PAPY présente la nouvelle n°20 : 

 

 

 

Cosmétique de l'ennemi

ou

De l'inexorable dégradation de l'absolu entraînant la dégénérescence fatidique

de l'humanité

 

 

 

Maintenant je savais reconnaître son visage, je savais discerner ses traits, malsains, vulgaires. Sa figure insidieuse, sa face maculée de tant de crimes et de bassesses. Sa silhouette… elle m’était familière à présent. Il ne peut plus se voiler, s’extirper de l’aura de mes sens, biaiser ma perception. Je savais le reconnaître, enfin.

Jamais je n’avais ignoré sa présence, bien sûr, comme chacun. Jamais je n’avais ignoré cette sorte de pesanteur nauséabonde et fétide qui entourait l’essence de toute chose ; dégradant tous ces idéaux flatteurs en une bouillie froide et sans goût qui s’éprend de notre esprit, de notre âme, de notre corps même, par conséquence ; laissant divaguer et se perdre le premier dans des divertissements futiles , torturant et mutilant le second dans d’atroces souffrances et dilemmes intérieurs, enfin, fatiguant et lassant ce dernier, le réduisant à l’état d’éponge, flasque. Je savais son existence, depuis le plus jeune âge. Aucun ne peut nier. Toute son aura néfaste porte de l’influence, tente de prendre notre contrôle, nous force à obéir à ces non ordres.

On peut l’ignorer, sans doute. Cela est même nécessaire pour vivre sans trop de malheur, oublier son existence, à tout prix, pour avoir l’illusion d’être heureux. Mais faire cela, c’est lui ouvrir grande la porte, l’accueillir à bras ouverts et mieux nous laisser berner. Une fois entré, il s’immisce dans nos tissus, rongeant notre pensée, les miettes de pensées qui nous restent, éparses et clairsemées., lapidant notre cœur, abîmant notre imaginaire, jusqu’à la mort. Pas celle de notre corps, mais celle de notre âme, de notre individu. Notre entrée dans la masse grouillante des autres.

L’ignorer ou le combattre. Maintenant que je sais le voir, le choix n’était plus possible. On ne peut l’ignorer, l’idée de son existence est devenue une part même de mon être, une cicatrice que l’on ne peut effacer. Comment le combattre, seul ? je ne le pouvais. Il me fallait de l’aide. Cela fait plusieurs mois déjà que j’ erre dans les rues à la recherche de ceux qui savent, ceux qui ont l’expérience de la lutte contre le Mal.

Combien sont-ils encore ? Quelques centaines ? Peut-être un millier ? Peut-être plus encore ? Sans parler de tous ces enfants que l’on peut encore sauver. Ils sont jeunes, pas encore investis de cette gangrène. Ces gosses sont notre espoir, leur pureté, leurs idéaux, pouvant encore résister à l’appât du Malin. Ils pourraient encore tenir quelques années. Au moins un an, juste un an. Le temps de leur transmettre notre savoir et d’organiser les bases de la résistance future, afin qu’ils puissent poursuivre le combat et laisser une lueur d’espoir, faible et volatile, qui éclaire nos cœurs.

Je vis ainsi dans les rues, depuis bientôt trois jours, sans manger, buvant peu, quand j’en ai l’occasion. Je me sens faible, je leur ressemble. J’arpente la chaussée avec l’illusion de rencontrer ceux qui parlent. L’illusion, elle m’atteint aussi, elle qui dirige leurs vies. Il me fallait rentrer, de peur de succomber moi aussi. Autour de moi, seulement des visages vides, cris douloureux, rires obscènes, plaisirs outranciers, partout, le mal, présent. Je traverse un parc municipal et m’assois sur un banc rouillé. Des enfants jouent à la balle. Elle rebondit dans un bruit sourd qui me met mal à l’aise. Les cris, les pleurs, la joie… encore et toujours. Cette cacophonie ambiante me disais que c’était sûrement trop tard pour eux. L’harmonie était rompue, déjà. Déjà. Si jeune. De plus en plus tôt. Ils les embrigadent de plus en plus tôt. Pour nous décourager, peut-être. Pour leur ôter toute chance de devenir comme nous, sûrement. La conversion sera d’autant plus dure que leur chute est effectuée il y a longtemps. Les adultes demandent toujours plus de travail, beaucoup trop de travail. On ne peut forcer un adulte sans sa volonté propre. Il faut qu’il prenne conscience lui-même, on ne peut que l’aider, lui montrer le chemin.

L’enfant lui, n’a pas la volonté de ne pas en avoir, on peut le forcer.

Je m’allongeai sur le banc et m’endormis sous le poids de la fatigue inhérente à la dégradation. J’avais trop dégradé ce matin, je n’avais pas encore l’habitude de gérer mon énergie. Il fallait faire attention si je voulais garder un peu d’espoir de survie, pour en garder une once. Pas plus. Plus serait de l’ordre de l’illusion.

