Thibaut présente la nouvelle n°17 :
Cosmétique de l'ennemi
ou
Fin apparente d'une anomalie
Il y a une cosmétique à donner la mort. C'est ce que pensait Marie Delesse en répandant l'insecticide sous forme de larges nuages verts ; la mort, fût-elle celle d'une colonie d'insectes, est toujours esthétique. Elle en avait sous les yeux la preuve ; ces gouttelettes chimiques qui s'abattaient avec un délicieux suintement sur les feuilles des plantes embellissaient incontestablement l'atmosphère.
Depuis
dix ans qu'elle soignait ses plantations, l'instant qu'elle préférait était
resté celui-là - celui où la substance chimique se répand dans l'air et,
silencieusement, avec tout au plus un sifflement qui n'évoquait rien d'autre
que la sobriété silencieuse de la mort, tombe sur les colonies de parasites
qui nichent dans les feuilles. Avec les ans, elle était obligée de se procurer
des produits de plus en plus forts au fur et à mesure que les arthropodes
s'adaptaient aux doses qu'elle envoyait - il lui était même devenu nécessaire,
à partir d'une certaine époque, de ne conserver de ses cultures que les
plantes les plus résistantes, les autres ayant succombé aux insecticides.
***
Marie Delesse avait eu une enfance remplie de cauchemars peuplés de répugnantes créatures qui s'agitaient dans tous les sens autour d'elle, dont elle sortait immanquablement terrifiée. Ce qui la dégoûtait le plus n'était pas la sensation d'être envahie - non, les invasions ne lui répugnaient pas - ce qui était vraiment insupportable, c'était l'idée que ces choses soit vivantes. Le simple concept de la vie - ce fluide indéfinissable qui était aussi son essence à elle -, d'une vie si atrocement répugnante et avec laquelle elle partageait pourtant un certain nombre de caractéristiques élémentaires suffisait à lui faire perdre la totalité de ses moyens. Elle avait ainsi constitué dans sa petite enfance toute une galerie zoologique mentale de bestioles nuisibles : insectes, araignées, rongeurs, méduses, grenouilles, serpents, calmars - le calmar était incontestablement ce qu'il y avait de pire, car, avec sa dizaine de membres, il constituait une invasion à lui tout seul.
A
l'âge adulte, elle passait donc l'insecticide avec un sentiment merveilleux de
purification religieuse, de purgation salvatrice et d'extermination créatrice -
et, à chaque fois, après qu'elle eût baptisé les bacs de terre à l'arsenic,
ne restaient que les purs : les plantes calmes, immobiles et luxuriantes, qui se
balançaient doucement, secouées par le faisceau de liquide.
***
Chaque semaine, Marie Delesse déjeunait avec son chef de service. Un homme imposant, obèse même, mais d'une adresse surprenante. Les masses de graisses qui enveloppaient son corps ne semblaient pas le gêner le moins du monde, comme s'il avait été un homme maigre enfermé dans une combinaison gonflable qui, quoiqu'un peu encombrante, aurait été suffisamment légère pour ne pas entraver ses mouvements.
C'était un rituel que le chef de service lui-même avait imposé : plutôt que de perdre son temps à recevoir ses employés dans son bureau pour des compte-rendus inutiles, il préférait déjeuner régulièrement avec trois subalternes simultanément. On avait l'habitude de ridiculiser cette pratique dans les autres services, mais M. Kandinsky - c'était son nom - ne se préoccupait pas des lazzi.
« Du nouveau ? » demandait-il invariablement dès qu'il se mettait à table.
Marie Delesse répondait de manière faussement désinvolte :
« Rien de spécial. »
Kandinsky lui jetait un coup d'oeil furtif et méfiant, comme s'il voulait vérifier qu'elle ne mentait pas, avant de commencer à manger. La plupart du temps, tous les protagonistes mâchaient longuement sans dire un mot avant que l'un d'entre eux n'interrompît le silence.
Cette fois-ci, ce fut M. Kandinsky qui ouvrit la bouche. A chaque fois qu'il prenait la parole, c'était soit pour s'informer des conséquences d'une mesure prise en haut lieu - il n'y en avait pas eu cette semaine -, soit pour demander le sel et le poivre : on n'avait que l'embarras du choix.
Etonnamment, ce ne fut pas une demande qui s'échappa de sa bouche, mais un son qui ressemblait autant à un gémissement qu'à un mugissement. Voyant qu'on se contentait de le regarder avec des yeux étonnés, il recommença plusieurs fois à gémir et à mugir, jusqu'à ce que le reste de la salle comprenne qu'il ne devait pas se sentir très bien. Quelqu'un appela une ambulance, et on commençait à croire qu'il allait y passer - il commençait à devenir violet - quand les premiers secours arrivèrent. Etant donné son état, personne ne se donna la peine de tenter de le soigner sur place et monsieur Kandinsky fut embarqué instantanément.
Tout le monde quitta la salle dans une certaine agitation. Tous en profitèrent pour prendre une demi-journée de congé : c'était toujours ça de pris.
