Laureline présente la nouvelle n°11 :
Cosmétique de l'ennemi
ou
Le feu sacré
La SNR, Société Nationale de Ravitaillement, était encore en retard et Armand commençait à se sentir défaillir, tuméfié par la faim. Comme chaque semaine, le train de la compagnie marchande approvisionnait les deux millions de population qui s'agitaient dans la ville de PierreLarme, avide en ce Lundi matin de recevoir leur nourriture car les portions étaient tellement infimes qu'il ne restait jamais rien à manger le Dimanche soir et qu'il fallait languir jusqu'au lendemain. Et les Dimanche déjà si tristes par l'apathie qu'ils suscitent dans le vide et l'absence de toute activité, devenaient de cruelles heures que l'on essayait vainement de combler.
Armand avait passé la matinée à songer au carton sale et rebondi qui serait déposé par le livreur devant sa porte après un bref coup et une signature réglementaire, un échange de regard si fade qu'il suffirait à toute conversation. Ce carton était toujours le même, récupéré chaque Vendredi soir pour être rempli à nouveau la semaine suivante dans un souci d'économie et dans le cadre de la campagne anti-pollution. La mécanique ne souffrait pas le moindre écart de conduite et Armand, si étourdi de nature, si détaché des réalités terrestres, avait bien du mal à s'y plier malgré le risque encouru de vivre la semaine entière avec une cuisine vide.
Pourtant,
aussi désabusé et jauni paraissait le carton, aussi extraordinaire était son
contenu. Ce qu'il recelait pour Armand ressemblait à un trésor d'éclats
chatoyants, une ribambelle de saveurs parfumées qu'il regardait avec un émerveillement
d'enfant, tant il dégustait déjà par la pensée les panels d'oranges, de
citrons et de cerises, les chairs onctueuses et souples de la viande fraîche,
comme si manger les couleurs et les formes pouvait redonner à sa chair
appauvrie par les nuits de veille et l'abus d'alcool, une énergie divine pour
redessiner l'esquisse abêtie de son visage, et jeter sur ses souvenirs un voile
arc-en-ciel. Il attendait cet instant de vie si primaire et si léger comme un
suc religieux pour se préserver de toute douleur, car les heures où l'on
apaise les besoins de son corps lui semblaient une respiration lente et
profonde, un réveil dans la paix et l'oubli de la journée, l'oubli de la
destinée. Pour rien au monde, il n'aurait sacrifié ces moments de plaisir véritable
qui ravivent les feux rougeoyants des regards.
Aussi quand il entendit enfin le sifflet rassurant du train, poussa-t-il un
soupir de soulagement car l'heure du déjeuner était déjà passée depuis plus
de deux heures et son esprit ne parvenait plus à s'absorber dans les travaux
qu'il devait absolument finir pour le soir. Les gestes rituels s'en suivirent
dans la précipitation et dès que la porte fut refermée, il alla placer en désordre
les aliments dans les placards et les rayons jamais lavés de son réfrigérateur
avant de lancer un coup d'œil lassé sur la longue liste qui accompagnait
chaque approvisionnement. Sur le papier en caractères imprimés s'étendaient
les consignes infinies de sécurité que le ministère de la santé recommandait
à tout particulier. Ces consignes de propreté, de soin de la nourriture, de
cuisine, de proportions à respecter pour ne pas prendre de risques inutiles, se
déclinaient sous la forme négative de l'interdit qui énervait en permanence
Armand :
"Ne pas dépasser les doses prescrites, ne pas mélanger les aliments sans l'avis de votre nutritionniste, ne pas dépasser 3000 calories par jour, ne pas manger plus de deux sucres dans la journée, ne pas laisser les fruits et légumes frais sans surveillance, ne pas prendre de kilos superflus, ne pas avaler de charcuteries pour éviter le cholestérol, ne pas jeter la nourriture, ne pas négliger les dates de consommation, ne pas chanter, rire, parler pendant le repas, ne pas utiliser plus d'une fois par jour le micro-ondes dont les ondes sont nocives pour le cerveau, ne pas abîmer sa peau, ne pas inverser l'ordre des plats, ne pas prendre trop d'éléments salés pour les reins, les caillots dans le sang, le diabète, l'arthrose, la toxoplasmose, la ménopause, la listériose, la gastro-entérite, le rhume des foins, le cancer des poumons, la perte des neurones, le typhus, le choléra, la tuberculose, les rhumatismes, l'acné, la chute des cheveux, la tendinite, la sclérose en plaque, l'eczéma, l'empoisonnement …etc."
