Marie-Glycérine présente la nouvelle n°9 :
Robert des noms propres
ou
Erratum
Sur
la paroi presque opaque de l'autobus se reflétaient à la fois le soleil et l'horloge
juchée sur le mur.
Elle, sentant déjà poindre sous ses aisselles une moiteur désagréable, espérait
que pour une fois, le chauffeur partirait à temps. Son esprit quittait le terre
ferme en suivant dans les airs chauds, la fumée grise qui s'échappait de sa
bouche. Elle faisait tourner une cigarette entre ses doigts rongés d'inquiétude,
une inquiétude plus opaque encore que cette fenêtre dans laquelle elle
regardait ses propres yeux. Un éclair argenté y luisait, dont elle connaissait
l'origine sans la comprendre. Impossible aussi de comprendre cette angoisse
tapie au fond de son estomac, la pensée de mourir ou de voir mourir. Impossible,
car aucune raison n'était assez valable, aucun remords assez grand pour avoir
aussi mal sous un si bel été. Et son cœur serré, ses poumons encombrés par
autre chose que ce mauvais tabac - elle ne voulait pas penser que celui-ci
pouvait être nocif - la rendaient anxieuse plus que n'importe quoi. Ce genre de
sensation représentait pour elle le pire des pressentiments : un panneau
spirituel indiquant un sens interdit, une incendie dans ses entrailles qu'elle
percevait comme un feu rouge, un agent invisible dressé face à elle, le bras
tendu et la main droite figée devant son visage, lui hurlant un "stop"
inaudible pour qui que ce soit excepté pour elle-même.
Le moteur de l'autobus rugit. Elle lança son mégot dans un caniveau, et se
dirigea vers la portière d'un pas rapide. Elle monta, salua le chauffeur d'un
geste aimable de la tête, puis fit signe à quelques amis déjà installés
avant de se laisser tomber sur une banquette libre, à l'arrière. Son regard se
perdit dans le vide. Dans les méandres de son âme étrangement torturée par
cette angoisse innommable. Soudain, l'engin démarra brusquement, l'arrachant à
ses mondes éloignés. Alors, d'un geste vif et précis parce que mille fois répété,
elle saisit dans son sac un objet ovale représentant la rose ouest de
Notre-Dame de Paris. Elle l'ouvrit et se retrouva face au miroir qu'il contenait.
Une lueur argentée y brilla. Rassurée pour quelques heures, elle rangea la
rose à sa place.
Ce miroir l'accompagnait partout. Il lui avait été offert par l'être qu'elle
aimait, ainsi, c'était le seul miroir qui ne mentît pas. En le gardant sur
elle en permanence, elle pouvait vérifier à chaque instant les deux seules
choses qui importaient dans son univers : exister et être belle. D'avoir croisé
ses propres yeux dans la glace, elle savait qu'elle existait. Et d'y avoir décelé
un éclair, elle savait qu'elle était belle. Contrairement à ce qu'on peut y
voir, cela n'avait rien d'égocentrique, car si elle tenait à exister, c'était
pour parvenir à aimer l'Autre, et si elle voulait être belle, c'était pour
que l'Autre l'aime. Toute sa vie se résumait à la volonté, au plaisir et au
bonheur de l'Autre, l'être qui tenait entre ses doigts son âme, son cœur, sa
chair et son sang. L'être qui, seul, déciderait de l'heure de sa mort. L'éloignement
empêchant l'Autre de lui prouver par gestes ou regards son existence et sa
beauté, elle avait décidé de s'en convaincre d'elle-même.
