*Celeborn présente la nouvelle n°8 :
Robert des noms propres
ou
Celle qui tue
... Tu me donneras
L'Enfer dont j'ai soif
La mort dont j'ai faim
Tu me donneras...
... Je t'aime.
La jeune femme avait les larmes aux
yeux. Elle psalmodiait ces paroles dérisoires d'une voix brisée. A ses pieds
reposait le revolver. A ses pieds dormait une créature aux cheveux noirs. Elle
ne se réveillerait plus.
***
Nul ne sait comment ses parents
l'avaient appelée. La seule chose certaine, c'est qu'elle ne se prénommait pas
Mireille. Elle vivait telle une petite fée brune dans les châteaux de son
imagination, dans les trésors de ses rêveries. Un jour, une nuit, le prince
bleu reviendrait la chercher sur son fier alezan. Jusqu'à ce jour, elle
attendrait.
La petite fée dessinait souvent ;
mais sa principale occupation consistait à tenir à jour un joli livre d'images
qu'elle remplissait lentement de photographies. Ici, sa mère aux yeux si bleus.
Là, son visage étonné. Ici, la figure paisible de sa grand-mère. Et là, sa
robe de fée et sa baguette magique. Toutes ces photos composaient une histoire
connue d'elle seule et souvent elle fredonnait une chanson mystérieuse et
enchanteresse qui narrait les aventures de la petite fée au pays des merveilles.
La petite fée grandit et devint
femme. Elle aurait souhaité danser sa vie ; mais un jour son corps se brisa
comme un éclat de rire et elle dut abandonner sa carrière de petit rat. Elle décida
alors de chanter - si ses pieds ne pouvaient la porter, sa voix le ferait.
Femme-sirène aux jambes trop faibles, sa voix courrait vers les gens en des pas
de danses aériens. Hélas ! Son chant frêle et vénéneux ne dépassa pas dans
un premier temps le stade de la confidentialité.
C'est à ce moment qu'elles se
rencontrèrent. Amélie était la romancière la plus extravagante et la plus
douée de sa génération. A cause de ses vêtements toujours noirs et de ses
improbables chapeaux, on la comparait à Morticia Addams, dont elle semblait
aussi partager les goûts bizarres en matière culinaire.
Elles se plurent aussitôt. La
petite fée mal grandie et la sorcière belge devinrent inséparables. Elles se
connurent dès le premier soir. Elles s'appelèrent, se voulurent, se prirent,
s'adorèrent, se haïrent, s'en voulurent et rouvrirent chacune la blessure de
l'autre dans une extase surnaturelle.
Amélie lui écrivait des chansons
sublimes et le succès venait. On la voyait à la télévision ; on commençait
à l'entendre à la radio. En août 2002, Amélie publia l'histoire romancée de
sa muse, un conte poignant à l'étrange titre - Robert des noms propres.
La petite fée chanteuse fut propulsée au rang de célébrité du jour au
lendemain. Elle remerciait chaque seconde sa bonne étoile, la caressait, lui
mordait la bouche, se faisait tantôt sirène à la voix de cristal, tantôt
succube à l'étreinte possessive.
Malheureusement, Amélie se lassa
de sa petite fée et la quitta brusquement pour un jeune homme ténébreux. La
sirène se lamenta des semaines durant sur sa bien aimée qui l'avait trahie.
Inconsolable, elle résolut d'en finir avec son existence.
Elle acheta un revolver, puis se
dirigea d'un pas décidé vers la demeure de sa sorcière adorée. Le bellâtre
était sorti ; Amélie la reçut sans plaisir. Elle lui demanda de ses nouvelles.
La petite fée entrouvrit sa tendre bouche et les mots sortirent nerveusement, fébrilement,
douloureusement:
- C'est un amour maudit que le nôtre.
- Non, ma douce. C'est simplement
un amour impossible ; c'est tout. Je ne puis le porter plus longtemps.
- Notre rencontre a été une
erreur fatale. Pour toi et moi.
- Ne dis pas ça.
- Te souviens-tu ? Tu te donnais à
moi ; tu disais m'aimer pour l'éternité. Ah ! C'était il y a si longtemps...
- Tu te fais du mal.
- Tu ME fais du mal !!
Elle sortit le revolver et posa
tendrement le canon sur sa tempe.
- Arrête ! Tu es folle !
- Est-il plus grave nécessité que
d'être folle ?
- Je ne veux pas que tu meures !
- Ah non ?
Un sourire mauvais déformait le
visage de la petite fée. Elle pointa brusquement le canon vers sa belle sorcière
apeurée.
- Tu ne sais plus ce que tu fais.
Arrête, je t'en prie.