Toutes
ces mesures pour éviter les hôpitaux surchargés et les dépenses de santé étaient
le plus souvent méticuleusement respectées par les habitants de la ville qui
se sentaient ainsi protégés contre d'éventuelles tempêtes microbiennes
incontrôlées, mais Armand ne se souciait plus depuis longtemps des maladies et
se serait volontiers laisser dévorer de l'intérieur par l'une d'elles, plutôt
que de perdre un temps si précieux de rêve et de travail à s'en préoccuper.
Il mit ainsi par réflexe la liste à la poubelle, attrapa un peu de viande
qu'il mangea crue, relevée de sauces grasses et épicées, fit chauffer des
pommes de terre dans son four à micro-ondes et s'assit sur son canapé devant
la baie vitrée de son appartement pour contempler l'horizon en avalant son
repas si déséquilibré, mais tellement à son goût.
Il lui fallait désormais, sitôt le déjeuner fini, se remettre à la tâche,
reprendre la liasse de papiers qui jonchaient son bureau et relire encore,
reformer, remodeler, extraire de la glaise des mots ses vers, les polir, et les
enchaîner aux cordes de sa plume, parcourir inlassablement le processus créateur
qui le laisserait exsangue au crépuscule, évidé de toute la sève de son âme.
Il avait commencé d'écrire à 14 ans en lisant son grand maître Victor Hugo.
Il admirait sa maîtrise du discours, la parfaite ordonnances de ses phrases :
cette sublime métamorphose de tous les ligaments des mots , des octosyllabes
aux alexandrins, lorsqu'il parvenait à faire d'un vers un homme en marche vers
la lumière. Ce désir d'écrire s'était alors imposé comme la plus simple évidence,
le plus élémentaire sens à donner à son existence. Il était né, il en était
sûr, dans les balbutiements de ses premières rimes si maladroites et si
passionnées. En elles apparaissaient déjà toutes les angoisses et tous les
cris qui lui avaient assuré un succès d'estime dans les cénacles étroits de
sa ville, mais surtout qui lui avaient gagné aujourd'hui l'amour de sa bien-aimée.
Il voulait lui écrire pour le soir un poème si sensationnel, si unique,
qu'elle l'aimerait à la folie.
Pour la première fois, il dînerait avec elle, chez elle… Et cette fois-là,
il se le promettait, cela n'arriverait
pas.
Plume, son chat sorti tout droit des œuvres de Michaux, sauta sur ses genoux
pour chercher une caresse. Il n'eût que le temps de soulever l'assiette vide de
son déjeuner et de la poser sur la table basse devant lui. Il accorda un peu de
tendresse à son compagnon puis se leva, alla chercher dans son placard la
bouteille de vin rouge pétillant qu'il faisait venir en contrebande de la
province, car les doses par individu étaient très surveillées pour prévenir
les méfaits de l'alcoolisme. Il ne savait plus depuis combien d'années il
buvait. C'était devenu pour lui comme une seconde salive sans laquelle il
n'aurait pu parler, agir, penser, ni rire très longtemps.
Et surtout pas écrire.
La
bouteille rejoignit donc sa consœur déjà vide sur la table de travail, et
remplit pesamment son office de bourreau, aussi délicieux que nécessaire. Peu
à peu, une chaleur aiguë prit possession du ventre d'Armand et les heures se
remirent à défiler dans l'âpreté de l'écriture sans qu'il ne s'en rendit
compte.
