jill l'elfe présente la nouvelle n°7 :

 

Robert des noms propres

ou

Claustra

 

Cassandre se réveilla dans une salle blanche. Ses yeux tombèrent sur un plafond nu, soigné, immaculé comme un verre de lait.
Elle se demanda si elle était victime d'hallucinations.
S'étirer…Lentement…Après des heures plongées dans le néant du sommeil. Ca faisait longtemps qu'elle n'avait passé une aussi bonne nuit…à oublier.
Une sensation agréable de faiblesse se propagea dans tout son corps. Relâchement total des muscles… La faim formait un léger creux en son ventre, mais elle s'en fichait royalement.
L'impression de planer, et en même temps la sensation des draps de coton. Elle les approcha de son visage…Blancs eux aussi.
Etait-ce cela, l'ivresse ? Ses idées flottaient à une vitesse vertigineuse, s'emballaient et tournaient en son crâne à peine sorti d'un repos salvateur. Des phrases écrites il y a plus ou moins longtemps par des écrivains lui étaient envoyées par sa mémoire…
" Anywhere out of the world "…
C'est peut-être là que je suis…Il paraît que les chambres d'hôpital sont blanches…
Elle éclata d'un rire rauque et brisé en entendant ces mots résonner dans son clocher mental.
" c'est-y donc que je deviendrions fol ? " dit-elle, hilare.
Non…Il manquait la camisole de force et la pièce capitonnée…A moins que les conventions d'usage ne fussent respectées.
Bof…Peut-être plus tard…
Merveilleuse fusion avec le matelas. Elle était allongée les bras en croix.
Adoptons la position assise, pas trop dur.
Ses yeux dévorèrent tout ce qui l'entourait, avant d'examiner minutieusement chaque centimètre carré d'espace.
Un parquet en bois blanchi, murs blancs, porte blanche, cadre de lit blanc. Etrange…
Ses yeux mirent sur retour rapide : PORTE !
Elle se rua sur celle-ci.
Fermée.
Bloquée.
Impossible de l'ouvrir. Elle soupira. C'eût été trop beau.
Elle revint s'allonger en position fœtale sur le lit.

Sa situation était exceptionnelle : elle se trouvait dans une NOUVELLE pièce !Un endroit autre que la Chambre !
Pour quelqu'un, le fait de se retrouver dans une pièce autre que sa chambre n'est pas particulièrement bouleversant, si Cassandre en croyait les livres…Les gens passaient en effet dans un nombre incroyable de pièces dès leur naissance.
Mais il en était autrement pour elle.
Elle se mit à fouiller ses souvenirs, à interroger sa mémoire…

Elle ne savait au juste quand elle était arrivée dans la Chambre… D'ailleurs le nom de " chambre " n'était pas justifié : elle avait passé tout son temps dans cet endroit. Elle le connaissait parcoeur : forcément, elle ne s'était mu qu'en cet espace clos.
Oui, clos.
Il n'y avait pas de porte.

Bien sûr elle avait tenté de trouver une issue, un passage secret, une sortie, mais en vain.
Il y avait dans la Chambre une baignoire qui faisait aussi office de douche, un lit, un bureau avec une chaise, des toilettes et, surtout, une bibliothèque.
Les meubles, si l'on exceptait la chaise, étaient fixés au sol, il lui était donc impossible de les déplacer pour voir quel pan de mur ou de parquet ils cachaient. Elle n'avait trouvé aucun levier derrière les livres de la bibliothèque, ni quoi que ce soit qui lui eût permis de sortir.
Certes, il y avait une fenêtre… Pas moyen de l'ouvrir ou de la briser en tapant avec la chaise.
La fenêtre était d'ailleurs la seule vue du Dehors dont elle disposait.
Seul moyen de voir le temps passer…
S'étendait une vaste lande, du Vert à perte de vue…
Combien de fois Cassandre y avait-elle avidement cherché une réponse ? Combien d'heures avait-elle passé à contempler ce Dehors inaccessible ?
Seul phénomène changeant : les nuages, le ciel, la lande, les planètes, les étoiles, les arbres… Parfois même elle avait pu voir, plus ou moins bien, des animaux.