- Je ne me laisserai pas exploser
sans toi, mon amour.
- Arrête...
- A genoux !
- Arrête...
- A genoux, t'ai-je dis !
La sorcière se courba.
- Rampe ! Je t'ordonne de ramper.
Rampe ou je te tue !
- Je t'en supplie, arrête...
La sorcière esquissa un geste
comme pour se relever.
- A genoux, ô mon amour. Je suis
en état de nuire, tu le sais. Tout à l'heure, tu me demanderas grâce. Alors,
je pousserai un cri de joie. J'attends ça !
- Ma chérie...
- Vas-y, implore-moi ! Demande-moi
grâce ! Supplie pour ta vie !
- Ma fée, mon ange...
- Implore !!
- Je ne veux pas. Je ne peux pas.
- Sinon je te tue !
- Tu n'en as pas le droit.
- A la guerre comme à la guerre.
Tous les coups son permis, très chère. Implore !
- Ne me tue pas !
Un immense cri masqua la détonation.
Un cri horrible et orgastique, un cri dément et gai, un cri de harpie, un cri
d'amante, un cri de meurtrière. La main lâcha l'arme ; la petite fée plongea
ses doigts dans le fluide de son aimée, lui but la vie, lui but la mort. Et s'évanouit.
Quand elle revint à elle, la
petite fée aperçut avant tout des zébrures sombres qui découpaient le gris
paysage en tranches. Et puis elle l'entendit. A travers les barreaux, elle l'entendait
qui l'appelait, elle l'entendait lui dire qu'elle lui restait fidèle ; fidèle
à sa sirène, fidèle à sa condamnée. Alors la petite fée se leva et se mit
à chanter. D'une voix de cristal, elle dit sa peine.
Note
de l’auteur
Cette nouvelle comporte deux nouvelles.
Ce n’était pas (mais alors là pas du tout !) délibéré de ma part. Il
m’est arrivé un phénomène nouveau : parvenu à cette première
nouvelle, j’ai ressenti l’impérieuse nécessité d’en écrire une autre.
Quand ce fut fait, je ne pus choisir entre les deux nouvelles, tant chacune s’imposait
avec autant d’autorité à mon esprit et relevait d’une logique du concours
aussi troublante qu’implacable.
Aussi
ai-je décidé de les conserver toutes les deux. Je tiens à préciser qu’il
ne faut en aucun cas y voir une influence des univers interactifs qui sévissent
aujourd’hui dans l’informatique et ailleurs, même si ces mondes ne me sont
pas totalement étrangers.
Robert des noms propres
ou
La rumeur
Il
me semble qu'il fut un temps où tout était plus simple. Rien ne me permet d'affirmer
cela, sinon une intuition vague et d'obscures rêveries. Il m'arrive de douter
de moi, de nous, du monde, de ce monde boursouflé et écrasant. Mais je ne sais
jamais pourquoi.
Je
suis né dans la-ville-au-bord-de-l'eau il y a quarante-cinq ans de cela. De
cette origine, j'ai conservé le goût du vin et de la mer. Mes parents - gens
optimistes et ambitieux - ont mis en moi de grands espoirs et m'ont confié un
difficile destin en m'appelant tu-seras-un-grand-architecte. Certes, c'est
toujours plus réaliste que d'appeler son fils tu-seras-président-à-vie ou sa
fille tu-seras-la-plus-belle-du-monde ; mais cela demeure un objectif ardu à
accomplir. Le risque que je devienne un raté était immense.
Je
n'en devins pas un. Mes études en architecture furent une réussite, même si
trois ou quatre de mes professeurs proposèrent mon renvoi pour déviance envers
la norme établie et refus structurel des codes de construction. Heureusement,
le directeur de l'école - tu-seras-un-directeur - m'aimais bien et refusa
toujours de prêter oreille à ces plaintes.
Je
sortis donc de l'école d'architecture de la-ville-aux-deux-fleuves avec mon
diplôme en poche et partis m'installer dans la-grande-ville. Intelligent et réaliste,
je gravis rapidement les échelons hiérarchiques, même s'il me fallut pour
cela réfréner mes stupides pulsions créatrices. Il m'arrivait parfois de me détester,
de me traiter de raté, d'artiste, d'esthète et autres grossièretés. Je ne
parvenais toutefois pas à oublier mes envies et, chaque fois que je planifiais
la construction d'un immeuble, j'imaginais des murs dissymétriques, colorés,
des portes en bois verni et un hall en marbre rose... idées débiles s'il en
fut. Je finissais toujours par écouter ma raison et par dessiner un parallélépipède
rectangle aux murs gris, aux portes métalliques, avec un hall couvert d'une
moquette beige. La norme, la norme... il n'y avait que ça de vrai, que ça de
bien.