Lorsque je me réveillai, il était déjà cinq heures passées. Il commençait à faire nuit ? Pour moi cela ne changeait rien, à priori, l’avenir sera plus sombre encore. Et jour après jour, mon espoir de retrouver des survivants de la pensée s’amenuisait. Beaucoup plus sombre.

Je me levai et décidai de rentrer à la maison, enfin. Finir de me reposer, finir de me remettre d’aplomb, (finir tout court ?). Cette pensée, me vint à l’esprit, atténuée, comme avec des parenthèses autour. A quoi bon lutter, finalement. Ils étaient plus nombreux et détenaient entre leurs mains les pouvoirs. Qui sommes nous face à ces immondes masses mouvantes, emplies de chairs humaines manœuvrées par l’inertie de leurs plaisirs inutiles, seuls buts qui maintiennent en haleine leur corps dans la tranchée qu’ils avaient eux-mêmes creusée ? Pourquoi ne pas me laisser, à mon tour, à l’image de tous ces autres ; oublier cette lutte, vaine ? Prendre ma place parmi eux, celle qui m’est réservée dans leur caveau. Rejoindre ce trafic nauséeux de leur ignoble vie de putréfaction. Du bétail, voilà ce qu’ils étaient, voilà ce que j’avais peut-être encore le choix de devenir. Me laisser aller à leurs loisirs, perdre mon âme et perdre mes soucis, craintes, angoisses. Mettre mon destin entre ces mains. Ces mains maculées de sang. Agrandir son royaume, déjà si vaste, être un support de plus à sa propagation. Lui qui se cache si bien pour mieux nous biaiser, pour moins nous craindre. A quoi bon continuer cette lutte, sans répit, combat de tous les instants dont l’issue propice est plus qu’aléatoire, moins que prévisible. D’ailleurs, pourquoi en aurait-il d’autres ? Je suis peut-être simplement le dernier. Le dernier survivant, le dernier lutteur. Désarmé. Sans armes pour combattre son œuvre, pour dégrader les déjections spirituelles de ses hôtes.

Sur le chemin du retour, je croisai un gamin, regard plein d’innocence. Tant d’espoir en l’humanité au fond de cet iris, de cet océan de pureté. Toute la volonté, toute l’énergie, toute l’innocence. pas encore infestée, pas encore métastasée par sa personne. Tout ce qui est nécessaire à rétablir, non peut-être rétablir les desseins de la beauté, mais du moins rétablir un certain équilibre. Un semblant d’équilibre.

Dans ces ruelles sombres qui menaient à mon domicile, je croisai des centaines de zombies. Ils se faisaient de plus en plus rares au fur et à mesure que le jour décroissait. Mais ce n’était pas plus profitable, car seuls les pires restaient au milieu de la nuit. Je pensais au départ. Quitter la ville, chercher un nouvel Eden où ils se seraient tous regroupés. Je l’avais déjà tenté une fois, pour m’assurer que je ne pouvais pas trouver quelque chose du genre un élu par commune, par secteur, par région. Mais cela était absurde, le choix de devenir ce que j’étais n’est pas délibéré par une tierce personne, divine ou non, mais de notre propre raison, car nous avons su la protéger et la conserver malgré la mort de notre enfance.

Ce qui me faisait peur, c’était la difficulté de me persuader encore de l’existence d’autres comme moi. Malgré mes errances multiples, malgré mes longues traînes de part les routes, je n’ai rencontré aucun résistant, aucun vrai résistant, seulement le mal caché derrière un résistant. Comment alors les reconnaître ? Ils cherchaient sûrement à se cacher, et s’ils sortaient, ils prenaient sûrement le même air heureux que les autres, afin de passer inaperçu, comme je le faisais moi-même depuis quelques semaines. Je rentrai, pour réfléchir, chercher une solution. Vite. Me reposer surtout, récupérer un peu des fatigues, celles dues à la dégradation et celles dues à la présence des autres. Je poussai la porte de mon appartement et rejoignis Julie. Julie était ma femme. Elle se réveilla doucement. Je regardai son visage, pas même démaquillé, se tourner vers moi. Elle avait dû s’écrouler de sommeil en rentrant. Elle se leva et me prit dans les bras. Je me laissai aller dans cette étreinte. Je lui caressai le dos et les cheveux. Elle me mordilla. Ses doux cheveux, brillants du soin qu’elle leur donne. Elle se recula. Un faisceau de lumière éclaira son visage, si doux, si sage. Je la regardai, je l’admirai, suspendu à sa beauté, rehaussée par quelques touches de maquillage ici et là. Ce petit fond de teint discret qui lui masque habilement d’infimes imperfections persistantes ; ces lèvres habilement peintes ; ces sourcils esquissés de cette sorte de fusain ; ces paupières, azur, et derrière encore, ses yeux, ses vrais.