Non. Elle se trompait. Le Dehors n'était pas la seule chose qui changeait. Elle aussi changeait. Elle ne savait depuis quand elle était enfermée ici, mais il lui semblait qu'elle y vivait depuis toujours, si tant est qu'on puisse nommer cela vivre…
Elle ignorait son âge. Il n'y avait aucun miroir dans la Chambre, mais, parfois, elle parvenait à examiner son reflet dans l'eau du bain ou dans la vitre.
Puis la Bibliothèque changeait aussi.
Elle couvrait presque toute la surface qu'offraient les murs. Depuis toujours, les étagères en avaient été partiellement remplies.
Très souvent, c'est à dire chaque semaine, un petit monte-charge - petit dans le sens où elle ne pouvait s'y glisser- lui apportait un stock toujours renouvelé de livres. Quand les livres ne l'inspiraient pas ou ne lui plaisaient pas après lecture, elle les renvoyait par le même moyen.
Il y avait toutes sortes de livres : mathématiques, sciences, français, manuels, romans, livres d'art, etc…
Le monte-charge amenait aussi les repas…
Somme toute, c'était logique : cet appareil salvateur transportait, telle Iris, le message symbolisant la nourriture, qu'elle fût spirituelle ou physique.
Cassandre ignorait combien de temps s'était écoulé depuis que ses souvenirs se rappelaient à elle.
Elle se remémora alors sa blessure.
Il était fort probable que celle-ci avait causé sa venue dans cette pièce nouvelle.
Elle toucha sa tempe gauche…Des points de suture l'ornaient à présent. Elle grimaça. En touchant la légère bosse, elle avait ravivé la douleur qui se mit à parcourir ses terminaisons nerveuses.

Tout avait commencé par un réveil sur des chapeaux de roue…
Non. Cela avait commencé bien avant. Depuis longtemps elle se demandait ce qu'elle foutait enfermée ici. Elle lisait des livres, des milliers de livres, des milliards de vies différentes. Mais même Edmond Dantès avait connu des êtres humains avant d'être incarcéré au Château d'If. Elle n'avait jamais vu d'être humain, sauf si l'on comptait les photographies et tableaux figurant dans le Dictionnaire.
Son plus cher ami, son seul ami, son plus précieux soutien se nommait Robert.
Robert le Dictionnaire. Elle ne se souvenait plus comment elle avait appris le langage, la lecture, l'écriture, les nombres, mais elle avait abondamment usé de ce vieil ami. Il grandissait avec elle, et constituait la seule manière de savoir en quelle année elle se trouvait : chaque premier janvier, elle renvoyait le Robert de l'année précédente, et le monte charge lui renvoyait le nouveau. Si elle ne le redonnait pas, elle n'avait pas accès aux nouveaux mots…
Parfois, dans ses insomnies, qui étaient fréquentes, elle s'amusait à " traquer le mot "… Elle décidait de lire un certain nombre de pages de mots commençant par telle lettre et notait sur des feuilles les mots qui l'intéressaient, par leur sonorité, leur beauté, leur étrangeté, les intrigues et histoires qu'ils lui inspiraient… Les livres et les mots étaient devenus son univers.

Elle n'avait jamais entendu d'autre voix humaine que la sienne, si tant est qu'on puisse vraiment entendre sa propre voix, elle n'avait jamais écouté de musique, ni vu de films, comme les gens " normaux " des livres le faisaient.
" Les sanglots loooongs des viiiiolooooons …. ", grogna-t-elle d'une voix nasillarde.
Ça aide beaucoup quand on ignore les sons que produit le violon…

Cassandre n'avait aucun souvenir d'avant la Chambre. Elle avait forcément appris les bases avec quelqu'un, quoique… Mais sa mémoire lui offrait un néant total à ce propos.
Que faire de ses journées ? Lire, écrire, manger, dormir… Dessiner aussi. Rêver…
Mais OU se situait la normalité ? Cette énigme la troublait au plus haut point : dans la plupart des livres, les enfants et adolescents se rendaient dans un lieu nommé " école ", voyaient d'autres congénères et aussi des êtres humains adultes qu'ils nommaient " maîtres ", jouaient dans une " cour de récréation " ou plus tard discutaient…
Les livres lui avaient tout appris. Elle possédait quelques théories à elle, mais au niveau de la pratique, elle ne pouvait prétendre à grand chose. Elle savait beaucoup de choses sur les êtres humains, leur mode de vie, de comportement, de fonctionnement biologique, leurs mœurs, sans jamais avoir eu de contact avec l'un d'entre eux.
" hum…Même Adam et Eve étaient deux…à condition que cette histoire de premiers hommes et d'Eden soit vraie…ce dont je doute fortement, mais enfin… La vérité est ailleurs… "
Il y a un moment, elle ne saurait dire quand, vu qu'elle n'avait aucune notion de temps et ne comptait pas les jours en traçant des traits sur les murs, elle avait commencé à réfléchir à l'origine de sa situation.
Avait-elle fauté, à l'instar du couple précité ?
En ce cas elle avait dû blasphémer bien jeune, mais cette supposition n'était pas sans lui déplaire.
Qui l'avait mise ici ? Et surtout, pourquoi ?
Autant de questions auxquelles une infinité de réponses était admissible…
Etait-elle, tel le Masque de Fer, une personne dont la présence pouvait provoquer des remous révolutionnaires ? Ou alors ses géniteurs avaient-ils à ce point peur ou honte de révéler son existence pour des raisons qui demeuraient obscures ? S'agissait-il d'une expérience scientifico-sociale dont elle constituait le seul cobaye ou était l'un des cobayes ?
Le mystère restait entier…
Elle se mit à développer certains troubles : inappétence, morosité, asthénie (mots découverts grâce aux livres et à Robert le Dictionnaire, soit dit en passant…).
Dormir. Dormir pour oublier, oublier, oublier… Plus dur était le réveil.
Puis…
Crise d'hystérie. Gueuler des tirades de théâtre en arpentant la Chambre d'un pas rageur.
Hurler.
" Pourquoi ? Pourquoi ? POURQUOIII ? ! "
" Mais QUI est derrière ça ? "
" A quoi sert ma putain de vie ? ! "
Elle se mit à frapper sa tête contre le mur, les gifles qu'elle s'était administrées glissaient trop vite.
Anéantissement.
Dernière vision.
Sang grenat qui coule sur le parquet.
Un voile noir.
Rideau.
Puis la Chambre Blanche…

