas.

- Charabia philosophique!

- Tenez, je vais vous montrer votre double.

- Celsius, vous étiez déjà machiavélique il y a sept ans, mais vous êtes aussi devenu mesquin et misérable.

- Je m’adapte à l’époque que je visite.

Celsius sortit une petite télévision et la brancha rapidement. A.N. écarquilla les yeux devant son clone satanique. Antéchrista était revêtue de pourpre et d’écarlate ; elle portait de nombreux bijoux en or, des pierres et des perles. Sur le plateau de Marc-Olivier Fogiel, elle ponctuait son discours de grands gestes quelquefois triviaux.

- Et comme martyr, c’était encore trop bien pour moi, j’ai décidé d’être une putain.

S’ensuivit une foule de lieux communs qu’Antéchrista déblatéra sans complexe :

- Casser son image… le regard des autres… changer de vie… mon hypocrisie… faire une croix sur le passé… la vie, c’est pas un roman… l’émancipation de toutes les femmes… baisser le masque… évoluer… l’indépendance… bien dans sa peau… refouler… écrire des romans, c’est pas une vie… renaître… enfin soi-même… la vie, c’est pas ça… la société… à cause de la civilisation judéo-chrétienne… dire les choses… libre… le naturel quoi…’

Antéchrista porta à ses lèvres la coupe posée devant elle. Fogiel la questionna sur le breuvage infect, qu’après la nourriture avariée, on pouvait se demander ce qu’elle avait encore trouvé. Elle lui tendit la coupe de sang. Le goût était amer mais le breuvage le remplirait de douceur.

Alors que la nouvelle prophétesse du PAF continuait ses élucubrations, un désordre se produisit dans l’assistance. Une jeune rebelle se leva et proféra des propos anti-gauchistes à l’encontre d’Antéchrista. Celle-ci jeta un regard plein de mépris en direction de la jeune fille en pleurs. Elle précisa qu’elle se détournait de tous ses anciens lecteurs fascistes. Je trône en reine, se disait-elle. Et elle avait raison. La sécurité empoigna la jeune fille qui se débattait. Un balourd harangua tout le petit groupe à quitter le plateau :

- Partons d’ici, de peur que, solidaire de cet attentat, nous n’ayons à souffrir de ses suites.

Les anciens Péplautes s’enfuirent du studio, tandis qu’Antéchrista exposait à son nouveau public médusé la vraie raison de son retour du Japon : les membres virils des Nippons étaient bien trop courts pour qu’on puisse y rester toute une vie.

Celsius jouissait du spectacle d’A.N. effondrée devant l’écran de télévision.

- Les écrivains virtuels, vous connaissez, A.N ?

- Oh oui, il y en avait déjà plein à mon époque!

- Nous y sommes revenus, à votre époque, pimbêche.

- Je veux dire, avant…

- Avant, c’est maintenant.

- Que faites-vous du point M.I.M. ?

- Il n’existe que pour moi, idiote! La preuve, c’est que vous, vous êtes deux!

- Tout se tient, en effet.

Silence.

- Il fut un temps où les écrivains se livraient des batailles. Je parie qu’aujourd’hui, tout le monde aime tout le monde, Celsius.

- Oui, les choses ont pas mal bougé depuis la généralisation du digest littéraire.

- Qu’est-ce donc encore  que cela?

- Certaines maisons d’édition ont décidé de publier des extraits remaniés de toutes leurs publications, permettant ainsi aux lecteurs les plus paresseux de n’en lire que cinq à huit pages supposées résumer ou représenter le livre entier. La publication de plusieurs digests par roman permet aux écrivains de jalonner la promotion de leur livre au point, pour les plus plébiscités, de tenir jusqu’à la sortie du prochain.

- J’imagine le stratagème : on a crié au scandale des digests, pour mieux opérer un glissement d’attention et légitimer les romans pathétiques dont ils étaient issus.

- Avec toutes vos condamnations, vous pouvez parler!

- Dites-moi, mes livres ont-ils fait l’objet de tels digests ?

- Dans votre cas, nous avons préféré publier un nouveau roman tous les trois mois environ. La multiplicité de vos scribouilles vous rattrapait quelque peu de votre médiocrité et de votre faible indice de légalité. Sachez qu’il n’y a plus qu’un thème que les écrivains sont libres de réutiliser à l’envi.

