Celeborn présente la nouvelle n°4 :

 

 

Antéchrista

ou

Ce qui murmure

 

 

Il ne me fallait pas longtemps pour savoir que j'étais belle. A la ville, tous les garçons me regardaient fixement ; et moi, je ne les voyais pas. Je ne regardais que moi-même dans les vitres, dans les miroirs, dans le courant de la rivière. Je me souriais ; je prenais des poses ; je me plaisais.

Chaque jour je devenais plus jolie encore, et les surfaces qui me reflétaient renvoyaient un visage toujours plus parfait, sans défaut, où la bouche si rouge invitait à l'amour. Tout le monde m'aimait et je n'aimais personne, personne d'autre que mon image.

 

Alors on m'accusa : j'étais une sorcière ; ou le diable incarné. Je n'étais pas humaine ; j'étais un démon. On me chassa un soir... ou plutôt je m'enfuis, car on m'aurait brûlée si l'on m'avait trouvée.

Je courus, haletante, et je ne m'arrêtai qu'au bord de la rivière où je passai la nuit. Une nuit sans sommeil. Au matin, tout me sembla plus calme. L'eau paisible reflétait un ciel de printemps et les fleurs qui tombaient des branches haut perchées. Je me mirai dans l'onde et crut voir une fée. La tristesse, la fatigue, la course folle et la peur avaient donné à mes traits la finesse des lames.

Je voulus me baigner. L'eau était froide et ma peau grelottait. Sorcière, diable, démon... non, ce n'était pas moi ; ils s'étaient trompés, obtus comme des hommes ; ils avaient fait fausse route. Je sortis du liquide glacé et m'étendis sur l'herbe. Sorcière, diable, démon... et s'ils avaient raison ?

 

... ils ont tort...

 

Oui, certes, ils avaient tort : j'en étais convaincue.

 

... tu es trop belle pour eux, ils sont lâches et jaloux...

 

Comme des hommes, oui, comme des hommes.

 

... ils ne peuvent t'aimer comme tu le voudrais ; moi seule le peux...

 

Qui es-tu, toi qui me parles ?

 

... je suis ce qui murmure au plus profond de l'onde ; je suis la voix de l'eau, ancienne et oubliée et que toi seule entend ; je suis ce qui te suis dans chacun des miroirs, dans chacune des vitres, dans toutes les rivières ; je suis si belle que toi seule me mérites. Regarde-moi, je suis ici.

 

Je levai la tête et alors je la vis, nageant dans la rivière. Elle me ressemblait, cette fille de l'onde, mais à son visage fermé, à sa bouche dure, on devinait qu'elle vivait en ces eaux depuis bien des siècles.

 

- Que veux-tu ? Pourquoi me parler ?

- Approche, approche donc et courbe-toi vers l'eau. Tu vois ?

- Je ne vois rien. Où est mon reflet ? Mon si beau reflet ?

- Il est devant tes yeux ; regarde bien : c'est moi.

 

Et plongeant de nouveau dans la rivière, l'ondine disparut en troublant l'eau. Alors dans les remous apparut peu à peu un visage... le mien. Il sourit. Puis s'évanouit. Longtemps encore j'appelai l'ondine, mais elle ne revint pas.

Ce soir-là, je m'endormis comme on tombe dans un puit.

 

 

... Ecoute-moi...

 

Pourquoi t'écouterais-je ?

 

... je sais ce que tu es ; je sais ce que tu veux...

 

Tu ne sais rien, ondine. Tu n'es qu'une voleuse. Tu m'as pris mon amour, mon seul amour. Rends-moi mon image.

 

... Tu es sotte, ma douce, car je suis ton reflet. Je l'ai toujours été. Je ne t'ai rien volé : je me suis révélé. Ton seul amour, c'est moi ; et tu m'aimes depuis trop longtemps et trop fort. Laisse-moi te conter l'histoire des ondins...

 

En des temps incertains, nous étions réunis

Toi, moi, l'homme et l'ondin, par la même magie

Vous étiez la raison et nous étions l'esprit

Vous, l'espoir et l'envie ; nous, la mélancolie

 

Nous n'avions pas besoin d'amour ou bien d'amis

Car nous avions l'amour en nous-même enfoui

Mais un jour un des tiens d'une humaine s'éprit

Et au creux de son coeur, l'ondine le maudit

 

C'est depuis cet instant que nous vivons bannis

Ondines et ondins, dans des fleuves d'oubli

Mais nous n'oublions pas, ne pouvons oublier

Qu'un jour nous fûmes deux, qu'un jour nous fûmes liés

 

Alors nous reflétons notre amour d'autrefois

Nous le suivons partout où l'eau croise ses pas

Tu vois, ma belle amie, ce que sont les ondins

Un peuple silencieux marqué par le destin

 

Aujourd'hui, toutefois, ils t'ont chassé, les fous !

Et tu ne veux plus d'eux ; tu m'aimes plus que tout

Alors je puis enfin te parler, pénétrer

tes plus secrets désirs, tes plus noires pensées.

 

Entends-moi bien, amour, vois comme tu les hais

Ils sont vils, inconscients, ils sont petits et laids

Moi, je t'aime et je puis t'aider, si tu le veux

A purger notre monde de ces loqueteux.

 

Tu n'es plus une humaine ; tu es mieux que ça

Tu es une déesse qui nous vengera

Aime-moi cette nuit ; aime-moi ; aime-toi

Au matin nous serons ce qui les détruira.

 

Suis-je encore endormie ? Suis-je en train de rêver ? Je m'approche de l'eau ; je la vois qui m'attend. Je plonge, et sa bouche froide et bleue trouve la mienne. Mes mains l'enlacent ; ses doigts se nouent sur mon corps et les flots agités miment nos ébats nocturnes. Est-ce la caresse de l'onde ou celle de l'ondine ? Est-ce l'eau qui pénètre chacun de mes pores ? Volupté, volupté que je n'ai jamais connue, continue, continue, continue à m'envahir de ton souffle liquide, de ton rythme océan. Je me sens autre ; je te sens en moi ; je sais que désormais tu es là, couchée sur mon coeur, penchée à mon oreille... Tu es ce qui murmure et je suis ce qui vit.

C'est le matin. Tu as raison, ma belle : nous allons les punir.

 

Alors je repartis pour la ville en longeant le cours d'eau qui me souriait. Quant ils me virent arriver, ils voulurent se jeter sur moi. Mais tu es là, ma tendre amie, tu es avec moi et ils ne savent pas de quoi tu es capable. Le courant devint fou et l'eau se fit vague, raz-de marée, muraille liquide qui les emporta tous. Je t'entendais rire et je riais aussi.

Mais ce n'est qu'un début. Nous allons encore marcher ensemble, de ville en ville, et tu vas les tuer, tous. Et plus tu les tueras, et plus je t'aimerai. Sorcière, diable, démon... oui, je suis tout cela.

 


         

 

Texte suivant

Tous nos textes

Texte précédent