Autant de souvenirs qui se brisaient en flots ininterrompus en son crâne fêlé.
Je suis leur chose. Ils font de moi ce qu'ils veulent ou presque. Mais QUI sont-ils ?
Un rire nerveux monta de ses entrailles et vola en éclat dans le silence.
" Ne pas péter les plombs…
S'ils m'ont emmenée et soignée, c'est qu'ils savent très bien ce qui s'est passé, ma crise…Des micros ? Des caméras ? Ca ressemble à quoi ?
Attention ! Big Brother's watchin' you !
Syndrôme paranoiaque mon canard…Y a de quoi ! "
Elle se leva.
Elle s'effondra.

Retour dans la réalité.
Après s'être longuement frotté les yeux, elle se redressa brusquement sur son séant.
" Merde… De retour dans la Chambre "
Dingue…
La question était : " ai-je rêvé de cette Chambre Blanche ou pas ? "
Elle toucha sa tempe gauche. La bosse et les points de suture étaient toujours là.
" Bon, sur ce point au moins je suis fixée… "
Son esprit était obscurci, paralysé par une nappe de brume épaisse.
Des coups retentissaient en elle.
Non.
Les coups ne venaient pas d'elle mais du plafond…
Des coups sourds, répétés.
" Non…Pas vrai ! Ils vont m'enterrer vivante ? "
Effrayée et fascinée par cette nouveauté, elle se recroquevilla sans un bruit sur un coin de son lit.
Un bout de plafond s'écrasa sur le sol, se morcela en soulevant un nuage de poussière blanche.
" Raté. Tu ne m'as pas encore eue… "
Elle releva la tête.
Stupeur.
Un visage se découpait dans l'embrasure.
Elle le dévora avec avidité.
C'était un être humain de sexe masculin, semblait-il, des traits fins, des cheveux blonds, des yeux verts, un teint pâle constellé de taches de rousseur.
" Première rencontre avec un être… Ne noyons pas cela dans un flot de sentimentalisme rose bonbon…C'est malvenu… "
Ses pensées l'effleuraient à peine tant elle était subjuguée par la situation. Visiblement l'autre était dans un état similaire : il ne bougeait pas, trop occupé à la dévorer des yeux.
Il sourit enfin :
- Je peux descendre ?
Elle se retint d'éclater de rire :
- J'ai toujours été enfermée ici, je n'ai jamais vu d'être humain de ma vie et vous me demandez si vous pouvez descendre ? ! Bien sûr que oui !
Il se mit à rire. Il se suspendit au trou, étendit ses longues jambes et sauta sans aucune difficulté. Il se redressa enfin. Il dépassait largement Cassandre, qui devait lever la tête pour observer son visage.
- Depuis combien de temps vivez vous ici ?
Il la regarda tristement un long moment avant de répondre
- Je ne sais pas… J'ai l'impression d'être ici depuis toujours…
- Pareil que moi…
Il se nommait Louis et cherchait la sortie.
- Moi aussi je veux à tout prix sortir de cette pièce ! Mais je me demande comment tu es parvenu à faire ce trou.
- Ah si tu savais ! Un hasard superbe ! Une latte de plancher bougeait, alors je l'ai enlevée, et j'ai enlevé le plâtre qui se trouvait dessous.
- Euh, oui… Mais avec quoi as tu brisé ce plâtre ?
- Bon, tous les meubles sont fixés, on est d'accord, mais en tirant bien, on peut arracher le matelas et le sommier. J'ai simplement pris une des lattes métalliques du sommier !
Il la fixa avant de reprendre
- Tu veux m'aider ?
- Et comment !
Avec un grand sourire, il lui fit signe de l'attendre et revint rapidement avec deux barres métalliques. Ils décidèrent de s'attaquer à un pan de mur nu. Les coups sourds les empêchaient de se parler. Plus tard dans la journée, ils mirent à jour d'énormes parpaings sous une couche de plâtre.
- Le mieux serait de s'occuper du mortier pour ensuite enlever un parpaing, suggéra Louis
Cela leur prit deux jours. Quand, enfin, avec la joie fébrile de Carter et Lord Carnavon devant le cartouche de Toutankhamon, ils purent desceller un parpaing et s'attaquer à une couche de plâtre…