Un flash me fit soudain l’effet d’un électrochoc quand je plongeai au plus profond de son regard. Ce n’était pas elle, ce n’était plus elle. Derrière tous ces fards, ce maquillage de peau, cette cosmétique charnelle, il se cachait, je l’ai reconnu, l’espace d’un instant. Il ne semblait pas s’être aperçu de ma prise de conscience et continuait à vaquer à ses occupations néfastes, au sein même du corps de ma femme. Il fallait en profiter, à armes égales, je ne pourrais sûrement rien contre lui.

Lentement, sans qu’il s’en aperçoive, je commençais à le dégrader. Lentement. Très lentement. Son maquillage commença à couler, laissant de longues marques bleues le long de ses joues. Les minutes s’écoulaient, mon corps continuait à la câliner comme si de rien n’était, tandis que mon esprit accomplissait son œuvre de dégradation. Maintenant, c’était son visage qui coulait, sa peau, ses chairs, ses os devenaient visqueux et se répandaient les uns après les autres sur le sol. Mon cœur tremblait, pris de stupeur. Comment se faisait-il qu’il ne se soit pas rendu compte de mon action à présent. Etait-ce sa volonté, de se montrer sans artifice, sans cette cosmétique de l’ennemi qui lui permettait de se cacher partout. Dans quelques minutes, la dégradation de son masque sera effective. Je serais fixé. Son squelette devenait de plus en plus flasque., découvrant son visage, le visage du mal. De celui qui est absolu et non de son reflet, dégradation du bien.

Il était maintenant face à moi. Cette forme abstraite et répugnante, souche de notre mal être. Il resta encore impassible pendant quelques minutes. Je fixai son visage, à la fois esthétique et difforme. Un sentiment malsain d’admiration commençait à m’envahir. Je le refoulai, j’aurai le temps d’en souffrir plus tard, s’il y avait un plus tard. Il attaqua.

Des flashs envahirent mon esprit, visions d’horreur. Injustice, bêtise, misère, fléaux, maladie, mépris, haine, intolérance, racisme, souffrance, torture, homophobie, manipulation, solitude, misogynie, guerre, violence, indignité, abandon, promiscuité, dépression. Je dégradai à la volée, les deux premières images, rapidement, partiellement, mais une lassitude immense m’envahit immédiatement. Sous le poids du mal être qu’il me procurait, je fus projeté à terre, épuisé, presque paralysé. Je pleurais, recroquevillé, serrant les dents pour ne pas laisser échapper un cri atroce de douleur. J’attendais, tremblant, la mort, le coup de grâce qui allait me pousser au suicide ou à la servitude. Mais il prenait son temps, comme pour jouir de ma souffrance.

Les Barbelés de Dachau. Auschwitz. Buchenwald. Baden Baden. Les chambres à gaz, les fours, les cadavres empilés, l’odeur, la torture, les expériences des nazis, la fatigue, la peur, la réduction des détenues à l’état d’animaux. Le froid. Je ne pouvais résister à de telles souffrances, je sentis la vie quitter mes veines, lentement, la vie et la souffrance. Une pensée me vint, fugitive, tout d’abord. Si c’est un homme…

Me reviennent à l’esprit ces livres qui ont hantés mes nuits. La trêve, l’écriture ou la vie, le grand voyage, toute la prose de Semprun, celle de Primo Levi. Leurs styles, différents et magnifiques, témoins de l’horreur, des facettes de l’horreur, toutes les facettes, même celle qui détient son point faible, celle qui ouvre la porte de la dégradation. Viennent aussi les tableaux de Music, sa touche artistique. Tous ces supports me soutiennent, je commence à dégrader à nouveau le Malin. Il tentait de réduire à néant ma défense en me lançant à la figure le suicide de Primo Levi. Je dégradais à nouveau mais il avait la redécouverte post-mortem de son œuvre. La dégradation était maintenant trop avancée. Continuer cette chaîne revenait à broyer des grains de sables. Le mal ne tenait plus. Quelle grenade pouvait-il encore me lancer ? Le Rwanda, le nu de la terre et ces témoignages avais-je à lui répondre. Car il y avait plus fort que le mal, je le savais à présent.

Il le savait aussi, depuis toujours. Le mal pouvait dégrader ; l’arme pour le faire était l’art.

Le mal commençait à agoniser, dégradé de toute part. Il était devenu plus faible, mais peut-être s’en sortirait-il. Il souffrait le martyre et s’affaiblissait à vue d'œil. Quant à moi, j’étais mort d’épuisement depuis longtemps.

 

 

 

       

 

 

 

 

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