Mon
meilleur ami avait pour nom tu-seras-un-professeur-intelligent, destin qu'il
accomplissait à merveille. Toutefois, l'enseignement des mathématiques
semblait ne pas suffire à remplir sa vie. Il pratiquait donc une activité étrange
et répréhensible : l'immersion chez les ratés.
Les
ratés sont le rebut de notre société ; ceux qui n'ont su faire honneur au nom
qui leur était donné. Dans le meilleur des cas, ils avaient un travail minable
- balayeur ou femme de ménage. De fait, beaucoup de tu-seras-président-à-vie,
voire de tu-seras-maître-du-monde ne commandaient qu'à un balai ; et 'on ne
comptait plus les tu-seras-la-plus-belle-du-monde qui s'enlaidissaient chaque
jour à passer la serpillère. Les parents sont parfois cruels.
Mon
ami me surprit un soir en m'invitant à l'accompagner dans les bas-fonds. Devant
mon refus courroucé, il me tendit un bout de papier en m'expliquant qu'il s'agissait
d'une place pour assister à un spectacle raté.
-
tu verras, ça n'a rien à voir avec nos spectacles à nous, nos cérémonies,
nos défilés. c'est époustouflant !
-
dois-je te faire confiance ? si l'on apprend que je suis descendu chez les ratés,
je risque ma place.
-
personne n'en saura rien, je te l'assure.
La
confiance en mon ami surpassa mon profond dégoût envers les ratés ; et je le
suivis dans ce périple picaresque. En chemin, il m'expliqua que nous allions
assister à une forme de spectacle appelée "théâtre".
-
mais... c'est de l'art ! m'insurgeai-je avec horreur.
-
oui, mais je pense que ça te plaira. l'auteur est un raté du pays-de-la-pluie
du nom de you'll-be-a-great-lawyer. la pièce raconte l'histoire de deux ratés
- un jeune homme et une jeune fille - qui refusent chacun le destin contenu dans
leurs noms.
-
de l'art écrit par un raté et mettant en scène des ratés ! mais c'est
monstrueux !
-
attends de voir avant de juger
-
pas besoin de voir pour savoir que je détesterai. mais bon, je t'ai promis de
venir ; je tiendrai donc ma promesse.
-
tu n'auras pas à le regretter.
-
comment s'appellent les deux ratés, dans la pièce ?
-
c'est amusant, ils portent le même nom. ils s'appellent "you'll-hate-the-other-family"
- "tu-haïras-l'autre-famille".
***
deux
anciennes maisons d’égale dignité
dans
la cité de verre où se tient notre scène
font
un nouvel éclat de leur antique hargne
le
sang civil salit les mains des citoyens…
Allons bon ! Ca venait à peine
de commencer et déjà je m’ennuyais. Comment
tu-seras-un-professeur-intelligent avait-il pu croire ne serait-ce qu’un
instant que du théâtre raté pourrait me plaire ?
Je
suivais donc d’une oreille et d’un œil distraits les déprimantes péripéties
de l’intrigue quand soudain une phrase me coupa la respiration :
Il
n’allait pas oser… Il n’avait pas osé ?
Incroyable !
Quel toupet !
oh !
sois un autre nom !
qu’y
a-t-il en un nom ? ce que nous nommons rose
sous
un tout autre nom sentirait aussi bon…
Jamais je n’aurais pu concevoir
qu’on se rendît aussi loin dans la remise en cause de notre société. Je
commençai à me laisser emporter par le texte ; mes penchants pour l’art
m’envahissaient, me submergeaient…
oh !
retire ton nom
et
pour ton nom qui n’est aucune partie de toi
prends-moi
tout entière ! …
Je sentais quelque chose d’important
dans ces mots, quelque chose de vital dans ces paroles. Quelque chose qui me
taraudait depuis longtemps et qui se retrouvait soudain limpide, lumineux, évident.
je
ne sais comment te dire qui je suis
mon
nom, ô chère sainte, est en haine à moi-même
puisqu’il
est ton ennemi.
Et
si je l’avais écrit j’aurais déchiré le mot.
Je passai le reste de la représentation
dans une extase atemporelle. Quand ce fut fini, j’applaudis à tout rompre. Je
me sentais un autre.
