Nadia présente la nouvelle n°19 :

 

 

 

Cosmétique de l'ennemi

ou

Maux inconnus

 

 

On dit souvent que le meilleur moment en amour, c'est quand on monte l'escalier. Le meilleur moment de la semaine pour moi, je le situerai le vendredi soir à 18h01 quand je sors du bureau.

Ce jour-là, je sais que mon sursis ne durera pas simplement une soirée et une nuit mais un temps qui me parait immesurable comme la veille des grandes vacances d'été quand j'étais petit.

A l'idée de cette liberté infinie, je me laisse envahir par une joie enfantine. Dans la rue, pourtant semblable aux autres jours, je flâne, ralentissant exagérément le rythme de mes pas comme pour arrêter le temps. A Paris, l'infini n'existe pas. Il y a des trottoirs, des rues bien délimitées, des immeubles qui empêchent le voyage des yeux. Pour s'évader, il faut de la hauteur : les chats l'ont bien compris : que ce soit sur un arbre ou une armoire, ils se hissent toujours sur le sommet animalement accessible qui leur laissera le loisir de contempler leur royaume. Car contempler c'est dominer. Plus on s'élève, plus on s'approche du ciel donc de Dieu et les risques de se prendre une tuile sur la tète nous paraissent alors dérisoires.

Quand je marche dans la capitale, j'ai toujours le nez en l'air : mon regard s'attarde d'abord sur les derniers étages des immeubles puis sur le ciel que j'ausculte comme un raélien attendant le débarquement des aliens.

Cette veille de week-end, l'exercice devient encore plus jouissif que d'habitude, je me sens m'envoler vers ces balcons délicatement fleuris et ornés de plantes vertes. Les fenêtres élevées, loin des yeux, sont souvent élégamment décorées bien plus soignées que les bas étages. D'où l'expression...

Cela pourrait signifier que plus le corps s'éloigne physiquement du sol, plus l'esprit se laisse aller à la liberté et à la poésie.

Mes pieds avancent encore sur ce trottoir quand une sensation étrange Ramène brusquement mon regard sur le bitume : je viens de poser mon pied droit sur une crotte de chien.

Je nettoie mon soulier dans une flaque d'eau et m'aperçois qu'il recommence à pleuvoir. La pluie lave mon visage comme des milliers de larmes. Ces petits tracas somme toute habituels dans une ville comme Paris ne parviennent pas à ternir mon enthousiasme : je vais vivre deux jours de liberté absolue.

A la campagne, la pluie abreuve la terre et à Paris/Babylone elle lave la ville de ses turpitudes et de ses crottes de chien.

Demain sera un jour neuf et je me promènerai dans une ville purifiée.

Je hâte le pas pour me réfugier dans le hall de mon immeuble avant que le déluge ne m'emporte.

Un rapide coup d'oeil dans ma boite aux lettres : sous la pile de publicités trône un de ces petits imprimés de la Poste qui indiquent l'arrivée d'une lettre recommandée. Je le glisse négligemment dans ma poche en me disant que c'est un mauvais présage. Recommandé, cela signifie que l'expéditeur tient absolument à savoir que sa missive soit arrivée à destination. De manière étrange, les lettres mémorables n'arrivent jamais en recommandé. J'ai reçu de superbes lettres d'amour, des nouvelles inespérées d'amis que j'avais perdu de vue depuis des années et telles des bouteilles à la mer elles m'arrivaient miraculeusement sans que leurs auteurs n'en soient jamais avertis. Les sentiments prennent le risque de se perdre. Les voies postales sont impénétrables.

Non, seules les administrations vous demandant quelque chose, veulent s'assurer et avoir la preuve que vous ayez bien reçu leur courrier. Si elles paient ce supplément postal, c'est qu'elles en attendent bien plus de vous, bien plus d'argent.

La clef dans la serrure, je me demandais quelle négligence j'avais commise. Pour lever le doute, j'irai demain matin à la première heure à la Poste et je passerai un week-end plein de promesses.

  Dans le roman que je dévorai ce soir-là, l'héroïne, pour s'échapper de l'enfer, se jetait mentalement du haut d'une tour japonaise. Je m'endormis et rêvai de voler avec elle bien au-dessus des toits parisiens.

 

  Le samedi matin, quand j'ouvris les yeux, mon radio-réveil indiquait déjà presque midi et les rayons du soleil éclairaient mes draps.