- Le sexe, je parie ?

- Non, à ce propos, on leur demande des variantes… Je voulais parler de l’écriture elle-même. Les auteurs sont libres d’écrire sur le fait qu’ils écrivent.

- Vous allez me sortir que l’art, c’est l’art de se détruire ? Et qu’en grattant les illusions, c’est une manière de faire s’évaporer les chimères ? Croyez-vous cela sage de promouvoir la mise en abîme ?

- Mais enfin, A.N., que reste-t-il d’autre ? Ni l’amour, ni la famille, ni Dieu… Plus rien que l’écriture et l’individu. De toute façon, la Nouvelle Académie Française fait autorité en la matière.

- Qu’est-il arrivé à l’ancienne ?

- Je n’ai pas le droit de vous le révéler.

- Je vois que même le passé, je n’ai plus le droit de le connaître. Qui est membre de l’Académie ?

- Le président se nomme Bingo. Il a les deux qualités requises pour sa fonction.

- Je m’attends encore à l’une de vos fameuses contradictions!

- Bingo est communiste et il vit à l’américaine.

- Qu’est-ce que je vous disais…

- Cessez de le railler! Il travaille beaucoup, et il est prêt à rendre à la communauté tout ce qu’il gagne.

- A côté de moi, c’est un saint.

- Si tout le monde pouvait suivre son exemple…

- Il est certain qu’à côté de mon hypocrisie légendaire…

- Bingo s’est occupé du dernier dictionnaire de l’Académie. Il y a supprimé la plupart des adverbes.

- Trop d’énergie, je parie ?

- Et trop de place aussi. Beaucoup de sens péjoratifs ont également été retirés au profit de néologismes, de futurismes, d’argot et de verlan.

- ‘Fi’ a certainement dû disparaître, dans ce cas.

- Maintenant que je vous ai raconté votre passé, je peux vous en apprendre un peu sur les prochaines années. Dans son prochain livre, Antéchrista adoptera une petite Japonaise, et bien sûr, elle tentera tant bien que mal de lutter contre ses pulsions pédophiles. Dans le roman suivant, elle racontera son viol par un lecteur. Ensuite, elle entrera à l’Académie Française et vivra une aventure avec Bingo. Ils veilleront à ce que leurs romans convergent. Le parcours d’Antéchrista est déjà prévu d’avance. A.N., nous rendons le lecteur dépendant à sa dose, voilà tout… Je peux vous rassurer sur un point : Antéchrista ne se prononcera jamais pour le fascisme!

- Vous m’en voyez ravie, Celsius! Je savais que je pouvais compter sur vous.

- Antéchrista est classée Porn-Writer. Comme je vous l’avais dit, la beauté est devenue officialisée. C’est vous qui avez préféré revenir dans votre époque. Vous m’avez amené à ceux qui vous aimiez. Ne jouez pas les offusquées, c’est vous la responsable de ce qui arrive. Antéchrista, c’est aussi vous d’une certaine manière! Même si vos romans de gare sont désormais classés ‘polars’.

- Ce n’est pas volé. J’ai toujours cru que l’art devait remplir une fonction policière.  Dites-moi, Celsius, si je désirais revoir mon choix et retourner dans votre époque, le pourrais-je ?

- Non, Marnix a prouvé l’irréversibilité des actes. Cela vous semble incroyable pour une époque qui voyage dans le temps ? Rassurez-vous, en revenant ici, votre QI est redescendu en dessous de celui d’une pâquerette. Vous ne pourriez comprendre ce qui à vos yeux relèvera d’une contradiction insoluble. Grâce à ses recherches, Marnix a permis l’impossibilité à l’attitude réactionnaire. Quant à moi, j’ai continué ses recherches pour aboutir à la loi du progressisme obligatoire. 

- Celui qui ne participe pas au progrès est évincé ?

- Oh non, A.N., c’est plus drôle que cela, il s’évince lui-même, il ne se sent d’aucune utilité!

- C’est vous qui devenez plagiaire, Darwin a découvert cette loi avant vous.

- Un seul voyage dans le temps ne semble pas vous avoir permis de comprendre toutes les ressources de la transchronisation. Tant pis pour vous, si votre époque avait été moins bornée, elle aurait acquis l’immortalité.