Jeannette s'était étendue sur le lit…Balançant ses longues jambes maigres dans le vide, elle se mit à chantonner
" Qui s'en ira la chercher ? Qui saura la retrouver ? Qui voudra bien lui parler ? Qui saura l'aimer ? Qui saura la consoler ? Qui saura la cajoler ? Qui saura la caresser ? Qui saura l'aimer ? Elle est seule, paumée dans la… "
Un coup retentit en la pièce. Elle se redressa, mi-interdite, mi-intriguée, le cœur battant à tout rompre…

Après avoir frappé sans succès une première fois, Louis et Cassandre décidèrent de prendre leur élan et de foncer tête baissée sur le mur, maniant leurs barres comme des lances.
- OK. Essayons la technique du bélier…Un, deux, trois !
Le mur se rapprochait, se rapprochait, se…
Vola en éclat.
L'impact fut assez violent.
Ils traversèrent le mur et des plaques de plâtre s'écroulèrent sur eux, tandis qu'une poussière blanche s'élevait dans les airs.

Jeannette réprima un hurlement lorsqu'elle vit deux êtres passer à travers le mur et être engloutis sous les décombres.
" Ca doit être la réponse à la chanson… "
Elle n'osa bouger. Rien ne remuait.
Cassandre ouvrit les yeux, toussa un bon moment et se retrouva nez à nez avec une chaussette à rayures… Elle se tourna vers la forme qui devait correspondre à Louis, et réprima un rire en voyant son air groggy. Elle sentit soudain ses yeux aimantés par la chaussette à rayures, se glisser le long des chaussettes, du corps fin enveloppé dans une longue robe de velours noir. Quand elle découvrit son visage…Toutes les années s'effacèrent à la vue de ces grands yeux gris-bleu, de ces traits si bien dessinés, de ce sourire mi-intrigué mi-espiègle, et, surtout, de cette longue chevelure noir corbeau qui la voilait en partie jusqu'aux pieds.
" Pour l'absence d'émotions nunuches, c'est raté ", songea-t-elle
Louis était à présent bien conscient et regardait la scène d'un air amusé.

S'il n'y avait eu l'air hébété de Cassandre, nul doute qu'il se serait, lui aussi, oublié dans la contemplation du visage de l'inconnue.
Cassandre croisa le regard de la jeune fille et rougit.
Gênée, elle bafouilla
- D.. désolée…pour le désordre…On cherchait la sortie… "
Louis n'y tint plus et se tordit de rire, se roulant littéralement dans la poussière et tapant du poing sur le sol pendant cinq bonnes minutes.
L'inconnue sourit davantage, puis se mit aussi à rire, d'un rire aérien, léger, dont les notes sortaient en cascade.
Cassandre se rendit compte du ridicule de la situation et scruta Louis d'un air faussement indigné
- Oh ça va, toi !
Entre deux éclats de rire, Louis parvint à glousser
- Si tu t'étais vue, c'était d'un cocasse ! Tu aurais tout aussi bien pu dire - il prit un air penaud- Excusez nous, on a oublié de frapper avant d'entrer… "
Et il repartit de plus belle…
- Mais on a frappé avant d'entrer !, le tança Cassandre, à demi outrée.

