Jack présente la nouvelle n°5 :

 

Robert des noms propres

ou

Histoire en forme de huit renversé vu dans un miroir

 

Il n'y a pas si longtemps que ça, dans une galaxie microscopique...                                          
 

La nuit était tombée, et comme d'habitude, personne ne se souciait de savoir si elle s'était fait mal. Dans sa chute elle avait déchiré sa robe noire étoilée, mais des araignées vespérales eurent tôt fait de la raccommoder.
Il était minuit moins cinq poussières quand le dernier train fantôme en provenance de quelque part fit un arrêt de trois secondes à la gare de la cité. Sur le quai d'obsidienne débarquèrent quelques spectres de marins et d'un hollandais volant qui s'étaient trompés de moyen de transport.
Dans la salle des pas perdus, flanait un rêveur qui avait fait l'acquisition d'une clé de sol, non qu'il fût musicien ou mélomane, mais cette clé de sol était le meilleur moyen pour lui de garder les pieds bien sur terre, en effet, il souffrait de vertige et craignait de se retrouver trop souvent dans les nuages ou plus haut encore, dans la lune.
Il répondait aux questions que lui posait un détective qui cherchait les aiguilles que les horloges du hall de gare avaient perdu dans des bottes de foin qui n'auraient pas dû se trouver là et que des chevaux ailés avaient mangées avant de s'envoler vers la constellation de Pégase.
Le détective aurait bien aimé retrouver aussi les pas que tant de voyageurs avaient égarés.
 
A cent pas de farfadet de la gare, on trouvait une colline au sommet de laquelle un observatoire avait été construit. C'était tout là-haut que vivait un astronome aveugle qui, grâce à des télescopes à absorption lumineuse, recueillait les lumières multicolores des étoiles qu'il mélangeait ensuite, obtenant d'éclatantes couleurs, avant de les mettre dans des tubes de verre souple qu'il vendait au marché des Fées et des Follets. Il en offrait aussi des quantités astronomiques à la fille du croque-mort dont il était tombé éperdument amoureux, au point de la demander en mariage.
Bien qu'il ne pût voir sa bien-aimée, il savait qu'elle était belle; les étoiles le lui avaient dit, et les étoiles ne mentaient jamais à personne ( sauf en ce qui concernait leur âge ).

La fille du croque-mort, était en effet belle à croquer, elle dormait toujours avec des mitaines afin de caresser sans les abîmer les rêves, et aussi les moutons qu'elle comptait pour trouver le sommeil.
Cette nuit, en rentrant d'un bal masqué, elle ne put compter aucun mouton. La distraite avait oublié de retirer son loup, et les pauvres bêtes effrayées s'étaient réfugiées sous le lit, rejoignant le croque-mitaine qui se trouvait là depuis toujours.
Lui aussi était amoureux de la belle aux doigts de fée, mais il n'avait jamais osé lui demander sa main délicieusement gantée. Il restait toujours de l'autre côté du sommier, ayant renoncé depuis longtemps à faire peur à quiconque. Ce qu'il aimait par dessus tout, c'était entendre la fille du croque-mort compter les moutons à haute voix.
Aujourd'hui, ces braves animaux lui tenaient compagnie.

La belle avait un autre prétendant: le vampire qui vivait dans un château bâtit en un rien de temps des plus splendides. Le rien de temps était un matériau très précieux que l'on trouvait dans des sabliers vides.
Il passait ses journées à dormir dans un cercueil en polychlorure de vinyle acheté chez le croque-mort. Ce fut lors de l'achat de sa bière qu'il vit la belle pour la première fois et en tomba aussitôt amoureux. Depuis, il essayait désespérément de plaire à la jeune fille en lui offrant quantités de présents - superbes à ses yeux : poupée vaudou en plastique remplie de sang, chauve-souris séchées transformées en pinces à cheveux, ossements fluorescents, linceul en plumes d'ange...
Tout cela en vain. "Autant prendre la lune avec les dents", se disait le vampire.
La belle ne savait que faire de ces cadeaux qui ne lui plaisaient pas, aussi en avait elle donné une grande partie à l'association des petits dieux orphelins.
Elle préfèrait les tubes de lumières stellaires de l'astronome.