Aujourd'hui, je serai seul maître et décideur de ma journée, fut la première idée qui traversa mon esprit.

C'est dans mon bain parfumé que revint à ma mémoire le courrier que je devais chercher à la Poste. Il était trop tard, j'irai lundi.

Lundi, mot maudit, synonyme de reprise du travail. Pendant cinq longues journées, mon temps sera à nouveau minuté par d'autres. Mon travail ne me déplaisait pas mais le fait d'être contraint pendant ce laps de temps à m'enfermer dans un bureau m'horrifiait d'avance.

Je m'efforçai de me fondre dans l'ici et maintenant de ce début de week-end. Après ma toilette, je me vêtis avec soin des habits informes et usés que je ne pouvais pas porter au bureau.

Dans mon pantalon humide de la veille, je mis la main sur le papier de la Poste. Je l'examinai et un détail retint mon attention : des chiffres écrits à la main : 2,70 + 4,50 = 7,20 et une mention "lettre taxée" apposée manuscritement à coté.

Aucune case prévue pour les recommandés n'était cochée.

Quelqu'un m'avait bel et bien envoyé une lettre sans y mettre le timbre et c'était à moi de payer une amende pour ce malotru.

Qui était-ce ? Je le saurai dans deux jours.

 

Je m'assis sur mon canapé et réfléchis.

Ce devait être quelqu'un qui jugeait que je ne valais pas la peine qu'on payât 3 F de timbre mais qui voulais quand même m'écrire, peut-être une lettre importante voire vitale.

L'administration pouvait faire des choses inhumaines et froides mais timbrait toujours ses courriers voire les surtimbrait pour être certaine d'être lue.

Il s'agissait évidemment d'une lettre personnelle.

quelqu'un qui me narguait et avait volontairement évité de mettre son adresse au dos de la lettre pour être sur que le courrier ne lui soit pas restitué.

La sonnerie du téléphone me tira de mes pensées. Mon meilleur ami me rappelait d'un ton enjoué que j'étais invité ce soir à dîner au restaurant pour fêter son anniversaire.

Et si c'était lui qui avait décidé de me faire une farce ?

Non, ce n'était pas son genre, il était trop distingué pour ça.

Je me surpris à répondre d'une voix chevrotante que je me sentai faible et préférai me reposer ce samedi soir. Il insista et je raccrochai en m'excusant.

Plusieurs de nos amis communs devaient participer au dîner de ce soir : peut-être que parmi ceux que je connaissais superficiellement se trouvait l'auteur de la mystérieuse lettre. Je me voyais mal passer une soirée innocente et légère à plaisanter, même dans le meilleur restaurant, en face d'une personne qui se moquait de moi intérieurement.

 

Je passai en revue toutes les personnes susceptibles de m'écrire : de celles qui m'écrivaient régulièrement à celles qui possédaient juste mon adresse. Dans la seconde catégorie, on pouvait mettre quasiment tout le monde car mes coordonnées apparaissaient dans l'annuaire.

 

Je m'imaginai une vengeance personnelle : pour me faire un tel affront, il fallait sûrement m'en vouloir.

Une femme ?

Ma dernière compagne que j'avais quittée il y a plus d'un an me donnait quelquefois de ses nouvelles par courrier. Je savais qu'elle était encore secrètement amoureuse de moi et il y a quelques mois, elle avait rédigé à mon encontre une lettre incendiaire où elle me reprochait mon silence prolongé. Peu de temps après, elle m'avait téléphoné pour que je lui pardonne les mots qui avaient dépassé sa pensée.

Les femmes étaient tellement étranges et volubiles : un simple détail que nous, les hommes, oublions sitôt la colère passée, pouvait resurgir dans l'esprit d'une femme même des années après comme une bombe à retardement.

Il suffisait d'appeler Sylvie. Pour lui dire quoi ?

"Excuse moi mais je voulais juste savoir si, par hasard, tu m'avais écrit une lettre en oubliant de mettre le timbre?"

Ridicule. Et vexant s'il ne s'agissait pas d'elle.

 

Une ancienne maîtresse qui me relancerait ?

Quand on cherche à séduire quelqu'un, la courtoisie minimale demande de mettre un timbre sur sa lettre d'amour.

Amour ?

Mais bien sur, il s'agissait d'une déclaration d'amour écrite d'une main fiévreuse et expédiée avec empressement par une âme tourmentée.

