Jill présente la nouvelle n°3 :

 

Prés[ci]ence du futur

ou

No future ?

 

 

 

17 juin 1977
Londres
 
8am
Vite, vite, terminer de se préparer…
Tel est l’objectif immédiat de Jodie. Non qu’elle aie un rendez-vous ou une obligation ; la perspective d’une belle journée lui donne envie de profiter pleinement de Londres. Eveillée une demi-heure plus tôt par le chant des oiseaux urbains, elle s’est longuement étirée avant de foncer prendre un copieux petit-déjeuner. Sa mère est déjà partie travailler…L’appartement est à elle ! La tasse de thé emportée dans la salle de bains, elle enfile dessous, bas, tshirt noir et kilt avec ses doc martens , « golden years » tourne sur la platine…cheveux courts ou pas ? elle décide que ce sera une journée à perruque, perruque brune, carré à hauteur du menton plus une frange…
S’ensuit le rituel : maquillage au teint pâle, bouche violacée et sobres yeux de biche.
 
12pm
Vivre, vivre, continuer à essayer…
Clare se force à prendre une bouchée de poisson, mâche, avale. Encore une journée…Une fois de plus elle a sombré dans un sommeil trop long. Culpabilité de ne pas même arriver à se lever tôt, de ne pas même arriver à avoir une vie normale et non un semblant de vie normale. Mais qu’est ce qui est normal ? Elle se lève et étire devant le miroir son grand corps délié. Rendez-vous tout à l’heure avec papa, faire semblant, une fois de plus. Elle essaiera de cacher ses émotions et pensées sous ses longs cheveux noirs, et si elle y arrive derrière un masque, énième vernis de fille de bonne famille. En attendant elle va se cloîtrer, seule avec ses livres. De ses yeux félins elle regarde ses mains pâles, longues mains aux doigts effilés, aux ongles peints en cramoisi, ses mains à moitié cachées sous de très longues manches.
 
3pm
Un son de cloche, tiens donc ! Westminster Abbey ponctue le jour de sa voix sonore. Eclat de rire… « Cercles de plomb » au même moment dans le livre de Jodie. Elle est sortie de l’appartement de Southampton Row ; le doux visage d’une inconnue est resté gravé en elle, tandis qu’elle marchait dans Shaftesbury Avenue. Jodie a toujours beaucoup observé les gens, leur visage, leurs vêtements, leur attitude, et l’inconnue l’interpellait. Une jeune beauté sombre trop mince, dont le visage grave et doux tente de cacher la fragilité. Plusieurs fois elle a eu envie de connaître des étrangers, elle s’est senti portée vers l’inconnue, mais quelque chose a fait prendre à ses pieds un chemin autre. Peut-être a-t-elle eu peur de la déranger, sa curiosité en a déjà déconcerté plus d’un. Elle a traversé la ville en se promenant, entrant et sortant des boutiques avant d’atterrir à St James’s Park. L’idée de suivre les pas d’un personnage, en ce moment Clarissa Dalloway, d’essayer de vivre pleinement une œuvre l’a toujours fascinée. En cette heure elle oublie momentanément les problèmes qui assombrissent son existence.
Se construire… Se construire en ces temps de « no future » où seul compte le présent. Cependant malgré cette épidémie qui a envahi le Royaume-Uni avant de s’étendre, elle continue de croire que, oui, futur il y a, et qu’elle peut non seulement le choisir mais aussi le construire. Parfois certes elle est tentée de baisser les bras. Elle secoue la tête pour évacuer ces pensées et se replonge dans son livre.
 
5pm
Tea time. « Là tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté »… Clare attend patiemment qu’il arrive et se retient pour ne pas allumer une cigarette. Elle attend, encore et toujours, vêtue d’une longue et sévère robe pourpre, assise à une table du salon de thé du Savoy. Impression de temps suspendu, figé dans les années 20… Un pianiste vêtu de son costume de pingouin égrène de célèbres morceaux de musique classique. Du jazz conviendrait davantage aux années folles. Sous l’envolée de notes, bruissent les murmures des conversations. Une lumière tamisée donne à cet espace aux fauteuils moelleux et murs luxueusement ornés l’intimité que viennent s’offrir ces inconnus qu’elle côtoie. Enfin il arrive. Hélas lord Raven n’a pas oublié le rendez-vous avec sa fille. Déjà il observe attentivement et devine impudemment le corps de la jeune femme sous la robe. Encore une conversation où ils feront semblant d’être une famille, et parleront des choses importantes à mots couverts. A moins qu’ils ne les éludent. Il lui a fait l’honneur de sa présence, insigne récompense pour la prétendue réussite du traitement et de la sortie d’hôpital de sa fille.
 