Jeannette n'avait jamais rien vécu de semblable dans sa vie…Rien... Puis, bam ! Deux êtres humains surgissaient sans crier gare dans sa vie. Elle prit la parole
- Euh… Et quand on rencontre un être humain pour la première fois de sa vie, il existe des règles d'usage ?
Louis s'assit en tailleur, l'air très sérieux :
- Voyez vous, les gens de l'extérieur, les gens qu'on pourrait qualifier de " normaux ", entourés sans cesse d'êtres humains, ne se soucient guère de ce genre d'événements… Un bébé rencontre dès la première minute de sa naissance plusieurs personnes… Ca a dû nous arriver, mais en tout cas nous avons un sacré retard au niveau " relations humaines "…
- Nous sommes vraiment un cas à part, reprit Jeannette
Ils discutèrent de leur situation, avec des " Ah, toi aussi ! ", commentant leur enfermement permanent et l'absence de raisons explicatives. Cassandre parla enfin de son bref séjour dans la Chambre Blanche, après sa crise d'hystérie.
- Comment ont-ils pu savoir que je perdais mon sang ? Je veux dire, est-ce qu'ils nous observent par des miroirs sans tain, des interstices, des micros, des caméras

- Peut-être font-ils une expérience, répondit Louis, Les salauds ! Ou alors les gens regardent notre vie pathétique à la télévision pour se divertir…
- Quoi ?, reprit Jeannette, Tu crois qu'ils font ça à l'extérieur ? Enfermer des gens et les observer à la télé ?
- Possible, marmonna Louis, après tout, que savons nous du monde extérieur ? Rien…Si ce n'est ce que nous avons vaguement appris dans les romans, les manuels etc…En fait, nous avons une approche assez originale des Hommes ! On connaît leurs mœurs et modes de vie sans en avoir jamais rencontrés !
- Ou alors nous sommes fous et vivons dans une vaste chimère, suggéra Cassandre d'un ton ironique
- Moui…Peut-être que des extra-terrestres ont pris le contrôle de la Terre, ou alors une colonie s'est implantée ici et nous étudie…
Suivit une longue crise de rire…


Ils avaient décidé d'installer les matelas chez Cassandre. Assit en tailleur sur le sien, Louis prit la parole
- AH ! Je ne vous ai pas raconté ! Mon truc depuis quelques temps est de commenter par écrit les bouquins que je reçois et d'envoyer mes feuilles par le monte-charge…
Cassandre fronça les sourcils
- Vu que le monte-charge amène les repas et les livres, on peut se demander où il mène. Si c'est aux cuisines, c'est le cuistot qui a droit à tes commentaires !
- Hum ! Mes logorrhées tu veux dire ! Qu'est ce qu'ils ont pu prendre !

Jeannette les écoutait, en regardant le Dehors éclairé par la pleine lune. Elle fredonnait.
Intrigués, les deux autres se retournèrent.
C'était comme si un masque tragique s'était posé sur son doux visage. Un air mélancolique émanait de ses lèvres.
Elle remarqua que les autres avaient cessé de parler et la fixaient. Surprise, elle se tourna vers eux d'un air gêné.
- Mais chante ! Ta voix est magnifique !
- Bon, il me semble que " juste en fermant les yeux " est approprié ce soir…
- Juste en fermant les yeux ?
- C'est une chanson…
Ferme la fenêtre
Et regarde le ciel
Elle s'y laisse tomber
Juste en fermant les yeux…
Balancement léger
Qui la retient de s'envoler
Elle ne sait pas
Dans son ventre l'espace
A formé comme un creux…
Ferme la fenêtre
S'allonge sur le sol
Le visage écrasé
Sur le marbre gelé
Comme pour anesthésier
La pensée…La pensée…
Tout se met à tourner, son esprit son corps
Dedans comme en dehors "…

Les deux autres regardaient d'un air absent dans le vide, hypnotisés par cette voix si délicate,, si suave, qui maniait harmonieusement des tons graves et aigus sur un air aérien.
Jeannette fronça les sourcils, éberluée :
- Hé !, leur souffla-t-elle
- Mais où as tu appris cela, murmura Louis
- Nulle part… Quand je suis trop mélancolique, j'écris, je note des mots et quand une mélodie me vient en tête, je chante… Faire une chanson pour moi, c'est comme créer une robe, qui reflèterait sur nous ce que nous éprouvons à l'intérieur…
- Je sais !, lança Cassandre
- Je pense donc je suis, c'est ça ?, la taquina Louis d'un air goguenard
- Non ! J'ai trouvé à qui tu me fais penser, dit-elle à Jeannette