***
Trois femmes dans sa vie l'avaient absorbé tout à fait. Il partageait celle
d'une baronne, protectrice généreuse, étouffante par son affection, mais si
apaisante, et si présente. Elle l'entretenait, payait la publication de ses
recueils, et consolait sa mélancolie infatigable. Mais il n'avait jamais éprouver
pour elle autre chose qu'une tendresse résignée, qu'un appétit de malade défaillant,
avide de soins et d'oubli : auprès d'elle, il se croyait à l'abri de tout envoûtement,
à l'abri de ce fléau qu'il sentait sourdre en lui, et qui lui brûlait l'intérieur
des paumes, à l'abri de cela.
Il refusait de se souvenir de celle qu'il avait aimé véritablement, de toute la puissance de son âme, avant. Elle avait vécu dans une autre pays que le sien. Elle lui avait écrit autrefois pour le féliciter de ses poèmes. Ses mots ! Ses mots si violents ! Une passion furieuse l'avait submergé ! Fébrile, il mourait de ses lèvres intouchables, mourait de cette distance insoutenable ! L'échange épistolaire brûlait ses yeux, son visage blême, le brûlait de rage, de soupirs, de soupçons, de doutes mordants.
C'est alors qu'elle était venue, sa damnation.
Chaque lettre plus intime déclenchait en lui une fureur grandissante, un désir obsédant, une douleur atroce dans la paume de ses mains. Son esprit devenait un abîme effroyable où ne gisait plus que l'image de cette femme, une étrange image puisqu'il ne l'avait jamais vue que par l'intermédiaire d'un portrait, envoyé par courrier.
Il ne comprenait plus le monde autour de lui, ses amis, son travail, qu'à travers un voile indistinct, gardait un air hagard et hypnotique. La pensée de cette femme conditionnait chaque mot sorti de ses lèvres, le rendait absent à tout. Il lui semblait même ne plus avoir de corps, et accomplir mécaniquement toutes ses tâches, tandis qu'il se concentrait uniquement sur ce qui l'habitait.
"Je voudrais grandir près de toi, dormir contre tes nuits, écrire dans tes yeux, et respirer ton temps, fermer mes yeux pour m'ensevelir en toi.", s'écriait-il. Rien n'existait qu'elle ne désignait. La démence l'arrachait à lui-même. Les brûlures s'accentuaient. Une fièvre intenable ne cessait de le parcourir. Il ne l'avait alors rencontrée qu'une fois, lors d'une escale furtive et caressante dans son pays.
Et cela s'était produit.
Depuis,
la nausée, l'alcool ne le quittaient plus.
Seule comptait désormais la troisième, l'impénétrable, qu'il n'avait jamais
aimé qu'en silence ces derniers mois, désespérément : Violette. Pourtant,
Armand avait vieilli depuis son premier amour. L'alcool avait obscurci son
cerveau et son talent de poète. Il s'était surpris à recopier des passages
entiers de ses anciens poèmes d'amour pour les offrir à Violette : il l'avait
fait d'un cœur sincère, sans souci du passé. Il pensait simplement que ses
mots reflétaient son amour et convenaient aussi bien à chacune. Il ne réalisa
pas le risque qu'il prenait. Vian avait un crève-cœur, Armand n'avait qu'un crève-mots
: sa plume qui grattait le papier de ses vers langoureux et gothiques. Il en
confectionnait des cathédrales lunaires où vénérer sa bien-aimée. Il la
connaissait très peu, et n'avait jamais osé lui parler avant ces derniers
jours, se contentant de l'aimer de ses yeux chaque fois qu'il le pouvait. Il
creusait son être, en lissait chaque contour et sous ce masque parfait, déversait
l'univers de ses désirs, de ses angoisses, de ses folies. Les traits de
Violette étaient pleins de sa passion.
***
Dans sa ville, chaque homme présentait un dégradé de couleurs et de tailles
selon sa personnalité. Il y avait des êtres lumineux, mais ils étaient rares.
Plus ils étaient étriqués, plus ils étaient chétifs, les épaules courbées
en avant. Leurs yeux fouillaient à droite et à gauche, mais ne pouvaient
jamais percevoir que des fragments de réalité. A l'inverse, plus les êtres étaient
bienveillants, plus ils étaient élancés, les yeux brillants de pouvoir
contempler le ciel et les autres. Armand appartenait à ceux qui, d'une assez
bonne taille, pouvait regarder le monde autour de lui, mais sa constante
tristesse tournait son regard vers le sol lorsqu'il marchait. Son corps
paraissait d'un gris sombre, comme s'il avait été recouvert de cendres, mais
au dedans, tout en lui brûlait.
