Jack présente la nouvelle n°7 :

 

Présence du futur

ou

Histoire sans lendemain

 

 

Johnny Matlock déjeunait en trempant des biscuits au chocolat dans son café. Il regardait son reflet dans le chrome du grille-pain électronique posé devant lui. Ses cheveux orange étaient parfaitement en désordre et ses quatorze piercings sur la figure brillaient sous la lumière du néon qui grésillait au plafond.
Juste à côté du grille-pain traînait un exemplaire du dernier roman d’Amélie Nothomb : « Esthétique de l’abandon », prix Goncourt de cette année 2026. Johnny n’avait pas entamé sa lecture, il n’avait pas le temps en ce moment avec tous les concerts qu’il donnait pratiquement chaque soir avec son groupe de néo-post-punk : Présence du Futur, dont il était le guitariste, mais aussi le fondateur.
Il avait baptisé son combo du nom d’une ancienne collection littéraire de science-fiction du siècle dernier. Il trouvait que Présence du Futur était un nom très ironique pour un groupe jouant de la musique punk ; le « credo » des punks d’autrefois étant « no future ».
Les autres membres du groupe étaient Joe Jones, le chanteur et bassiste qui avait le corps couvert de tatouages en 3 D, et Doktor Dédé, le robot-boîte à rythmes qui parfois jouait du saxophone.
Pendant les concerts le trio interprétait le maximum de chansons, qui ne duraient jamais plus de deux minutes, en trois-quarts d’heure sans faire la moindre pause, puis disparaissait back stage. C’était ça le style néo-post-punk, une musique très à la mode depuis trois ou quatre années, qui n’avait rien de bien nouveau mais faisait bouger les foules, tout juste un demi-siècle après l’explosion de la musique punk.
Du coup, les Sex Pistols s’étaient encore reformés ! Les anciens membres survivants n’avaient pas résisté à la tentation. Ils étaient tous septuagénaires, mais grâce à leurs fortunes et à la chirurgie qui faisait des miracles, ils s’étaient fait progressivement remplacer tous leurs organes, y compris des fragments de cervelle, et ils se retrouvaient désormais avec un organisme de jeune homme.
Leur tournée mondiale, avec en première partie un hologramme hyper-réaliste de Sid Vicious, était un triomphe.
Les concerts de Présence du Futur ne rapportaient pas autant d’argent que ceux des Sex Pistols, mais le trio avait presque autant de groupies que les grands anciens.
Johnny Matlock en avait mis beaucoup dans son lit. Avec toutes ces filles, c’étaient des histoires sans lendemain, et cela convenait parfaitement au guitariste.
Il n’avait jamais pensé à une relation sérieuse avec l’une d’entre elles. Ca l’aurait mené à penser à l’avenir qui faisait partie des territoires de l’inquiétude où il n’aimait guère s’aventurer.
Mais voilà…
Depuis bientôt trois semaines, la même fille partageait son lit. Ca ne lui était jamais arrivé de rester avec la même personne aussi longtemps ! Il en était au point où il ne pouvait imaginer la quitter un jour. Il avait fait une chose totalement inédite avec une fille rencontrée après un concert, il lui avait révélé son vrai nom : Jean Lefebvre ; comme l’acteur du siècle dernier !
Elle, s’appelait Cassandra, et elle était voyante.
 
Cassandra s’étira dans le lit en bâillant bruyamment. Elle sentit l’odeur du café qui entrait dans la chambre par la porte entrouverte et entendait Johnny grignoter ses biscuits.
Elle sourit et repensa au concert d’hier soir : Quarante cinq minutes de rock métallique, de rythmes électroniques et d’une énergie sans équivalent, à part peut-être, comme aimait à le penser Cassandra, celle d’une supernova.
Elle se revit dans cet océan de décibels, s’agitant parmi la multitude de fans en sueur, essayant de reprendre un morceau de refrain ou un peu d’oxygène, s’agrippant au blouson ou à la tignasse d’un voisin pour ne pas être renversée par les vagues de la foule, et aidant même un malheureux naufragé, asphyxié par la chaleur, à passer par dessus la barrière de sécurité afin qu’il soit récupéré par les bonnes âmes de la Croix Rouge.
A la fin du concert qui avait eu lieu à Paris, Johnny l’avait ramenée chez elle, au 19, rue Amélie.
C’était d’ailleurs la première fois que Cassandra remettait les pieds dans son appartement depuis sa rencontre avec Johnny. Elle avait laissé à l’abandon son cabinet de voyante.
Son répondeur téléphonique et sa boîte électronique débordaient de messages de gens désirant connaître leur avenir, mais elle ne pouvait y répondre.
En effet, depuis son coup de foudre pour Johnny, elle n’avait plus eu le moindre flash médiumnique ! Impossible de voir le futur. Elle n’en avait rien dit à son amant, qui ne voulait jamais entendre parler d’avenir. Elle croyait savoir ce qui avait provoqué cette cécité divinatoire. Elle était amoureuse. Or, c’est bien connu, l’amour est aveugle ; cela avait dû affecter, d’une manière ou d’une autre, son don de voyance !
La jeune femme ne se faisait pas de soucis au sujet de son avenir, et la disparition de son don ne l’inquiétait pas outre mesure. Elle avait mis assez d’argent de côté pour vivre sans rien faire pendant deux bonnes années. Et Johnny lui avait proposé d’être choriste lors de prochains concerts du groupe. Il avait même commencé à lui écrire une chanson. Elle s’imaginait bien chanteuse de néo-post-punk. Elle avait déjà le look : cheveux vert olive dressés en pointe dans toutes les directions, une trentaine de piercings sur tout le corps et autant de tatouages. Et surtout, elle chantait très mal !
 