6pm
Jodie, Georges et Cecilia se sont donné rendez-vous dans ce pub de Soho.
Bien qu’ils parlent de leurs vies somme toute banales, de leurs problèmes, Jodie se sent légère comme une bulle de champagne. Ils ont du mal à s’entendre dans le brouhaha ambiant, mais y parviennent tout de même ; l’énergie vivace de Londres explose dans les pubs et les rues, discussions et musique vont et viennent en un incessant bourdonnement. Elle sait qu’elle a peu d’amis, elle sait aussi qu’elle peut compter sur eux et être là pour eux. Jodie a fondu en larmes, le mal être se manifeste à tout moment dans une âme indécise, mais ils sont là, ils l’ont réconfortée, aidée, et maintenant ils éclatent de rire dans le bruit assourdissant, autour de cigarettes, pintes de bière et de cidre. Tout semble si simple dans ces moments là.

  

7pm
Il est retourné à ses affaires et Clare dans l’appartement désert. Elle pleure son désespoir et le rimmel coule en longues traînées sombres sur son visage blanc. Les sandwiches, scones et autres crumpets ont un poids d’enclume dans son estomac. Vaincue. Elle se sent vaincue, lasse, fatiguée… Elle n’a pas résisté à l’hôpital, ils les ont eues, elle et son anorexie. Elle n’a pas réussi à sortir les mots qui se cognent en elle, pas réussi à lui dire. Ils l’ont déjà rattrapée de justesse, cette fois elle ne se loupera pas. « No Future ». Elle ouvre la fenêtre. La vie de Londres lui saute au visage.
 
7’00’’10
L’air frais caresse les joues de Jodie alors qu’elle rentre chez elle. La joie du moment passé l’imprègne et se fige quand elle voit une jeune femme s’écraser sur l’asphalte. Elle lève la tête, aperçoit la fenêtre ouverte avant de se ruer vers le corps. C’est la belle inconnue de tout à l’heure.
Elle est morte , constate-t-elle après avoir pris son pouls. Elle sait que dans le corps apparemment intact, tout n’est qu’os brisés et hémorragies. Elle est consciente qu’il ne faut pas toucher à un cadavre qu’on ne connaît pas et tout laisser en place pour les flics. Mais elle ne peut s’empêcher de caresser le fin visage de la jeune morte. Elle n’a pas refermé ses grands yeux verts, elle ne se lasse pas de les sonder et d’y examiner son reflet. Le regard de Jodie tombe sur une très fine gourmette au poignet gauche de la jeune femme. Elle s’appelait Clare et était née le même jour que Jodie.
«J’aurais vraiment dû lui parler , songe cette dernière avant de se rendre compte de l’incongruité de la situation. Elle fonce alors dans une cabine téléphonique pour appeler la police.
 
7.05pm
Des pompiers portent une civière couverte d’un drap dans leur camion. Jodie décide de se remémorer Georges et Cecilia pour que cette vision ne plombe pas sa journée. Elle vient de les appeler pour rester plus longtemps avec eux.
Enfin elle pourra ouvrir les vannes à sa peine. Sa mère ne la consolera pas. Cela ne la concerne pas. Elle repassera le disque rayé de ses sempiternelles plaintes et Jodie s’enfermera alors dans sa chambre-bunker pour éviter les tirs croisés des critiques maternelles.
 
Et pourtant…
Lorsque Jodie évoque la mort de l’inconnue, son nom et sa date de naissance, sa mère se tait et, après avoir préparé un bon litre de thé, elles se retrouvent à jouer aux échecs dans un quasi silence. Seul le choc des pièces sur le plateau se fait entendre, tandis que le chat suit attentivement les coups des deux joueuses.
Plus tard dans la nuit, la mère de Jodie se sert un bourbon et raconte, à sa fille comment elle a accouché de jumelles : l’une, Jodie, en excellente santé, l’autre morte née. Elle semblait si triste. Elles sont longtemps restées à parler de l’enfant morte. On l’aurait prénommée Clare.
« Clare », murmura Jodie en recevant la nouvelle comme un boulet en plein ventre.
Alors le souvenir de la jeune suicidée, de toujours présent est devenu lancinant. Sa beauté, son mystère, sa mort se font écho et se rappellent sans cesse en elle.
 
Mais pourtant il faut vivre. Se construire. Pour elle et pour Clare.

 

 

 

         

 

Texte suivant

Tous nos textes

Texte précédent