Cette dernière était surprise de voir les yeux de Cassandre briller ainsi comme si elle avait fait une découverte incroyable.
- Mais… tu ne connais personne d'autre que nous…
- Pas dans les livres…
Intrigués et intéressés, les deux autres se rapprochèrent…
- Regardez sur les rayons de la bibliothèque, il y a de tout, mais j'éprouve une fascination certaine pour des personnages à qui tu ressembles… Des figures mythiques et mystérieuses…
Louis se leva et parcourut les titres des livres, Jeannette garda les yeux plantés dans ceux de Cassandre.
- Euh, tu peux m'aider ? Des exemples ?, appela Louis
- Mélusine, ou alors les sirènes qui par leur seule voix captivent, ensorcellent et mènent à la mort leurs auditeurs… Une voix qui distille à la fois Raphael et du curare…Je sais que je te connais à peine, que c'est la première fois que j'entends quelqu'un chanter, mais…ce sont ces personnages de légende qui me viennent en tête… Clarimonde, ou Carmilla, Circé…
Ce furent les yeux de Jeannette qui, cette fois, prirent un éclat spécial. La lumière qui émanait de ses yeux jetait un éclat surnaturel dans la pénombre. Louis se demanda avec inquiétude s'il n'avait pas affaire à quelque fantasmagorie…
- Tu as en effet une apparence qui renvoie à cela, lui dit-il
- Comment cela ?
- Je sais qu'étant enfermés ici nous somme tous très pâles, mais tu sembles différente avec tes mitaines en dentelle noire, ta robe ancienne et tes cheveux…
- Lorsque tu as évoqué les contes et légendes, cela m'a fait sourire, répondit Jeannette à Cassandre, car aussi loin que je me rappelle, c'étaient mes lectures préférées ! Enfant, déjà, je m'imaginais être comme une princesse condamnée par une sorcière, un maléfice, à être enfermée dans le piètre donjon qu'est ma Chambre…
- Oui, mais…Princesse de quoi ?, s'enquit Louis
- Rien…quel royaume est le mien ici-bas ? Si ce n'est le monde dans lequel je me réfugie en lisant et en chantant.
- Et soudain arrivèrent le prince charmant et la bonne fée !, ironisa Louis
- Une fée ? Moi ?, s'esclaffa Cassandre…On fait avec les moyens du bord !
- Quels pouvoirs as-tu ?
Cassandre se plongea dans une longue et intense réflexion, ses yeux étaient perdus dans le vague, ses lèvres tressaillaient.
- L'écriture n'est-elle pas une forme de magie ? Je veux dire, tout est possible avec les mots ! on peut créer l'univers que l'on veux…
- Tu écris ?, demanda Jeannette
- Oui, dit l'autre dans un souffle… Mais je crois que chacun d'entre nous écrit pour survivre ici, n'est ce pas ?
Les deux autres acquiescèrent en silence.
- Finalement, reprit-elle, que faire pour s'évader de cette prison, si ce n'est rêver, dessiner ou écrire ? Nous ne possédons que des pages blanches et vides pour inscrire nos rêves, notre univers, notre territoire…C'est peut-être pour cela que j'aime la venue de la neige en hiver…
Louis leva les sourcils d'un air interrogateur.
- Oui ! Après tout, la neige ne ressemble-t-elle pas à une immense feuille vierge ?
- A moins que ce soit trop secret, j'aimerais beaucoup te lire, confessa Jeannette d'une voix timide.
- Moi aussi ! , renchérit le " prince charmant ".
Cassandre leur offrit un large sourire, un " vrai " sourire…
- Bien sûr ! Je me suis toujours demandé ce que les quelques personnes à qui je ferai lire mes textes en diraient ! Mais, Louis, je voudrais voir tes écrits, et entendre tes mots, Jeannette…


C'est la nuit. Nuit voilée de souffles réguliers. La pleine lune est toujours là, qui veille sur les trois êtres endormis. Jeannette et Cassandre, l'une contre l'autre, s'étaient presque enlacées dans leur sommeil. Louis, qui venait de s'éveiller après quelques heures de sommeil, les contemplait avec sérieux. Vision apaisante, rassurante, des deux êtres qu'il venait de connaître et auxquels des circonstances étranges l'avaient liés.
Quand un air farceur vint éclairer son espiègle visage…
- BANZAI !, hurla-t-il brusquement en bondissant sur les autres matelas.
Les deux jeunes filles se dressèrent soudain sur leur séant, retenant un cri. Puis elles virent de quoi il retournait…
- Merde, Louis ! grogna la princesse.
- Saint Joseph me tripote ! Mais c'est le fabuleux Modern Mesclin, dit Cassandre avant de regarder son amie d'un air significatif…
Il dut demander grâce face aux deux furies furieuses qui le martelèrent de coups d'oreillers…
- A la guerre comme à la guerre ! Tous les coups sont permis très cher !, gueula Jeannette
Lorsque la bataille s'acheva dans un fou rire généralisé, Louis reprit :
- Ah…Y a pas ! C'est génial de pouvoir emmerder quelqu'un au lieu de tourner en rond dans sa cage pendant une insomnie…
En voyant l'air sinistre des deux filles, il ajouta :
- Je vous rassure, je ne le ferai pas à chaque fois !
Les deux paires d'yeux brillants le fusillèrent du regard.
- Bon, pour revenir à nos " fouilles archéologiques, je me demande s'il ne serait pas plus intéressant de taper la nuit…Si l'on tombe dans leur antre, mieux vaut qu'ils dorment…
- Bien vu Sherlock, marmonna Jeannette. Donc si je te suis, on joue les cambrioleurs nocturnes…Pas bête…A moins qu'on soit tombés sur des insomniaques ou qu'ils se relaient…
- On verra bien, ajouta la " bonne fée ", ça se trouve, on va tomber sur un de nos congénères schizophrènes enfermés…
Ils se mirent au travail avec ardeur…
- Les filles, commença Louis, et si on leur envoyait un mot pour réclamer du thé ?
- Chiche !, s'exclamèrent les deux autres.
Le thé n'arriva que le matin, comme d'habitude… Ils dormirent quelques heures… Cassandre, l'esprit survolté par tous ces événements, avait déjà ébauché quelques textes pour Jeannette, qui lut les titres à haute voix :
- L'appel de la Succube, les Sirènes, Rendez-moi les oiseaux, Sorcière, Celle qui Tue…

