Maialen présente la nouvelle n°6 :
Robert des noms propres
dit aussi
Folie de la jeune Charlotte
Il
y a des noms propres. Beaucoup.
Et des noms crades. Encore plus.
Moi je suis une ex nom-propre. Pas une nom-crade. Non. Pas une nom-crade.
Et pourtant il n'y a pas un jour sans qu'ils me regardent, eux, avec leurs yeux
de noms-crades, crades comme la suie, crades comme le malheur, et qu'ils se
disent " Elle est des nôtres ". Mais moi je ne suis pas des leurs. On
ne peut pas être des leurs quand on est né nom-propre. Pas vrai ?
Pourtant il y a des noms-crades beaux, charmants, intelligents. Un seul défaut,
ils sont rares. Et moi, dans ma tour, j'ai la chance d'en avoir un. Un qui passe
tous les matins faire son boulot de nom-crade, qui fouille mes tiroirs et mon
sommier, comme si j'avais quelque chose a cacher du haut de ma solitude. Mais il
me fait la bise. Me demande si j'ai bien dormi, si j'ai bien rêvé, si on m'a
dit, si j'ai demandé. Et ça, de la part d'un nom-crade, c'est assez
extraordinaire.
A ces questions mes réponses sont toujours les mêmes. Non. Mal. Non. Oui. Je
demande tous les jours, mais personne ne me dit. Personne ne me dit si je suis
seule dans ma Tour en otage de la République, ou si je suis une orpheline qu'on
garde au frais jusqu'à sa majorité pour la tuer. Il n'y a qu'une chose que je
sais, c'est que je ne veux pas mourir, et que l'échéance est tombée. Mon ami
Bertrand, un nom-propre, avait seize ans, et il en est mort. Moi, aujourd'hui,
j'ai aussi seize hivers. S'ils le veulent, ils me jugeront, et me tueront.
Putain de noms-crades.
Pourtant, si l'on s'y attarde, les nom crades sont plus jolis que les noms
propres. Mon nom-crade extraordinaire se nomme Paul-Emile Gomin. Gomin, n'est-ce
pas une belle sonorité ? C'est toujours mieux, sans doute, que De France et De
Navarre. C'est long. C'est laid. Bref, c'est mon nom. Un nom propre. Dans
un pays où il ne fait plus bon s'appeler De Quelquechose, je gagne le gros lot.
De France et de Navarre. Ça c'est du titre. Marie-Thérèse Charlotte de France
et de Navarre, Fille de France.
Y'a pas a dire : un nom propre, c'est moche.
Celui qui lira ce texte s'étonnera de n'y rien trouver. Pas un mouvement, pas
une action, dans cet univers clos où des noms opposés sont confrontés de
force par la République. Et pour cause. Dans ma vie, il ne se passe plus rien.
Est-ce que je suis morte, maman ?
Tout est intrinsèque. Des visites de l'Incube aux songes qui me hantent, rien
ne sort. Je suis en cet univers clos, calfeutré, la seule source de lumière.
Et fière de l'être. Le silence habite ma pièce, mes pas ne font guère de
bruit. Toujours le même, il a fini par cesser dans mon esprit. L'Incube vient
souvent me violer de l'intérieur. Il me raconte un monde, un monde de
noms-propres où il a toujours vécu, où il est toujours mort. Un monde
du souvenir, compte inépuisable dont on tire a volonté des assignats sans
grande valeur juridique mais ô combien sentimentale. C'est ce qui est bien dans
le fait d'avoir un frère mort : il vient vous rendre visite de temps en temps.
Louis
M'éblouit
Me sourit
Et ce sourire
Me chavire
Je voudrais
Louis a tout jamais
Mais la nuit
Louis s'enfuit
Mon délicieux incube me ronge avec joie et gaieté. J'avoue que je n'en souffre
guère, cela aide à ma décomposition physique, étant donné que la partie
mentale est déjà largement travaillée et manque de s'effondrer. Mon incube
tout à moi, mon assassiné. Louis-Joseph Xavier François de France et de
Navarre, Dauphin de Viennois, Fils de France… il a été encore plus gâté
que moi. Rien que des noms propres.
Il a bien fait de mourir. Il a bien fait.
Aujourd'hui je sui trop lâche, et partir avec lui me plairait bien, mais on ne
remonte pas le temps. Louis se complait à ronger mon malheur, et si un jour j'étais
heureuse, de jalousie, il me tuerait. Et moi je en veux pas mourir dans cette
Tour affreuse. Louis ! Maman ! Papa ! Charlot ! Tous !
Où êtes vous ? Pourquoi me faites-vous mal ? Pourquoi est-ce qu'on me garde
ici ? Je ne suis plus d'aucune utilité pour personne, pour personne. Si
personne ne doit m'aimer, puisque les noms crades me détestent, alors pourquoi
je vis ? Pourquoi je suis là puisque tout nous a été pris ! Pourquoi je suis
là si je suis née dans la dentelle ? Pourquoi est-ce que je ne dois plus vivre
que par le souvenir ? C'est pas juste ! C'est pas juste ! Je veux sortir ! Je
veux sortir ! Voir le ciel, les oiseaux, les gens dehors ! C'est pas juste !
C'est pas juste !
Demain Paul-Emile Gomin rentrera dans le petit appartement du Templ. Il trouvera
Charlotte endormie, prostrée sur son lit immaculé de larmes. Alors, ému par
ce charmant spectacle, il la violera. Et Louis, l'ennemi intérieur de sa propre
sœur, s'en réjouira comme le pire des criminels.
concours Robert des noms propres