- Que dites-vous ?

- En effet, nous avons gagné l’assurance de l’éternité.

- Celle de l’individu ou de la société ?

- Bêtasse, c’est la même chose! Cela fut prouvé au 22ème siècle. Les individus se ressemblent désormais comme des gouttes d’eau.

- Les conservateurs de mon ancienne époque seraient ravis, ils déploraient une certaine dislocation du lien social.

- C’est un exemple de ce que nous appelons la loi de la nécessaire convergence des contradictions. Il fut d’ailleurs démontré à la fin du 21ème siècle qu’être pareil et différent, c’était la même chose.

- Impossible!

- Ceci vaut également pour le possible et l’impossible, bien entendu.

- Comment fait-on pour parler à votre époque ?

- Parler et se taire, quelle différence ? Un linguiste analysa que l’on parlait systématiquement pour ne rien dire. Dès lors, on a conditionné la population à se taire. L’énergie, A.N., toujours l’énergie!

- Dans deux secondes, vous me direz que vivre et être mort, c’est la même chose.

- Je pourrais vous répondre que oui, mais vous l’interprèteriez de travers. S’il est bien une chose que les fous de votre époque ne pourraient jamais comprendre, c’est bien celle-là.

- La folie n’existe plus ?

- Nous l’avons vaincue, de même que le handicap, la violence et la vieillesse. C’est leur maladie d’Alzheimer qui empêchait les hommes de votre époque d’y remédier.

- On peut dire qu’avec vous, j’en aurai appris de bien bonnes. Mais le clonage, Huxley y avait déjà pensé.

- Les cinémas sentants, on a trouvé cela ringard.

- Quelle mauvaise foi.

- La bonne et la mauvaise foi n’existent plus.

- Pratique.

- Quelqu’un a prouvé que c’était la même chose. La convergence des contraires, encore une fois.

- Par delà le bien et le mal, Nietzsche y avait déjà pensé aussi! Vous, vous n’avez rien inventé, Celsius!

- Si, le surhomme, c’est moi.

A.N. éclata de rire.

- L’esprit lourd et bas récupère ce qu’il peut pour le mettre au service de son ressentiment, tels des soldats la fleur au casque. Le dernier des hommes, le plus méprisable de tous, criera qu’il m’a compris.

- Je passe sur cette obsession maladive de la citation. Le savoir ne se contente plus de se savoir. Désormais, le savoir s’agit ou n’est rien. Que croyez-vous, que la philosophie n’a pas évolué en 4 siècles ?

- Je croyais qu’elle était morte.

- Nietzsche avait tort, il est devenu fou. Moi, je suis le surhomme et je vais parfaitement bien.

- Cela ne prouve que votre mauvaise foi.

- La bonne et la mauvaise foi n’existent plus.

- C’est une histoire de fous.

- Pour vous certainement. Mais nous avons dépassé Nietzsche. Cessez de vous ridiculiser davantage, A.N! Notre petit monde littéraire n’a plus besoin de vous, mes agents sont en charge des autres maisons d’édition. Rhabillez-vous et sortez!

 

A.N. sortit tristement de l’immeuble. Dehors, la situation était désespérée. Les averses avaient repris de plus belle. Les jouvenceaux avaient causé tous les accidents imaginables. Des corps sans vie étaient tassés sur le sol. Celui-ci s’était fendu par endroits, laissant entrevoir les abîmes rougeoyants et suffocants de l’enfer souterrain.

A.N. remarqua que Celsius l’avait suivie à l’extérieur du bâtiment.

- Ne m’avez-vous pas suffisamment déshonorée, Celsius ?

- Une idée me vient, A.N. Je parie que vous n’avez rien de ce Prétextat auquel vous vous identifiez. Ni d’ailleurs rien d’une Japonaise. Prenez cette épée, et plantez-vous-la dans le ventre. Je vous donne ma parole que mon époque et moi disparaîtrons à jamais.

- Votre parole, on sait ce qu’elle vaut.

- Qu’avez-vous à perdre, de toute façon, si vous ne viviez que pour votre littérature ?

A.N. observa la lame bien aiguisée.

- Hara-kiri, A.N! Le Christ version Extrême-Orient!