***
J’eus du mal à m’endormir. Quand
je trouvai enfin le sommeil, il me vint des songes. Je rêvai d’un monde autre ;
autre, mais pourtant pas tellement éloigné du nôtre. Tout y était plus
simple – le langage comme la société. Il n’y existait pas ce déterminisme,
cette fatalité qui pose son regard sur nous dès notre naissance. Le destin ne
se concevait pas qu’en termes d’échec ou de réussite. Chacun possédait
son destin, un destin bien à lui, un destin propre, propre à chacun et donc
choisi. Quelque chose nous avait été volé…
Je ne revis
tu-seras-un-professeur-intelligent qu’à 17 heures. Nous reparlâmes de la pièce,
de ma surprise, de ma gêne. Je ne sais comment je me retrouvai à lui raconter
mon songe de la veille. Il m’écouta attentivement, sans m’interrompre.
Quand j’eus fini, il me posa une unique question :
- veux-tu en savoir plus ?
- pourquoi ? tu sais quelque
chose ?
- il est une rumeur qui circule dans
les quartiers des ratés. sans fondements, peut-être, mais ça vaut le coup de
vérifier. le problème, c’est que je ne puis la vérifier seul. j’ai besoin
de ton aide.
- quelle est cette rumeur ? et
en quoi puis-je t’aider ?
- il semblerait que ton rêve
contienne une vérité. la rumeur dit que notre existence a été modifiée, que
quelque chose d’essentiel a été subtilisé à chacun d’entre nous. la
rumeur dit que tout était plus simple avant – avant ce vol, avant ce
changement. autrefois, nous vivions mieux ; nous nous possédions :
voilà ce que dit la rumeur.
- c’est vague.
- effectivement. c’est pour ça que
j’ai besoin de toi. la rumeur dit qu’un livre contiendrait la réponse,
qu’un livre renfermerait ce qui nous a été volé. la rumeur dit que trouver
ce livre permettra au monde de
redevenir comme avant. ce livre contiendrait notre vérité à tous.
- et que dit la rumeur sur l’emplacement
de ce bouquin salvateur ? demandai-je, un rien narquois.
- le livre serait caché dans une
salle secrète de la nouvelle-bibliothèque-aux-quatre-tours. une personne au
moins connaît le moyen de trouver à cette salle : l’architecte qui a
fait les plans. c'est-à-dire toi.
Je réfléchis un instant :
- oui, je me souviens ; ça
m’avait semblé bizarre, à l’époque, cette petite pièce qu’on m’avait
demandé d’intégrer au plan. c'est moi qui ai conçu le mécanisme permettant
d’y accéder.
- eh bien ! que dirais-tu
d’une visite nocturne de cette mystérieuse chambre forte ? en ma qualité
de professeur-chercheur, je dispose d’un passe me permettant d’entrer dans
la bibliothèque quand je le souhaite.
- et quand le souhaites-tu ?
- ce soir, 21 heures ?
- entendu.
Nous nous retrouvâmes donc à l’heure
dite devant la nouvelle-bibliothèque-aux-quatre-tours.
Tu-seras-un-professeur-intelligent m’ouvrit la porte et nous pénétrâmes
dans le bâtiment. Je localisai assez facilement l’emplacement de la salle
secrète et actionnai le mécanisme dissimulé derrière un traité d’ethnologie
comparée. L’étagère pivota silencieusement et la cachette tant attendue se
révéla à nous.
La pièce était couverte de
rayonnages. Tous étaient vides ; ou presque. En effet, un gros livre était
posé sur l’une des étagères. Un livre, un seul : à croire que rien
n’est plus fiable que la rumeur. Mon ami m’enjoignit d’ouvrir le volume :
je m’approchai donc de celui-ci. Sa couverture avait été rongée par les ans
et l’humidité. On y distinguait toutefois un étrange signe cabalistique,
comme une lettre qui me serait inconnu. Le signe avait cette forme :
« R ».
- je l’ouvre.
- oui, dépêche-toi !
Je pris le volume et l’ouvris au
hasard.
Non ! ce n’était pas possible !
Je feuilletai frénétiquement l’ouvrage, dévorai avec stupeur chaque page
qui s’offrait à mes yeux. Soudain je n’en pus plus : je partis d’un
gigantesque fou-rire. Mon ami m’observait avec un mélange d’anxiété et
d’impatience dans le regard. Mon rire finit tout de même par décliner, puis
par s’éteindre.
- eh bien ? qu’y a-t-il de si
drôle ?
- la révélation.
- quelle révélation ? qu’as-tu
appris ?
- ce que le livre m’a dit.
- et que t’a dit le livre ?
- il m’a dit notre vérité à
tous. nous n’existons pas.
La pièce était vide. Un bruit sourd
se fit entendre quand le livre tomba sur le sol. En heurtant le plancher, la
couverture de l’ouvrage se détacha et les pages se mirent à voler partout
dans la salle.
Toutes étaient d’un blanc immaculé.
concours Robert des noms propres