Le contenu de la lettre devait avoir été tellement soigné, ressassé et réfléchi que la pauvre femme devait avoir oublié le petit détail matériel à apposer sur l'enveloppe : le timbre.

 

  Je ne pus m'empêcher de penser à la douce Coralie, cet ange que j'aimais toujours follement depuis notre rencontre il y a sept ans sur les bancs de la faculté. De peur d'être rejeté et de la perdre complètement, j'avais patienté cinq années avant de me déclarer. Elle m'avait poliment fait comprendre qu'elle ne voulait rien de plus que mon amitié. J'étais resté son confident pendant des années et me disais qu'elle m'appartenait un peu. Avant de me connaître, son fiancé s'était tué dans un accident de moto et depuis elle multipliait les aventures sans s'attacher à quiconque. Cette situation me plaisait, j'étais l'homme qui la connaissait le mieux ou du moins qui croyait le mieux la connaître. Cette situation me convenait car je savais qu'un amour avoué n'aurait pu être aussi beau.

Je craquai un jour après son déménagement dans le sud à près de mille kilomètres de moi car cette distance nourrissait abondamment mes fantasmes. J'imaginais qu'un jour elle se rendrait compte de son amour pour moi et qu'alors j'irai la rejoindre au bord de la mer.

C'est alors que je décidai de lui avouer mon amour... dans une lettre enflammée. Bien pire que la distance géographique et la distance qui se creuse entre deux êtres avec le temps. Elle fit le pire : elle ignora complètement ma déclaration en la minimisant. Selon elle, c'était une folie et je l'oublierai. Seule comptait pour elle notre amitié ou plutôt la distance qu'elle avait si bien su imposer entre nous.

Le temps prit une tournure particulière : nous nous voyons avec plaisir une seule fois par an et nous nous téléphonions aussi peu souvent. Nos principaux sujets de conversation tournaient autour de nos années étudiantes et nous évitions tous deux de parler d'amour.

L'année dernière fut exceptionnelle, le 13 août 2000, lors d'une soirée bien arrosée, elle se laissa aller et nos corps s'unirent pour la première et unique fois.

L'expression "faire l'amour" prit son sens véritable ce jour-là : avant je ne l'avais jamais fait et depuis chaque étreinte me parait aussi tiède qu'un enchaînement de gymnastique.

Depuis ce jour-là, j'ai prié pour qu'elle s'aperçoive de son amour pour moi, je me suis saoulé de désespoir en me remémorant tous les détails de cette nuit-là et en espérant que cet évènement exceptionnel nous lierait à jamais. Je ne pouvais envisager l'idée que rien ne changerai entre nous. L'inadmissible arriva : lors d'un de mes coups de fil, elle m'annonça qu'elle avait passé un moment "agréable" mais qui ne se répèterai plus. Suivit la rengaine de la vieille amitié...

Je songeai que pour immortaliser l'instant, j'aurai du la tuer il y a un an ce 13 août.

Maintenant, elle avait des remords ou mieux peut-être avait-elle eu la révélation de son amour pour moi ?

 

Samedi soir arriva et cette certitude ne me quitta plus : encore un jour avant de la lire.

Mon enthousiasme puéril de la veille disparut. Je déclinai toutes les propositions de sorties : la plus belle des expositions, le plus palpitant des films auraient été bien insignifiants en comparaison de ce qui m'arrivait : j'allai recevoir la lettre qui changerait ma vie et je ne voulais partager ce bonheur avec personne de peur qu'il ne s'échappe ou que l'on se moque de moi.

Coralie envahit tout l'espace de mes pensées durant cette nuit blanche. Epuisé, je passai tout le dimanche à dormir pour récupérer mes forces pour le lendemain : il me tardai qu'arrive lundi, nouvellement le symbole de ma libération.

 

Lundi matin, 8h05.

L'employé de la Poste me tendit une lettre avec sur l'enveloppe, mon écriture. Il m'expliqua : ma mutuelle avait refusé de payer une taxe pour le courrier que je lui avait expédié quatre jours plus tôt en oubliant d'affranchir mon envoi. On me l'avait réexpédié comme un boomerang.

 

Quand, arrivé au bureau, mes collègues me demandèrent si j'avais passé un bon week-end, je ne répondis pas.

 

 

 

       

 

 

 

 

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