Percer un fragment de mur leur prit une nuit et demi. Ils éclatèrent la dernière couche de plâtre plus prudemment après s'être souvenus de leur dernière expérience.
Ils osèrent risquer un œil par le vaste trou…
Stupéfaction générale…
Ce n'était pas une Chambre…
C'était un couloir.
Ils décidèrent de lancer une expédition nocturne sur le champs.
- Bon, je ne vois pas ce qu'on pourrait emporter, commença Jeannette.
- Les barres, souffla Cassandre, décidée et implacable.
- Allons-y, restons ensemble, ajouta Louis.

C'était un long couloir, orné de lampes baroques placées sur les murs lambrissés, qui éclairaient les trois adolescents d'une lueur tamisée. Ils eurent beaucoup de mal à descendre sans trop de bruit l'escalier en bois dont chaque marche craquait bruyamment.
Jeannette rompit le pesant silence :
- Les sadiques ! A croire qu'ils l'ont fait exprès…
Cassandre la regardait évoluer avec la souplesse d'un chat et la légèreté d'une funambule…
Le long escalier les mena à un étage où le plafond se situait loin, très loin du sol. Leurs pas feutrés résonnaient comme dans une cathédrale, et ils parvenaient sans trop de difficultés à se déplacer à la lueur de la lune, habitués à vivre la nuit depuis plusieurs jours.
Il devait s'agir d'un hall : seule une statue de marbre représentant une jeune femme nue, allongée face au sol, ornait la pièce.
Ils décidèrent d'ouvrir la grande porte qui se présenta à eux…