La fille du croque-mort passa une nuit blanche à attendre vainement ses moutons. Le croque-mitaine dormit bien au chaud grâce à ses compagnons laineux. Le vampire, opiniâtre, fit livrer chez la belle, par un zombie joyeux, une robe en poussières amalgamées. L'astronome avait rempli soixante-douze tubes de couleurs célestes.
Quelque part dans la constellation de Pégase, des aiguilles d'horloges, recrachées par des chevaux ailés, se prenaient pour des aiguilles de boussoles en indiquant le nord. Lentement, elles se dirigeaient vers la Petite Ourse.
Le détective, non seulement n'avait rien trouvé, mais il s'était perdu dans la gare. Maintenant, il cherchait la sortie.
Le rêveur à la clé de sol attendait sur le quai, en compagnie des spectres, le prochain train fantôme. Celui-ci entra en gare à 1 heure 12 degrés, faisant un arrêt de trois jours et demi.
Le jour venait de se lever, comme d'habitude sans l'aide de personne, sur la cité.

Tout semblait donc parfaitement normal et aller pour le mieux, mais la ville et ses habitants avaient un sérieux problème: ils sombraient lentement dans l'oubli car ils ne possédaient pas de nom.
Heureusement, il y avait Robert...

Robert était un ange de la hiérarchie fort méconnue des Ouvriers. Son travail consistait à créer des noms et à les donner aux personnes et aux lieux qui en avaient besoin. A cause de cette spécialisation, on l'appelait parfois Robert des noms propres. Il vivait au 130867eme étage de la plus haute tour de la cité d'Augustonemetum. La tour était si haute que le sommet traversait le coeur d'une galaxie spirale.
Un jour, Robert reçut un pneu qui venait des étages supérieurs. Le système pneumatique était le plus fréquemment utilisé par les anges Ouvriers pour communiquer d'un étage à un autre. La tour était ainsi traversée dans tous les sens par des tuyaux dans lesquels circulaient des tubes.
Robert ouvrit le tube qu'il venait de recevoir. A l'intérieur, il trouva un cachet effervescent qu'il plongea dans un verre d'eau. Il attendit la dissolution complète et avala d'un trait le contenu de son verre. Les informations incluses dans le cachet passèrent instantanément en lui.
Robert apprit ainsi qu'on le chargeait d'une importante mission : sauver de l'oubli une ville et ses habitants en leur donnant des noms.
L'ange se mit aussitôt au travail. Il se coiffa d'un grand chapeau, puis se saisit d'une plume de phénix qu'il trempa dans de l'encre inoubliable; les mots écrits avec cette encre marquait tellement le lecteur qu'il était impossible de les oublier. Robert chercha l'inspiration, la trouva et écrivit plusieurs dixaines de noms sur des morceaux de papier qu'il plia en trois. Enfin, il retira son chapeau, mit tous les bouts de papier dedans, et se couvrit de nouveau la tête.
Les anges Ouvriers n'étant pas pourvus d'ailes qui leur auraient permis de voyager par la voie des airs, Robert emprunta un ascenseur à hélice pour descendre au rez-de-chaussée de la grande tour. Ce fut là qu'il retrouva son moyen de transport. Ce n'était pas un beau carrosse, encore moins un char, mais une superbe moto, de couleur orange. Il l'avait un jour gagnée au jeu contre un démon habitant les sous-sols, qui venait souvent danser sur les volcans entourant la cité et se baignait parfois dans les lacs de lave à 2580 degrés Celsius.
Robert enfourcha sa mécanique orange qui produisit un boucan de tous les diables quand il la démarra; il adorait ce bruit !
Puis, l'ange roula plein gaz...

La nuit venait juste de tomber, sans déchirer sa robe cette fois, quand, après soixante-douze jours de route, Robert arriva, sur son engin pétaradant, dans la ville sans nom. Il arrêta sa machine devant l'entrée de la gare où tous les habitants l'attendaient. En effet, un Archange était passé la nuit précédente, réveillant tout le monde en sonnant de la trompette comme un sourd, pour annoncer la venue imminente de Robert.
L'ange descendit de sa moto, salua la foule en s'inclinant légèrement, ôta son grand chapeau, le tendit à la personne la plus proche de lui, qui était la fille du croque-mort, et lui fit signe de piocher dedans.
La jeune fille plongea la main au fond du chapeau, prit un bout de papier le déplia et découvrit en souriant son nom: Evangéline.
Puis ce fut au tour du vampire, qui fit un peu la grimace quand il lut le papier qu'il avait pêché: Polycarpe.
Le croque-mitaine hérita du nom de Caacrinolas, l'astronome aveugle apprit par la bouche d'Evangéline qu'il avait tiré le nom de Huyni-Cassighens. Les autres habitants découvrirent qu'ils porteraient les noms de Bulliprune, Cramelune, Obi-Wan, Yul, Etcetera, etc...
Enfin, Robert lui même prit le dernier papier qui restait au fond de son chapeau et lut à haute voix le nom écrit dessus et qui serait celui de la ville : " Esperisma ".
L'ange fit circuler le morceau de papier parmi la foule afin que tous puissent lire le nom de leur cité, puis il se recoiffa de son chapeau, salua en s'inclinant, enfourcha sa moto...