Alors qu’A.N. se questionnait sur son destin, Celsius se moquait d’elle en s’étirant les paupières et en imitant l’Oriental.

- On fait sa nippone, mais au dernier moment, on tergiverse, hein!

A.N. se recentra sur Jésus en croix. Il n’y avait certes eu qu’un Jésus, elle avait fini par l’admettre, mais les martyrs n’auraient pu trouver leur voie sans s’identifier au Christ. 

- Crevez!

 

Sur le plateau de Fogiel, Antéchrista tomba subitement dans le coma. Sur le temps que l’on se précipita vers elle, son corps jugé se désintégra. Quant aux Péplautes, ils s’étaient sentis menés par une voix divine et ils arrivèrent au lieu où le corps inerte de A.N. jonchait sur le sol. Il n’y avait plus de Celsius, ni de jouvenceaux. En se sacrifiant, l’écrivain n’avait certes ni ressuscité les morts, ni effacé les dégâts matériels, mais il semblait que tout n’avait pas été perdu : la Vie était saine et sauve.

 

La jeune rebelle qui s’était faite remarquer sur le plateau de télévision secoua le corps ensanglanté d’A.N.

- Je savais que ce n’était pas vous, Amélie! Amélie Nothomb!

Les yeux d’A.N. s’ouvrirent et tous exultèrent. Mais les marques autour de ses yeux signifièrent aux plus futés que l’écrivain était passé d’un état à un autre.

 

 

Péplum : La Révolution dans l’Oeuf (Avant le Christ - 1986)

 

Amélie ouvrit les yeux dans le bus qui la ramenait de ses cours à l’Université de Bruxelles. Une jeune femme se tenait devant elle et la fixait.

- Je suis l’ange Gabrielle, je suis venue vous remercier de la part de tous les Péplautes.

- Je ne connais pas ces gens, et de toute manière, je croyais que votre rôle était d’annoncer.

- Exact, mais les anachronismes ne sont plus gênants. Depuis les découvertes d’Einstein, tout est possible.

- Qu’êtes-vous venue m’annoncer ?

- Que tu as trouvé grâce auprès de Dieu. Tu concevras et enfanteras une œuvre qui n’aura pas de fin.

- Comment cela pourra-t-il se faire ?

- Ne faites pas l’innocente, nous savons très bien toutes deux que vous avez déjà commencé en cachette. Parce que le monde en a besoin. Regardez par vous-même.

Les deux jeunes femmes jetèrent un regard désespéré sur les individus composant le bus. Chacun d’eux semblait trouver son salut dans un trait particulier, un gadget ou un look déterminé. Deux jeunes échangeaient leurs vues concernant les différents pin’s aux couleurs de la house music. Une jeune femme croyait réduire sa disgrâce en se fixant dans un miroir de poche. Quant à la petite vieille qui s’apprêtait à sortir du bus, elle réajustait son tailleur haut de gamme. Ainsi les gens ne se créaient-ils plus seulement des idoles ; ils portaient sur eux les traces de leur narcissisme.

- Pourquoi l’ange Gabriel est-il devenu une femme ?

- Les anges suivent le mouvement, ils doivent tout inverser.

- Dans deux minutes, vous me direz que je dois devenir un vieil homme rabougri!

- Et pourquoi pas ? Avec des couilles et une bite, comme le Christ.

- J’étais censée prendre le rôle de la Vierge Marie, pas celui du Christ.

- Les psychologues n’ont-ils pas mis en exergue la fusion originelle ? Tout est possible dans cette époque de tapettes.

- Si je comprends, je devrais devenir Vierge Marie et Christ à la fois. Moi qui me voulais Dieu.

- Vous serez une envoyée de Dieu. Et bien entendu également Anté-Christ.

- Pardon ?

- En effet, un écrivain ne peut décrire son époque en s’y refusant. L’Antéchrist, c’est quand le Christ ne peut plus être qu’une femme. Christ, Antéchrist, Vierge Marie, ainsi que Anté-Vierge Marie.

- Oh non, c’en est trop, je refuse, et puis, de toute manière, d’autres s’en chargent déjà. Ne comptez pas sur moi pour blasphémer comme Madonna.

