Marion de Ker présente :

 

La thèse

 

 

Robert était exténué, il ne voyait pas le bout de son travail, de sa thèse commencée un an plus tôt. Cette thèse sur la « Métaphysique des tubes » lui avait paru accessible quand il l’avait choisie, puis au fur et à mesure les difficultés de recherches augmentaient, la maigreur des travaux et des études sur le sujet l’avaient plus d’une fois découragé et nombreuses étaient les nuits qu’il avait percées et passées à sa table. De plus en plus souvent, malgré les vitamines, le café et les sodas à la mode, il tombait dans une torpeur proche du délire. La transpiration ruisselant à grosses gouttes le long de ses tempes et les yeux hagards étaient les prémices de l’arrivée de son pire ennemi ; celui du dedans, celui qui apparaissait vêtu d’un péplum noir tel l’Ankou venant faucher la mort. Mais la cosmétique de l’ennemi intérieur de Robert ne se réduisait pas à une apparence, hélas… Ce prédateur du tréfonds murmurait, bourdonnait, marmonnait inlassablement une rengaine si obsédante, si destructrice et si hypnotique que les catilinaires les plus violentes eussent paru de doux ronronnements…

Quand Robert ressurgissait décomposé à la surface de lui-même, une phase de stupeur et tremblements lui indiquait qu’une fois encore l’ennemi avait frappé, avait consumé une nouvelle partie de lui. Les combustibles préférés de ce démon intime étaient le doute, l’angoisse et la peur : Il s’en abreuvait, s’en repaissait, s’en gargarisait jusqu’à l’écœurement, alors seulement il disparaissait rassasié. Le fantôme-assassin avait comme unique but celui de dévorer l’âme et la substance du pauvre hère qui faiblissait davantage à chaque attaque. La mise à mort était programmée, l’hygiène de l’assassin parfaitement réglée, la bataille finale n’était pas loin d’être jouée.  

 

Cela faisait une semaine que Mathieu n’était pas venu, qu’il ne lui avait pas téléphoné non plus. C’était étrange, Mathieu était le meilleur ami de Robert. Il savait que Robert avait besoin de lui, il savait qu’il était au bout du rouleau. Les «tubes» comme ils avaient coutume de dire entre eux, le minaient littéralement

Mais voilà, Mathieu était amoureux ; Amoureux d’Hélène, beauté au caractère fière et possessif. Hélène, que Robert ne supportait pas car, à ses yeux, elle incarnait le véritable sabotage amoureux, celui de l’amour autoritaire, jaloux et hautain. L’amour objet, chose, l’amour matériel. Mathieu ne voyait rien de tout cela, il était aveuglé par la plastique avantageuse de la starlette. Le nouveau couple vivait sur un train de vie inhabituel pour Mathieu ; Ils s’envolaient régulièrement vers des destinations de rêves, des îles paradisiaques au nom évocateur… Mais ce matin, la carte postale que reçut Robert représentait un paysage enneigé. Ils étaient partis vers le froid, dans les pays scandinaves. La carte disait :

 « Salut Robert ! moins 5° au mercure, ça nous change.

Paysages superbes. Vivons véritable lune de miel ! Rentrerons dans 10 jours. Est-ce que les « tubes » avancent ? Amitiés M. et H. »

 

Robert eut à peine la force d’esquisser un sourire et d’ouvrir le Robert des noms propres pour voir exactement où se trouvait son ami tout en pensant déçu : « Et dire qu’il avait promis de m’accompagner en bibliothèques la semaine prochaine ».

Elle avait réussi à l’éloigner de lui, elle était en train de réaliser le plus atroce des attentats ; l’Attentat à l’amitié. Et Mathieu qui ne se rendait compte de rien…

Il s’écroula sur le livre ouvert et perdit connaissance à jamais.

 

         

 

Texte suivant

Tous nos textes

Texte précédent