Quand
Marie Delesse apprit, dans l'après-midi, que Kandinsky s'en était tiré sans
trop de dommages - une crise cardiaque des plus courantes, disait-on -, elle
commença à soupçonner quelque chose. Vérification faite, ses craintes étaient
fondées : elle n'avait mis dans le verre de son chef de service que la moitié
de la digitaline qu'elle avait prévue.
Juste avant de se rendre chez elle, Marie Delesse était passée dans un supermarché acheter sept litres d'eau de Javel ainsi que plusieurs pulvérisateurs d'insecticide supplémentaires.
Marie Delesse ne vivait pas seule : elle partageait pour l'instant son appartement avec, outre ses plantes, un certain nombre d'acariens, d'insectes divers, peut-être (sait-on jamais !) de rongeurs et des millions de bactéries. Elle avait toléré leur présence jusqu'ici : ça n'allait pas durer longtemps.
La joie habituelle de la pulvérisation de l'insecticide et la réminiscence de ses souvenirs d'enfance l'avait subitement convaincue d'une chose : l'ennemi, le seul ennemi qu'elle pouvait avoir, c'était la vie. Tout simplement.
Le matin même, elle avait été prise d'une soudaine aversion pour tout ce qui était vivant. La vie - avait-elle lu - sous toutes ses formes provenait d'une seule et archaïque macro-molécule, datant de quelques milliards d'années. Elle avait ensuite absorbé une partie importante de la réalité extérieure - le monde minéral, auparavant magnifique, calme et paisible - pour pouvoir s'étendre, évoluer, se diversifier et envahir tout ce qu'elle avait pu envahir. La vie lui paraissait de plus en plus dégoûtante : elle était, forcément, à l'origine de tout ce qu'il y avait de rampant, de visqueux, de souffrant et d'anormal sur Terre. Ce n'était ni plus ni moins qu'une répugnante anomalie qui s'étendait irrésistiblement. La simple pensée qu'il pût y avoir de la vie chez elle lui était aussitôt devenue complètement insupportable.
Marie Delesse commença donc par noyer littéralement son habitation sous l'eau de Javel, avant de passer de l'insecticide partout, jusque dans ses vêtements et dans son lit. Elle ressentait la même joie que lorsqu'elle aspergeait ses plantes : une jubilation sourde et quasi-mystique. C'était probablement la même sensation que ressentaient les grands chefs militaires de l'Antiquité lorsqu'ils voyaient l'ennemi en déroute, bien qu'il y eût une différence irréductible : son combat à elle était cosmétique. Elle répandait les produits chimiques comme elle aurait passé un produit de beauté ; et là où la plupart de ces produits se contentaient de masquer la réalité, Marie la purifiait de fond en comble, concrètement, complètement. Bientôt, toutes les traces de la répugnante anomalie qui avait envahi son habitation serait éliminées. Marie Delesse jubilait.
Pour
la première fois de sa vie, elle eut l'impression de s'endormir comme un bébé
- ou comme une pierre.
***
Toutes les jubilations, toutes les exaltations, les joies incommensurables et les illuminations mystiques sont provisoires. Et n'embellissent pas forcément de leur trace les événements qui suivent, loin de là.
C'est la première chose dont s'aperçut Marie Delesse en se réveillant. Elle avait pourtant la ferme conviction d'avoir éliminé toutes les créatures vivantes de son habitation : non, le problème était ailleurs.
Pour tenter de comprendre, elle se leva. Il lui fallut prendre deux heures pour tout inspecter de fond en comble, plafonds, planchers, murs, papiers peints, chiottes, cave, grenier, sous-sol, replis, fenêtres et bouches d'aération, avant de se rendre à l'évidence : elle était bien passée partout. La vie était certainement réellement éliminée. Alors d'où venait cette impression d'avoir commis une erreur fatale, d'avoir oublié le point le plus important, comme une vestale qui aurait failli à son culte ?
La réponse - si évidente fût-elle - fut plutôt longue à venir. Elle dut réfléchir longuement, passer en revue - mentalement cette fois - les lieux. Elle avait tenté de se débarrasser de son chef de service, tout simplement parce qu'il était la plus grosse masse vivante dans son entourage immédiat. Elle avait éliminé tous les animaux qui pullulaient - à n'en pas douter - chez elle, allant jusqu'à jeter tous ses aliments puisqu'ils provenaient d'une source organique. Que restait-il ?
Il se passa une demi-heure de plus avant que l'illumination ne la saisisse.
Reprise brusquement de la même exaltation que la veille, elle se hâta d'avaler tout le contenu d'un tube de somnifères - périmé, de surcroît - et d'attendre, patiemment, que la mort vienne.
Elle eut à peine le temps de se souvenir que dans son cadavre allaient malheureusement s'infiltrer des millions de bactéries et d'animaux divers avant de succomber tout à fait.
Elle mourut en ayant l'impression de devenir profondément cosmétique.