Lamalie présente la nouvelle
n°5 :
Antéchrista
ou
Je n'veux pas !
Je
suis diabolique. J'ai beau tourner et retourner ça dans tous les sens sous mes
cornes, je suis diabolique et c'est tout. Ca n'est pas plus compliqué que ça.
Et moi, je n'veux pas !
Je suis née le 6/06/86. J'ai horreur de ce que je viens de faire là. J'aime tant écrire les mois en toutes lettres. Les noms des mois, c'est si joli, si riche, chacun a son histoire, sa signification propre. Les écrire en chiffres, ça réduit tout, ça ne veut plus rien dire. Pourtant, j'y vois quand même une signification. Et pour tout dire, je ne vois qu'elle. C'est bien pour ça qu'ici, j'ai écrit exprès ma date de naissance en chiffres, parce que c'est comme ça que c'est flagrant. Bon, le zéro, c'est rien, ça ne vaut rien, donc ça ne compte pas. En revanche, ce qu'on voit immédiatement, c'est : 6 et 6 et 6… 666… Je ne vous l'apprends pas, c'est le chiffre du diable, c'est tout, il n'y a rien à ajouter, il n'y a rien de plus éclatant, ça me rend folle. Heureusement, il me reste ce 8. Le 8 c'est solide ça, c'est fort le 8, c'est posé. C'est deux fois 4. Le 4 c'est la stabilité même. Comme l'éléphant sur ses 4 pattes. Comme le cheval sur ses 4 jambes. Comme la table sur ses 4 pieds. Donc deux fois une telle stabilité ça aide doublement. Quelque part, ça éloigne de ces trois 6 bancales et tordus. Ils semblent chacun tourner sur eux-même, et tournoyer si violemment que cette petite branche en haut du 6, c'est comme une satané flammèche qui s'échappe de ce rond, cette petite sphère originelle qui s'affole trop à révolutionner sur elle-même. J'ai beau tourner et retourner ça dans tous les sens sous mes cornes, je suis diabolique, c'est tout. Et je n'veux pas ! Alors je m'accroche à mon 8 salvateur.
Je
suis née sous le signe du gémeau. Un signe d'air, de changement, un signe plutôt
cérébral, bon. Jusque là, ce sont des choses qui arrivent. Mais faut pas
croire : je n'ai que le soleil dans ce signe. Rien de plus. Et il n'est même
pas aspecté. Autant dire qu'il ne joue pas un grand rôle dans le zodiaque de
mon destin karmique. Mais ça, je ne m'en suis rendue compte que lorsque je suis
allée voir une spécialiste planétaire pour qu'elle me monte mon thème
astral… Et bien, quelle nouvelle donnée a-t-on vu apparaître tout d'abord ?
Que je suis ascendant capricorne. A première vue, ça peut sembler banal et
plutôt anodin. Ca arrive également à beaucoup de gens très bien, d'être
ascendant capricorne. Le truc, c'est que je n'ai vu que les cornes. Je me suis
reprise : non, arrête de ne voir que ça, ça ne veut rien dire, plein de gens
sont capricorne ou ascendant, et ils ne sont pas obligés pour autant de se délecter
chaque matin de méchants petits enfants croustillants d'avoir cuits à la pure
flamme de l'Enfer ! J'ai alors redirigé ma concentration sur ce me m'expliquait
cette femme vêtue d'un magnifique tissu de satin noir mordoré. Et voilà ce
qui achève de m'achever : toutes mes planètes, toutes mes autres planètes à
part le soleil, se trouvent réparties uniquement entre le signe du bélier et
celui du taureau. J'ai mon thème tout ratatiné dans ce coin-là, un amas planétaire
des plus incroyablement cornu. Je n'en suis toujours pas revenue. J'ai beau
tourner et retourner ça dans tous les sens sous mes cornes, je suis diabolique,
c'est tout. Et je n'veux pas ! Alors je m'accroche à mon gémeau salvateur.