Quelques minutes plus tard, elle descendait de l'autobus et se dirigeait d'un
pas toujours aussi pressé vers la maison de briques rouges où elle vivait avec
ses parents, de braves gens un peu trop protecteurs, qui cependant étaient
selon toute vraisemblance incapables de se rendre compte de l'état dans lequel
se trouvait leur fille depuis quelques mois. Celle-ci ouvrit la porte
brusquement, lança un vague "bonjour" et grimpa les marches qui
menaient à l'étage. Elle se précipita dans la salle de bains, jeta à terre
ses vêtements et se glissa sous une douche brûlante. L'eau déversa sans
vergogne un torrent sur ses cheveux ; son dos et sa poitrine subissant ainsi la
terrible domination de l'élément destructeur. Bouche ouverte et fumante, elle
ne hurla pas, bien incapable d'exprimer une telle souffrance que cependant elle
adorait et n'aurait voulu quitter pour rien au monde. Le torrent de larmes ne
tarda pas à se transformer en une pluie de lames acérées. Il lui suffisait
alors de baisser les yeux pour voir à la majesté de l'eau se mêler la
souillure de son propre sang. Sous ce nouvel assaut, elle ne put que ployer, et
tomba alors à genoux, le cou tordu en arrière et les lèvres toujours
entrouvertes, réclamant le liquide vital. Les lames devinrent autant de
morsures. Des dizaines, des centaines de bouches s'attaquèrent à son corps
ainsi rendu vulnérable. Elle la transfigurèrent en un instant en une créature
perverse, elle qui était toujours restée sage devint un monstre de luxure : réclamant
d'autres baisers, plus, encore, sur son corps entier, jusqu'à sa bouche qui
buvait sans s'en lasser des rivières entières. Quand la pluie cessa et que
tout autour d'elle fut vapeur, sa bouche béait encore, tout comme son âme éperdue
et son corps saigné, ravagé, lapidé, grand ouvert. Elle prononça le premier
et seul mot, le seul nom qui lui vienne à l'esprit, celui que l'eau mêlée à
son sang porterait à partir de cet instant précis. Celui de l'Autre.
Plus tard, dans sa chambre, où il faisait étonnamment froid, elle chercha le
miroir au fond de son sac. Elle ne paniqua pas lorsqu'elle s'aperçut qu'elle ne
l'y trouvait pas. Sa main continua de faire des allers-retours au fond du sac,
comme si l'objet allait soudainement réapparaître après avoir cessé d'exister
quelques minutes. Après de longues secondes de vide sous ses doigts, elle
ressorti sa main du sac et la regarda trembler. Elle comprit qu'elle avait tout
bonnement égaré l'objet le plus important au monde. De ce fait, elle se rendit
compte qu'il allait falloir qu'elle se prouve seule qu'elle existait encore, et
qu'elle était encore belle. Elle chercha des yeux dans sa chambre un objet
quelconque qui pourrait l'y aider. Elle vit deux miroirs, mais ils ne lui
venaient pas de l'Autre, alors comment savoir s'ils ne mentiraient pas ? Elle
chercha dans les tiroirs, sur les étagères, puis elle passa la nuit à éplucher
le dictionnaire, nom propre par nom propre. Rien. Pas une preuve de son
existence effective, et donc encore moins de sa beauté. Elle eut envie de
hurler.
Elle courut au rez-de-chaussée, sortit de la maison en claquant la porte et
s'en alla courir dans les prairies avoisinantes. Elle s'arrêta quand elle ne
sut plus où elle habitait, et s'assit contre un tronc d'arbre en prenant soin
d'éviter d'écraser les fourmis. Elle laissa un cri s'échapper de ses poumons,
enfin. Puis, elle sortit de son sac les seuls objets importants qui lui
restaient, c'est-à-dire un crayon "Snoopy" et un petit carnet blanc.
Les pages de ce carnet étaient remplies de poèmes entièrement dédiés à
l'Autre. Une à une, elle les arracha et les regarda s'envoler dans le vent qui,
sans savoir pourquoi, venait de se lever. Les pages volaient dans tous les sens,
formant une danse étrangement triste malgré le soleil et la nature qui lui
servaient de décor. A la fin de la danse, il ne resta au carnet qu'une seule
page. Elle prit le crayon et y inscrivit ses derniers mots qu'elle rangea
soigneusement dans le sac qu'elle emporta avec elle, vers l'autoroute. Sur le
pont non loin de là, l'attendait sa Mort. Ensuite, l'attendrait l'Autre.
Elle se pencha sans réfléchir au-dessus de la balustrade, s'y suspendit, et
une seconde avant de lâcher prise, sentit une main enserrer la sienne. Nul
besoin de se retourner. Elle avait entendu La voix.
"Tu peux me dire ce que tu fais là, ma Belle ?"
La Déesse venait de parler. Et ainsi, de lui donner la vie. L'Autre lui a
permis de naître.
Elle est Belle, elle est Tu. Il y a une erreur dans le Robert des noms propres.
concours Robert des noms propres