Aveuglement.
La beauté de la pièce leur sauta au visage…
Une cheminée de marbre blanc abritait un pétillant feu de bois qui répandait une lumière hypnotique. L'endroit, bien qu'il leur soit inconnu, possédait quelque chose qui leur était familier : il était rempli d'ouvrages, donc de mots… Les murs étaient presque entièrement couverts d'étagères en bois précieux et ciselé, et abritaient des nombreux livres reliés de cuir. Une odeur particulière se diffusait alentour : bois, cuir, histoires anciennes…Un immense globe terrestre datant des temps anciens jouxtait une mappemonde moderne à leur gauche. Près d'une grande fenêtre encadrée de tentures de velours, trônait un bureau de bois sombre sur lequel étaient posés une lampe en fer forgé et une machine étrange. Cette dernière, s'ils en croyaient les livres et les illustrations du Robert, devait être un ordinateur.
Une porte siégeait à leur droite.
Enfin, devant le feu, siégeait un immense fauteuil de cuir noir posé sur un tapis oriental.
Les trois amis se serrèrent l'un contre l'autre. Ils n'osaient parler, mais l'idée qu'un être était assis dans le fauteuil les avait figés.
Ils avancèrent néanmoins, prêts à l'affrontement, effrayés, tenant fermement leurs barres.
Ils s'approchèrent par la droite, en rasant le mur, sachant que l'autre entendait leurs pas.
C'était un vieil homme. Un vieillard obèse et hideux. Son crâne lisse reflétait la lumière, un triple menton et des joues molles encadraient ses traits.
Il les fixa.
- Enfin, vous voici…
- Vous nous attendiez, n'est-ce pas, osa Louis.
L'autre émit un petit rire sec et cassant.
- Pas vous en particulier.
- D'autres avant nous sont-ils parvenus jusqu'ici ?
- Non. Ils n'ont pas eu votre astuce, jeune homme, dit-il d'un air sarcastique. Ils sont restés enfermés et se sont suicidés avant.
- Mais c'est immonde !, explosa Cassandre.
- Certes. Si vraiment ils étaient malheureux, ils pouvaient tenter de sortir, répondit froidement l'obèse.
- Vous êtes immonde !, reprit elle. Vous croyez que l'on peut-être heureux avec une existence pareille ? Sans autre compagnie que la solitude et les mots ? Sans liberté ?
- Sortir, continua Louis, vous en avez de belle ! Encore fallait-il y arriver !
- Ce sont vos hormones qui vous travaillent ainsi, mes agneaux ? N'ayez crainte, ça passe avec l'âge.
- C'est cela, raillez !
- Eh bien, si vraiment vous étiez malheureux, vous avez réussi à vous trouver, n'est-ce pas ? Vous êtes sortis de vos Chambres. La porte sur l'extérieur est derrière vous, libre à vous de partir !
- Autant dire à un paraplégique de faire le marathon !, reprit Louis. Nous ne savons même pas où nous sommes, et, si ça se trouve, nous habitons un pays dont nous ne parlons pas la langue ! Nous ne connaissons rien de l'extérieur…Qui sait où va votre cynisme ?
- Moi ? Cynique ? J'ai été d'une générosité époustouflante !
- Pardon ?, souffla Cassandre
- Ah ! ça oui, vous pouvez demander pardon pour votre impudence ! Le monde extérieur est une abomination, une horreur, l'idéal n'est plus qu'une chimère, et je vous offre une vie confortable entourée de ce qu'il y a de plus précieux : les livres.
- Mais qui vous dit que ce mode de vie, superbe pour vous, l'est pour nous ?, interrogea Jeannette. Moi je veux le connaître, ce monde extérieur, avec ses horreurs et ses merveilles.
C'était la première fois qu'elle prenait la parole en présence du vieillard, jusque là tapie dans l'ombre des autres, elle s'était avancée.
Il blêmit brusquement.
Elle continua avec plus d'assurance
- Et pourquoi avoir fait soigner Cassandre au lieu de la laisser crever comme les autres ?
- Taisez-vous, murmura-t-il.
- Pourquoi le ferais-je ? répondit-elle avec un rire froid.
- Tu ressemble tellement à ta mère…La même voix, le même visage…, murmura-t-il après un long silence.
- Vous l'avez séquestrée, elle aussi ?
- Elle détestait cette vie de recluse, mais elle est restée ! pour moi…, riposta-t-il.
- Ouais, elle a dû se suicider elle aussi, ironisa Cassandre.
- Vous voulez dire que ma mère était vôtre femme ? La pauvre…Allez, dites moi, elle s'est pendue ? Elle a avalé du poison ?, insista Jeannette, de plus en plus cruelle.
Les deux autres, impressionnés, la voyaient devenir de plus en plus belle au fur et à mesure qu'elle avançait vers le vieillard.
- Arrêtez !, hurla-t-il enfin. Croyez-vous que je n'ai pas souffert de son suicide?
- Ca ne vous a pas empêché de recommencer à séquestrer d'autres personnes, persista la princesse. Vous aimeriez croire que je suis comme elle. Je n'en sais rien, mais moi je ne resterai pas ici. Plutôt crever !
Elle tourna les talons, ouvrit la porte et sortit. Les deux autres la suivirent.
Il faisait toujours nuit, ils ne voyaient rien. Ils longèrent le mur pour s'éloigner de cette pièce et de son habitant, et décidèrent d'attendre le jour.
- Vous croyez qu'on aurait dû continuer l'interrogatoire ?, demanda Louis
- Certes, on ne sait pas tout, et on ne saura jamais tout sur cet individu. Mais j'aurais fait des choses insensées si j'étais restée, avoua Jeannette.
- Moi aussi, reprirent les deux autres.

L'aube apparut, un ciel rose éclairait la lande. Des bruits inconnus leur annonçait le début d'un nouveau jour.
Ils retournèrent voir à la fenêtre.
Le vieillard gisait, étendu dans une flaque de sang, tenant dans ses mains un poignard qu'il pressait contre sa poitrine. Ils entrèrent pour découvrir un testament fabuleux, dont Jeannette était l'héritière.
- Il nous faut rester ici pour savoir où nous sommes, en apprendre plus sur cet homme et cet endroit, commença Louis.
- Après nous pourrons partir, continua Cassandre.
Jeannette regardait le cadavre. Elle murmurait.
" Rendez-vous en Enfer, très cher… "

 

 

              


 

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