L'astrologie
occidentale ne faisant qu'entretenir cette idée satanique, je me suis dit qu'au
point où j'en étais, je pouvais bien jeter un œil à la chinoise. Ah ! Je
suis tigre. Tigre, tigre.. Mon propre sang ne fait qu'un tour, mon cerveau fume
de tant s'agiter mais non. Je ne vois pas de lien qui puisse exister entre le
tigre et le diable. Au contraire, le tigre, c'est la force, l'énergie et la
saine puissance, ouf. Evidemment, je n'ai pu m'empêcher de pousser un peu plus
loin ma mauvaise curiosité. Résultat, je suis ascendant dragon. On m'a bien
expliqué que chez les Chinois, le dragon pouvait être une créature très appréciée,
il représente parfois la force (lui aussi) ou la clairvoyance, tout ça. Mais
moi, je ne peux détacher mon esprit de cette image mentale du feu qu'il crache,
et les flammes pour moi, c'est l'Enfer. Et puis j'en veux pour preuve ce 'brave'
Typhon aux cent têtes de dragon qui n'est autre que le père de Cerbère. Mais
qui est Cerbère ? On s'en fout de Cerbère ! Et bien non, on ne s'en fiche pas
tant que ça, puisque ce chien tricéphale n'est rien de moins que… le gardien
des Enfers. Alors si ce n'est pas une preuve ça. Croix de bois croix de fer, si
je mens, je… Non ! Enfin je ne mens pas, quoi. Je n'y suis pour rien pourtant,
mais ça me poursuit. J'ai même osé aller voir un peu du côté de chez Dieu.
Tout ce que j'ai trouvé, c'est que le christianisme a intégré la peur du
dragon, en transformant sa signification qui était plutôt bénéfique à
l'origine. Et alors le dragon est maintenant le symbole de tout ce qui est opposé
au christianisme, le symbole de la barbarie, de la Bête maléfique, et je vous
le donne dans le mille… de l'incarnation de Satan. Je n'en sortirai jamais.
J'ai beau tourner et retourner ça dans tous les sens sous mes cornes, je suis
diabolique, c'est tout. Et je n'veux pas ! Alors je m'accroche à mon tigre
salvateur.
Je
suis née en Suisse. Bon, rien de bien diabolique là-dedans, la Suisse, ça
n'est pas parce qu'ils ont un drôle d'accent qu'ils ne sont pas des gens pour
autant. En plus, j'en suis vite parti de ce lieu de naissance parce que ce n'était
pas fait exprès que je naisse là-bas, vous pensez bien. Mes parents y étaient
en week-end de randonnée terrestre. Euh.. pédestre. C'est apparemment le
week-end que j'ai choisi pour apparaître tôtivement au monde. On m'a toujours
dit que j'étais née à côté de Bern, dans un lieu enneigé une grande partie
de l'année, et donc d'autant plus envoûtant l'été avec ce soleil puissant,
si délectable malgré la fournaise ambiante. Bern, ce n'est pas un nom super
joli, mais je m'y étais bien fait, je l'avais apprivoisé, quoi. J'avais réussi
à dépasser la sonorité première qui n'échappe à personne. Et bien je vous
assure qu'on ne soupçonne pas la toute puissance des mots. On m'avait réellement
berné. Je m'en suis aperçu lorsque, ayant grandi un peu, j'ai dû me mettre à
répondre précisément à la question : lieu de naissance. J'ai appris alors
qu'il fallait que j'écrive : Les Diablerets. Ah, la fournaise, sous la neige,
j'ai compris, j'ai baissé les yeux, anéantie. Ce n'est pas que je déteste la
Suisse, au contraire, dès que je peux, je clame que je suis née dans un autre
pays. Cependant, rien à faire, jamais je ne mentionne le nom du village natal
qui me maudit. J'ai beau tourner et retourner ça dans tous les sens sous mes
cornes, je suis diabolique, c'est tout. Et je n'veux pas ! Alors je m'accroche
à mon Bern salvateur.