Johnny Matlock venait de prendre une décision qui, pensait-il, surprendrait Cassandra : il allait lui demander de regarder dans leur avenir à tous les deux.
Il finissait juste de déjeuner quand il entendit la jeune femme se réveiller en bâillant.
Il prit le plateau où il avait préparé le petit déjeuner de son amie et entra dans la chambre.
 
-      Cassandra, il faut que je t’avoue quelque chose, dit Johnny en posant le plateau sur le lit.
 
Le cœur de la jeune femme se mit à battre plus fort. Elle pensa un instant qu’il allait enfin lui dire qu’il l’aimait.
Au bout d’un long moment de silence, Johnny finit par dire :
 
-      Voilà : j’aimerais que tu jettes un œil sur notre avenir.
 
Le musicien lut plus de déception que de surprise sur les traits de Cassandra.
 
-      Euh… Johnny, je… il m’est impossible de le faire.
 
-      Qu’est ce que tu racontes ?
 
-      J’ai perdu le don de voyance. Je ne vois plus rien de l’avenir, et ce, depuis le soir de notre rencontre… c’est parce que je t’…
 
-      Je ne te crois pas Cassandra , coupa Johnny. Tu as déjà dû voir quelque chose de fâcheux dans notre avenir ! Tu préfères ne pas me le dire pour ne pas gâcher le présent ! Et tu as raison, bon sang ! Je n’aurais jamais dû te demander de regarder dans le futur, je regrette de l’avoir fait !
 
-      Non, voyons ! Johnny, écoute-moi…
 
Mais il était déjà sortit de la chambre en fermant la porte derrière lui. Il traversa la cuisine et quitta l’appartement.
Il ne croyait pas Cassandra. Elle devait lui mentir pour ne pas qu’il pense qu’avec elle, c’était une autre histoire sans lendemain qui durait juste un peu plus longtemps.
Peut-être même avait-elle vu un drame dans leur avenir. Un meurtre ? Mais dans combien de temps ? Et qui serait la victime ? Tous les deux, forcément !
Mais Johnny se dit qu’il n’était pas Sid Vicious et Cassandra n’avait rien de commun avec Nancy Spungen.
L’angoisse envahissait le cœur de Johnny. Il fallait qu’il arrête de songer au futur. Il se rendit à la fumerie publique la plus proche. On y fumait toutes sortes de produits légaux qui vous faisaient oublier passé présent et futur.
Johnny y resta toute la journée.
 
Cassandra pensa qu’elle s’était fait des illusions au sujet de Johnny. Il ne devait pas davantage l’aimer que les précédentes filles d’après concert.
Il avait pris la fuite. La jeune femme fit de même. Elle avala une gélule rose et rouge et plongea aussitôt dans un sommeil peuplé de rêves en noir et blanc.
 
Si elle avait consulté son courrier électronique du jour, elle aurait pu lire un message d’une amie voyante lui disant qu’elle ne voyait plus le futur depuis plusieurs jours.
Et cette amie n’avait eu de coup de foudre pour personne.
 
Si Cassandra était entrée en contact avec d’autres voyants, aux quatre coins du monde, ils lui auraient tous dit qu’ils étaient incapables de voir au-delà du jour où ils se trouvaient.
Alors, elle se serait certainement précipitée sur son musicien pour l’empêcher de filer.
 
Johnny Matlock était sortit très tard de la fumerie publique. Ce soir, son groupe ne donnait pas de concert.
Il rentra peu avant minuit au 19, rue Amélie.
Cassandra était toujours dans ses rêves noir et blanc quand il pénétra dans la chambre.
Il regrettait de s’être enfuit et d’avoir abandonné sa bien aimée.
Il se blottit tout contre elle. Elle ne s’éveilla pas. Avant de plonger dans le sommeil et de rêver du passé, Johnny se fit la promesse de dire à Cassandra, demain matin, qu’il l’aimait.
 
Mais…
 
A minuit moins quatre minutes, il se produisit un phénomène inimaginable : le temps s’arrêta ! Il ne fut jamais minuit moins trois minutes.
La flèche du temps s’était plantée très profondément dans le mur du néant.
Il n’y eut jamais de lendemain matin, il n’y avait plus de passé, pas de présent. Juste un moment unique, figé, où Johnny et Cassandra dormaient, côte à côte, chacun dans son rêve devenu immobile, et pour très longtemps…



         

 

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