Violette était fine et mince, la peau couleur de chêne, toujours vêtue de
voiles légers, transparents, derrière lesquels on devinait le corps, des seins
abandonnés à la caresse du tissu, à ses hanches insolentes. Elle portait
toujours un bracelet d'or luisant sur sa peau, et un diamant autour de son cou.
Ses paupières, ciselées de minuscules fleurs bleutées révélaient des yeux
composés de myriades de cristaux, un regard toujours fixe. Elle semblait ne
voir personne. Aucune statement ne venait l'entacher, ni l'infléchir.
Violette
était l'impassible bien-aimée.
Armand avait créé une encre spéciale pour écrire les vers qu'il lui dédiait,
un mélange de myrtilles et de musc pour se ressouvenir de son parfum. Ainsi,
quand il écrivait, elle s'exhalait de ses mots et sa présence vaporeuse pour
un moment encore le chavirait, et s'enfuyait, pauvre fumée bleue dissoute dans
l'ombre. Il la guettait chaque soir, dans le petit square près de sa demeure.
Il la regardait frénétiquement, dissimulé par un arbre, se promener au crépuscule
dans ce petit coin de nature qu'elle aimait tant, avant de s'enfuir. Armand
tremblait tout le jour dans l'attente de ces quelques minutes de bonheur ; il
s'enivrait à n'en plus finir. L'alcool, en brûlant son âme, lui ôtait la
douleur de penser.
Il contemplait ses cheveux emmêlées d'étoiles, qui se balançaient sur ses épaules au gré de ses pas . Elle portait la main à ses cheveux, doucement, sans aucune raison, juste pour secouer leurs longues boucles dorées, accrochant de ses doigts insouciants la bise du soir, le bleu nacré des ombres naissantes et le cœur d'Armand. Après son passage, il passait le reste de la nuit à frôler de sa main les pierres et les arbres qu'elle avait touchés, prenait le même chemin, comme si la terre pouvait insuffler dans son être un peu de la grâce qu'elle avait, sans le savoir, délaissée sur le gravier.
Armand penchait ses lèvres sur le tronc où elle s'appuyait parfois en rêvant, et il embrassait l'écorce avec la même douceur tremblante que s'il avait touché sa peau. Il avait le sentiment que tous ces gestes le rapprochaient d'elle, que ce rite tant de fois accompli créait un lien indissociable entre eux. La passion le submergeait de nouveau.
Il l'aimait en voleur, envolée. A tourner en rond. A perdre la raison. Qu'était-il en dehors de ce gouffre qui l'aspirait ? Il pensait : "Pour toi, que faut-il faire insoumise et rebelle ? Etonnamment pure qu'on perd le regard et le savoir ? Mon explosive. Le vide m'effraie, ces jours vides de toi."
Il la cherchait dans ses silences ; que ne venait-elle pas à lui ?
Ses
nerfs lentement mangeaient sa tête.
***
Chaque fois qu'Armand pouvait voir Violette le soir, il n'osait l'approcher,
bien qu'elle ait remarqué sa constante présence lors de ses promenades. Ne
sachant que lui offrir, ni comment l'aborder, il avait décidé de planter dans
un coin de terre du jardin les vers que son amour avait fait naître, la mosaïque
de ses songes. Il y avait tant de palpitations obscures dans chaque mot que les
vers donnèrent des fleurs et des arbustes.
Il
avait commencé par planter des alexandrins afin que grandissent de chaque côté
d'un petit chemin de pierre de longues plantes torsadées qui joignaient leur
cime, pour dessiner des arcades dans le ciel. Une révérence tressée pour
elle. Son parterre fut bientôt parsemé d'ambre, de jaune et d'ocre. Plus les
vers étaient courts, plus ils formaient de petites fleurs fragiles; plus ils étaient
tristes, plus leur couleur virait au rouge sang. Mais certains se révélèrent
si noirs qu'ils se transformèrent en ronces calcinées : Armand les arracha
vivement avant que Violette ne les vit.
