Jack
présente :
Toutes blessent, la dernière tue
Il faisait encore nuit quand Azelfage le vampire entra dans la boutique Hygiène
de l'assassin. Dans ce magasin, ouvert sans interruption, on
trouvait, par exemple: des gants pour étrangleur, de la nitroglycérine pour
commettre un attentat nickel, un dictionnaire des mots meurtriers à
l'usage de la critique littéraire, ou un guide expliquant comment déjouer la
fameuse cosmétique de l'ennemi, ces habiles stratagèmes employés par
la bonne conscience des assassins débutants pour tenter de les ramener dans le
droit chemin.
Azelfage fut accueillit par le propriétaire des lieux, Mercure,
vêtu d'un péplum fort élégant.
-
Mon ami, heureux de vous revoir, dit ce dernier. Puis-je vous aider ?
-
Je recherche un assassin qui a volé mon travail ! Je vous explique: le prince
Bob, celui qui s'emploie à répertorier tous les patronymes connus, et que l'on
surnomme Robert des noms propres, m'avait chargé de tuer son
ex-fiancée, laquelle avait commis le sabotage amoureux par excellence en
annulant le mariage une heure avant qu'il ait lieu. Mais en m'introduisant chez
elle cette nuit, j'ai découvert, avec stupeur et tremblements, son corps
écrasé par une horloge comtoise! Il s'agit d'un meurtre net et sans bavure.
L'hygiène de son auteur ne fait aucun doute, aussi je me suis dit que celui-ci
avait dû passer chez vous prendre quelques conseils. Alors, le connaissez-vous
?
-
Oh oui ! C'est un très vieil ami. Il est bien passé chez moi. En vérité il
ne fait que ça: passer. Et il n'a pas besoin de mes conseils. Celui qui vous a
pris votre travail, c'est, sans aucun doute possible, le Temps; voyez l'arme du
crime: une horloge !
- Quoi ? Vous vous moquez de moi ? Vous avez de la chance d'être un dieu et donc immortel, sinon...
-
Vous osez me menacer ? Je pourrais vous chasser définitivement de chez moi en récitant
les catilinaires d'Amélie la Magicienne, ou bien vous rendre fou en dévoilant
la terrible métaphysique des tubes de Lafa Rabian ! Mais je suis
magnanime, et je vous donne un conseil: pour ne pas vous faire voler un autre
meurtre, levez-vous plus tôt !
-
Mais enfin, je suis un vampire, je ne vais pas me lever aux aurores, ça me
tuerait !
-
Alors je crains que vous n'ayez aucun avenir dans le crime ! Adieu mon ami.
Dépité, Azelfage sortit de la boutique. Il regarda la façade et
remarqua un cadran solaire fixé au mur. Un détail glaça le sang pourtant déjà
très froid du vampire: il y avait une ombre sur le cadran !
Il tourna vivement la tête en direction de l'est, et vit les premiers
rayons du soleil. Malédiction ! Il n'avait pas vu le temps passer !
Un dicton fort peu connu disait ceci: "S'ils sont toujours dehors le
matin à la première heure, les vampires font les combustibles, les
meilleurs".
D'un seul coup, Azelfage s'enflamma.
Il ne resta de lui que des cendres très fines. Mercure s'en servit pour
remplir un sablier.