Petite,
j'ai toujours eu des problèmes d'oreilles. C'est pas que je sois bien vieille,
mais ça s'est calmé. Alors à cette époque, heureusement, pour tenter
d'apaiser ces lancinements continuels, j'avais mon propre remède, cette petite
peluche en forme de drôle d'oiseau obscur. Il paraît que c'est moi qui l'avais
choisie, qu'il n'y en avait absolument aucune autre qui me plaisait, alors
qu'apparemment celle-ci détonnait pas mal par rapport au reste du magasin. Et
bon, je lui parlais, je l'imaginais avec des oreilles superpuissantes, il me
semblait que ça me distrayait de cette douleur insupportable. Déjà, c'est
tout à fait désagréable d'avoir mal aux oreilles, c'est le pire des maux, ça
vous perce les tympans et la douleur s'enfonce insidieusement comme une aiguille
toute fine toute fine mais qui vous atteint au plus profond du cerveau et qui
titille vos cellules, qui titille vos nerfs sensibles, histoire que ça raisonne
bien partout et que vous en arriviez à vous dire que vous préfèreriez encore
brûler vive pour l'éternité que de supporter cette douleur atroce.. Mais
c'est que la douleur n'est pas la seule chose désagréable dans cette histoire,
pas du tout. Le seul remède que les autres m'aient trouvé pour agir sur mes
oreilles, évidemment, c'est de me faire porter des diabolos.. Non, j'ai beau tourner et retourner ça dans tous les sens
sous mes cornes, je suis diabolique, c'est tout. Et je n'veux pas ! Combien de
temps je me suis accrochée à ma peluche ailée, et avec quelle force je
m'accroche encore à son idée salvatrice et illusionnante.
Oui.
Parce qu'en réalité, j'ai beau m'accrocher à mon 8, à mon signe du gémeau,
à mon tigre, à mon Bern, à mon idée de peluche nocturne inspirante, ça ne
sert pas à grand chose. Tous ces signes diaboliques qui m'entourent sont trop
énormes, et écrasent sans concession mes maigres consolations. Ca ne me lâche
pas. C'est infernal. Je ne sais pas comment faire pour m'en éloigner.
Bref.
La vie est trop injuste. Moi, je ne veux pas être diabolique. Vraiment, de
toutes mes forces je ne veux pas. Mais j'ai beau me trancher les cornes et me
les planter dans les dents, rien n'y fait, je ne fais que me voir en diablotine,
pouah ! pouah ! et repouah ! Je n'y arrive pas. Moi, ce que je veux, ce n'est
pas ça. Le Diable, il me barbe, il me broute, je m'en balance et j'en ai ras le
bol ! Moi, que ce soit bien clair, je veux être : un vampire !! Rien à faire
des marmites bouillonnantes ! Rien à battre des mauvaises plaisanteries aux
vilains garnements, des tentations les plus perverses et machiavéliques ! Je
veux tout simplement pouvoir me transformer en chauve-souris ricanante ! Je veux
me débarrasser de cet inutile reflet insignifiant dans mon miroir ! Ah ! Mon
royaume pour avoir la capacité de me délecter d'un cocktail de globules
rouges, plaquettes et autres particules artérielles, plutôt que de siroter ces
sempiternels diabolo grenadine 100% colorants ! Non, la couleur ne fait pas
tout. Et combien je donnerais pour troquer mon ridicule accoutrement rouge
contre un splendide costume noir et infiniment classe ! Je vous donne immédiatement
mon inutile queue fourchue pour des canines ultra contondantes et
sanguinaspirantes !! A bas les ennuyeux Enfers éternels et vive la trépidante
mort-vivance !! Sortir de ma troublante Transyvanie pour partir en quête
quotidienne de sang frais et revigorant, c'est ça que je veux ! Mais comment
faire ? J'ai beau tourner et retourner tout ça et dans tous les sens sous mes
cornes, moi, c'est diabolique que je suis. L'ail et le pieu ne m'épouvantent même
pas. Voilà… Bouh.. La vie est trop injuste... Tiens, la vie, qu'elle brûle
dans les flammes de mon royaume !