- Mais... et la princesse, alors ? demanda tout d'un coup Evangéline.

- Quelle princesse ? interrogea l'ange en regardant la jeune fille, l'air surpris.

- Eh bien, celle qui vit dans le château posé sur un nuage, pardi ! répondit-elle en montrant du doigt le ciel.

- Robert regarda en l'air et vit, se détachant sur la voûte étoilée, un seul nuage, immobile, éclairé par la lune.

- C'est là-haut que vit la princesse, continua Evangéline. Toutes les nuits, elle danse sur les remparts en cristal de son château, pour faire briller davantage les étoiles.

- Oui, et plus les étoiles brillent, plus j'ai de couleurs à offrir à Evangéline, ajouta l'astronome avec un sourire radieux.

- C'est étrange, mes supérieurs ne m'ont pas informé de l'existence de cette princesse. Je n'ai donc plus de nom dans mon chapeau qu'elle pourrait piocher. Et pourquoi n'est-elle pas descendu de son château ? N'a-t-elle pas entendu l'Archange annoncer ma venue ?

- Elle ne peut pas descendre, à cause d'une malédiction, révéla Evangéline. Si elle venait à poser le pied sur le sol, les remparts en cristal s'écrouleraient, il n'en resterait rien, et plus jamais la princesse ne pourrait danser ! Mais si vous n'avez plus de nom à lui donner, elle est condamnée à l'oubli !

- Non, non, il reste une solution, rassurez-vous. Mais comment est-ce qu'on monte là-haut ?

- C'est un ange qui demande ça ? s'étonna l'astronome aveugle. Vous ne savez pas voler ?

- C'est à dire que je n'ai pas d'ailes, voyez-vous !

- Oh, désolé...

- Le seul moyen d'accéder au château est de monter un cheval ailé, intervint Evangéline. J'en ai apprivoisé un depuis longtemps.

- Très bien, dans ce cas c'est vous qui apporterez à la princesse le nom que je vais lui donner.

- L'ange retira à nouveau son chapeau et le tendit à la fille du croque-mort.

- Prenez-le, je vous le donne, dit-il. Vous voyez le nom écrit sur le chapeau ?

- Oui, c'est le vôtre: Robert.

- Désormais ce sera celui de la princesse.

- C'est vraiment un drôle de nom pour une princesse, fit remarquer l'astronome.

- Ecoutez mon vieux, c'est ça ou bien l'oubli ! Il m'est impossible de créer un nouveau nom hors de ma tour d'Augustonemetum qui est bien trop loin. Le temps de m'y rendre et de revenir ici, la princesse aura certainement sombré dans l'oubli. Lui donner mon nom est la seule solution. Une fois qu'elle l'aura lu sur le chapeau, elle sera sauvée.

- Vous êtes si généreux et gentil ! s'exclama Evangéline.

- Je suis un ange !


Le jour se levait sur Espérisma quand l'ange qui désormais n'avait plus de nom partit sur sa bruyante machine, ses fins cheveux au vent. Il avait hâte de rejoindre la grande tour d'Augustonemetum pour se créer un nouveau nom.

Evangéline, coiffée du grand chapeau, montait vers le château sur son cheval ailé qu'elle avait baptisé Hermès. Ce nom lui était venu tout d'un coup, et elle avait aimé le dire à voix haute et le donner au cheval.
Beaucoup d'autres noms se formaient dans son esprit à présent. Elle décida qu'elle allait en offrir un à la princesse, en plus de celui de Robert. Un nom superbe, qui lui ira comme un gant, mais qu'elles seront les seules à connaître. Ce sera un beau cadeau d'amitié.
Evangéline voyait maintenant la silhouette de la princesse danser sur les remparts de cristal, et, chose étrange, bien que le jour fût levé, les étoiles brillaient comme jamais dans le ciel...

 

              


 

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