Celeborn présente la nouvelle n°2 :

 

Présence du futur

ou

Une heure, un jour, un an

 

 

 

- Alors on ferme ?

L'homme ne paraissait même pas triste ; tout au plus résigné. Il avait dû prévoir que ça arriverait un jour. Les magasins, ça finit toujours de cette manière.

- Oui, on a tout soldé. Il y a encore quelques invendus ; je vais les mettre dans le placard.
- Il ne risque pas de déborder, le placard ?
- Penses-tu ! Une brouette y suffirait.
- C'est idiot.
- Quoi ? Qu'est-ce qui est idiot ?
- S'il ne nous reste rien, c'est qu'il devait encore y avoir de la demande.
- C'est ça, la modernité, mon vieux. Y'a de l'offre, y'a de la demande, et elles ne se rencontrent presque jamais.
- Là, elles se sont rencontrées, non ?
- Ce n'est plus de l'offre, c'est de la braderie. La demande est toujours d'accord pour la braderie.
- Ca faisait longtemps...
- Longtemps ? Quoi, longtemps ?
- Longtemps qu'on s'était installé. Longtemps que ça prospérait.
- Un an tout au plus, mon vieux. On voudrait toujours que les bons moments aient durés plus longtemps, c'est humain. Mais tu sais bien que tu es en train de mentir, et je n'aime pas quand tu mens.
- Tu te souviens de Madame Shall ? Elle venait deux fois par semaine ; elle nous parlait ; elle était gentille. Tu crois qu'on la reverra ?
- Non mon vieux, on ne la reverra pas.
- J'avais l'impression que...
- Oui, je sais. Tu vas me dire que tu avais l'impression qu'elle était devenue une amie. D'ailleurs tu as raison : elle l'était devenue. Les amis restent des amis même quand on ne les voit plus. Ca ne change pas.
- On pourrait lui écrire.
- Tu t'en lasseras.
- Non.
- Si. On s'en lasse toujours. L'amitié épistolaire, ça ne dure plus, de nos jours ; on voit trop de monde tout le temps pour s'embêter à écrire à quelqu'un qui est loin.
- Passe-moi le stock d'invendus. Je vais en garder un pour moi.
- Et que feras-tu d'une robe de soirée, mon pauvre vieux ?
- Un souvenir.
- Des chiffons tout au plus.
- C'est moche.
- Non, puisque ça continue.
- Ca continue ? Qu'est-ce qui continue ?
- Tout. Tout ça, tout ce qui est autour de toi, la vie, la Terre qui tourne, les hommes, les femmes, les abeilles. Toi. Moi.
- J'ai pas l'impression de continuer.
- Elle s'effacera, ton impression. La vie, ça s'écrit au crayon à papier. On peut gommer les choses dans sa tête.
- Il reste des traces, des salissures.
- Elle ne comptent pas. Si tu regardes la page de loin, elle est toute blanche et prête à resservir.
- Alors, on s'y remettra ?

***

- Tu sais... la vie, quand même, c'est une... une grosse connerie !!! Une connerie !
- T'aurais pas dû boire autant. Je te l'ai répété ; tu ne m'écoutes pas, tu ne m'écoutes jamais.
- Je... je m'écoute, moi ! Ahah !
- Et qu'entends-tu ?
- J'entends... j'entends... j'entends quelque chose !
- Certainement le bruit de la mer. Allez, secoue-toi, on y va.

Les deux hommes sortirent du café. L'un des deux ne marchait pas droit.

- C'est finiiiiiiii !!! Capri !! C'est finiiiiiii !
- C'est toi qui est fini, ce soir. Au lit, mon vieux. Trop de presssion aujourd'hui ; ton pauvre petit coeur a pas supporté.
- Je chaaaaaante ! Tu m'entends, je chaaaaante, je... je, je, je...
- Mais ne pleure pas, enfin. Tu crois que ça va nous faire revenir en arrière ?
- Peux... pas... contrôler.
- Mais si, tu peux. Inspire. Expire. Inspire expire. Inspire expire inspire expire. Tu vois, ça va déjà mieux.
- Qu'est-ce qui c'est passé ?
- Une bêtise. Une bonne grosse bêtise comme les hommes les font.
- C'est notre faute.
- Evidemment, que c'est notre faute. Tu croyais quoi ? Que le bon Dieu allait apparaître dans le ciel en chemise de nuit, et qu'il allait tout prendre sur lui ?
- On peut espérer.
- On peut. Mais il vient pas, le bon Dieu, jamais, c'est moi qui te le dit. C'est un salaud.
- T'as... t'as un peu bu, toi aussi, non ?
- Un peu. Un peu trop. Ca me va pas du tout. Je vois le monde en couleurs, ça me fait mal aux yeux.
- Regarde ! Regarde l'herbe !
- Eh ben quoi, qu'est-ce qu'elle a, l'herbe ?
- Elle pousse ! Regarde, elle pousse !
- Mais non, elle pousse pas : c'est l'alcool qui fait une réaction chimique dans ton cerveau. L'herbe est là, elle est verte, elle bouge pas et c'est très bien comme ça. Dans la semaine, un employé de l'Etat en uniforme viendra la tondre, et...
- Si on la tond, c'est qu'elle pousse, non ?
- Mais oui, elle pousse ! Simplement, elle pousse trop lentement, on la voit pas. C'est traître l'herbe, ça grandit la nuit, quand tu la regardes pas.
- Et tu crois qu'un peu d'alcool dans l'herbe, ça l'aiderait à pousser ?
- Non. Si tu veux vraiment faire un truc, arrache-la et fume-la. T'auras un sale goût d'herbe brûlée dans la bouche, mais ce sera un goût réel. C'est bien parfois, d'avoir un goût réel dans la bouche. Ca rassure un peu.