- Je passe sur votre maniérisme de vieille chrétienne et votre mépris pour la musique du peuple. Sachez qu’on ne vous écoutera plus que si vous prêchez par des moyens détournés. A propos de pop musique, vous écrirez pour une certaine Robert. Rassurez-vous, il ne s’agit pas d’une drag-queen.

- Une quoi ?

- Ecoutez, Amélie, si vous êtes l’élue, il faudra arrêter vos simagrées!

Gabrielle prit une voix adolescente : « Les jeunes de mon âge utilisent des mots que je ne comprends pas! »

- Même les anges sont branchés ?

- Yes darling, otherwise they would be disconnected. Vous verrez, le jour où vous apparaîtrez chez Ardisson.

Amélie gloussa :

- Jamais je ne ferai une chose pareille. Pour rien ni personne au monde. Décidément, les anges ont vraiment perdu de mon estime.

- Et une Vierge Marie qui se refuse à son rôle, n’est-ce pas pire ? A propos, il paraît que la Vierge Marie a eu un autre enfant que le Christ.

- Les anges deviennent révisionnistes, on aura tout vu!

- Certains chrétiens ont bien été collabos!

- Arrêtez vos blasphèmes, Gabrielle!

- Et vous, vos singeries! Je vous disais cela, car je prédis que vous cacherez certains de vos rejetons.

Silence.

L’ange Gabrielle revint à la charge.

- Alors, vous allez publier ?

- Oh non, je crains que mes livres ne soient pas assez bons.

- Vous savez bien que si. La raison est tout autre.

- En effet, la littérature est nocive, je sais qu’elle est faite de chair et de sang. Je ne voudrais pas qu’à cause de moi, certains lecteurs ne…

- Quelle arrogance!

- De quoi parlez-vous ?

- Quelle arrogance après tout ce que vous subissez!

De nouveau, leurs yeux à toutes deux passèrent en revue les personnes composant le bus.

- Je ne comprends pas.

- Mais oui, Amélie, l’arrogance, c’est garder pour soi les principes moraux et ne pas les appliquer aux autres quand ceux-ci vous ont nui. Comme il est facile de cacher sous une apparente modestie le plaisir bien sadique de garder pour soi une créance morale. Quelle fatuité de grand seigneur derrière ce simulacre de masochisme christique!

- Voilà que vous me reprochez d’être le Christ, alors que je devais seulement le devenir. Nous ne sortirons pas de ces paradoxes.

- En ne faisant pas valoir votre dû, vous vous rendez même coresponsable d’un mécanisme allant à l’encontre de toute humanité.

- Que dois-je faire ?

- Agissez, Amélie, au lieu de tergiverser. Vous savez où votre route doit vous mener.

- Si vous êtes l’ange annonciateur, ai-je encore le choix ?

- Et le Christ, a-t-il subi ou choisi ?

- Et la Vierge ?

- C’est elle qui a le plus souffert. Elle a vu mourir son fils pour les hommes.

- Alors, j’écrirais gratis pro Deo…

Gabrielle sortit un morceau de papier alu de sa poche et le porta aux narines d’Amélie.

- Humez, Amélie.

- Oh, le chocolat blanc.

- Oui, le plaisir, même dans le dégoût. Et le dégoût dans le plaisir. Pensez au Christ, il n’a eu que de l’huile. Assez parlé, Amélie, je vous quitte, fermez les yeux un instant.

 

Amélie obéit à l’ange. Quelques secondes plus tard, elle rouvrit les yeux et ne trouva plus qu’un colis sur le siège qu’occupait Gabrielle en face d’elle.

Arrivée à son arrêt habituel, elle sortit du bus en tenant le mystérieux paquet.

 

Dans sa chambre, Amélie ouvrit enfin le colis. Il contenait des mitaines, un chapeau et le papier alu. Il y avait aussi un billet d’avion pour le Japon ; fait étrange, la date de retour était déjà indiquée.

Un petit mot souhaitait bonne chance à Amélie pour sa carrière d’écrivain. Il était signé par un certain Celsius. En post-scriptum, une petite phrase sibylline : « Et si le Christ était une invention du futur ? »

Amélie ne put jamais se remettre de cette aventure. Elle se dit que pour survivre et rester saine d’esprit, elle devait publier.

L’histoire dit qu’elle régna pendant mille années.

 

 

         

 

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