***

- Bonjour.
- Salut, toi. Ca faisait longtemps. Comment vas-tu ?
- Bien. Très bien. Toi, en revanche, tu me parais pas au meilleur de ta forme.
- J'ai connu des moments pas faciles, mon vieux. J'ai eu mal. Je m'en sors... je crois. J'espère. Je veux dire : je suis sur une bonne pente, maintenant. Mais arrêtons de parler de moi ; je ne suis plus vraiment intéressant. Je le suis moins que toi.
- Je ne sais pas trop. Je suis heureux, plutôt riche. Je suis amoureux. Ca fait beaucoup.
- Tu as de la chance. Tu as de la chance, tu sais ça ?
- Je le mérite, aussi. J'y suis pour quelque chose ; j'y ai travaillé, à tout ça. Des jours. Des nuits. Ma vie.
- C'est drôle : j'avais cru qu'on serait inséparables, de vrais frères jumeaux, des destins parallèles. Et là je te vois, mon vieux, et je me rends compte d'un seul coup que c'était idiot, ces pensées.
- C'était compréhensible. On projette le présent et on en fait un futur. C'est humain, non ?
- Si c'est le cas, alors je suis désespérément humain. Quand même, quelle histoire ! Quel changement, mon vieux... ! Tiens, ça me gêne de t'appeler "mon vieux", maintenant.
- Pourquoi ça ?
- Je ne te reconnais pas. C'est étrange : une année et tu es quelqu'un d'autre. Aujourd'hui, c'est moi, le vieux. Je suis resté dans le passé, coincé.
- Ca te prendra un peu plus de temps qu'à moi, c'est tout. Faut pas resasser tout ça, tu le sais bien. Tu te souviens de ce que tu me disais ?
- Tu parles que je m'en souviens : j'ai l'impression d'avoir appris toutes nos conversations par coeur, comme si je me les répétais en boucle depuis un an.
- Tu me disais que la vie était une page blanche, ou un truc du style. En tous le cas, tu avais raison. Désormais, il faut que tu passes à la pratique.
- Oui... tu te rappelles ?
- Quoi donc ?
- Nous. Le magasin.
- Vaguement. Des bribes. Je me souviens de la crasse. La boutique était miteuse, toujours pleine de poussière.
- Moi, je me souviens de tout. Ton sourire, tes gestes, l'agencement, les couleurs des robes, le tintement quand la porte s'ouvrait sur une cliente qui repartait souvent sans rien acheter. Tous ces moments, tellement futiles, tellement importants. Il y avait quelque chose d'unique. J'étais en phase avec la vie.
- Tu te fais des idées. J'ai oublié tout ça ; ça ne devait pas être important. Un minuscule magasin tout sale, ça te met en phase avec rien du tout. On a bien fait d'en sortir.
- Tu disais pas ça, auparavant.
- On change. Tu le sais, ça, non ? Tu avais même un argument de vente à ce sujet.
- Tu confonds. Je disais aux femmes qu'une nouvelle robe, c'était une nouvelle personnalité. Mais c'était du marketing, rien de plus.
- Tu devrais t'y remettre, au marketing. Tu portes les mêmes habits depuis trop longtemps ; ils commencent à sentir.
- Je suis bien dedans. J'ai toute ma vie dans ma mémoire.
- Je te plains.
- Ce n'était pas une bonne idée, de se revoir.
- Si. Ca me conforte dans mes choix. Ca a été la meilleure décision de ma vie, de fermer ce magasin.
- Tu ne l'as pas vraiment prise. C'est moi qui...
- Et aujourd'hui tu le regrettes, hein ? Tu es un con. Un immense con. Tu ne l'étais pas avant, pourtant.
- ...
- Eh oui ! On change, que je t'ai dit. Toi aussi, tu as changé. Tu es devenu idiot. Tu n'arrive même plus à exister. Je te méprise.
- Je t'aime.
- Ton amour est poussiéreux, lui aussi : il date de l'année dernière. Tu ne m'aimes plus. Tu t'en rendras compte.
- Ca me fait mal, tout ça.
- C'est normal. Ca passera. Toi aussi, tu retrouveras le goût de la vie, son sale goût d'herbe brûlée. Et ce sera sans moi. Adieu.
- Au revoir.

 

 

 

         

 

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