Quand elle se rendit compte de ce présent, Violette tomba instantanément sous le charme, émerveillée par tant de beautés. Armand exulta, mais cette joie même le troubla jusqu'à la douleur. Des barrières en lui se rompirent. Il osa alors se montrer à elle sur le petit chemin. Elle lui sourit pour la première fois. Il vint la rejoindre et lui parla enfin.
Les
mots s'écoulaient de sa bouche avec peine. Les mots hésitaient entre ses lèvres
tremblantes. Il ne la regardait pas. Elle l'écoutait et parfois souriait aux
hommages qu'elle recevait. Il sentait d'inexprimables brûlures dans la paume de
ses mains à chaque fois qu'il disait un mot plus tendre que les autres. Il en
pensait de bien plus furieux.
Les soirs suivants répétèrent ce cérémonial. Armand s'enhardit, et
entretint davantage Violette de son amour. Mais, au fur et à mesure que ses
mots se faisaient plus intimes, les brûlures dans ses paumes devinrent de plus
en plus vives. Il n'en tint pas compte. Il oublia de vivre en dehors d'elle.
***
Quand Armand, à sa table de travail, s'éveilla de sa transe, les vapeurs
lourdes de l'alcool dans sa tête, il se sentit profondément heureux. Il
n'avait plus écrit si bien depuis très longtemps. Il était sûr de lui, de la
beauté irrésistible de ses mots entièrement nouveaux. Il s'habilla à la hâte
pour le dîner. Il avait prétexté auprès de la baronne un désir pressant de
travailler ce soir-là pour se libérer de ses devoirs envers elle. Il sortit
dans l'air frais et rassérénant du soir, puis se rendit chez Violette. La tête
lui tournait violemment ; il pensa que c'était l'angoisse du premier
rendez-vous amoureux.
Une
fois près d'elle, il ne put s'empêcher de la dévorer des yeux : elle
s'amusait de cette adoration muette, du tremblement de ses mains. Elle lui
parlait, mais il ne répondait qu'à peine. La rage voluptueuse de la passion
l'assaillait ; il n'avait plus aimé depuis l'autre, et il se sentait prêt à tout, invulnérable. Son âme
redevenait insensiblement un précipice, tout entière balayée par un désir
fou, absurde, incontrôlable, un désir qui remontait des ombres de lui-même.
Un insaisissable délire où vacillait sa réalité. Il tendit à Violette ses
poèmes, et tandis qu'elle les lisait avec une émotion bouleversante, Armand ne
se possédait plus. Une ennemi de feu se substituait à son corps. Il
tressaillit.
Quand Violette releva son visage ravi vers lui, il se décida à l'embrasser. Il
approcha ses lèvres des siennes. Ce fut un frémissement de douceur et de
frayeur, une chevauchée de plaisirs indistincts encore et de caresses à venir,
qui parcoura son être. Violette accueillit ses baisers. Plus il sentit ses lèvres,
plus la douleur devint forte dans la paume de ses mains à tel point qu'il dut
s'écarter brusquement. Il ouvrit ses mains et aperçut avec effroi dans chacune
une flamme grande comme le pouce, qui brûlait et le blessait sans pour autant
abîmer son corps. C'était comme un appendice flamboyant à son être.
Cela était revenu.
Les flammes lancèrent une souffrance aiguë dans tout son corps ; il ne pouvait plus échapper à sa damnation. Pour toucher Violette, il fallait la brûler.
Le souvenir de son ancien amour se figea dans sa mémoire : il était trop tard. Armand, les mains en feu, était hors de lui-même. Lorsque Violette vit ces flammes, elle prit soudain peur. Elle voulut se dégager. "Ne fais pas ça !", cria-t-il ! Alors, tout recommença comme avant. La colère et l'envie envahirent Armand, furieux de sentir la terreur de Violette, de voir son visage se convulser soudain de dégoût pour lui, pour son cœur débordant d'amour, de sentir ses mains le repousser et le maudire. Plus de féerie amoureuse, plus d'hommages et de tendresse. Le désir d'Armand le consumait : il éprouva un besoin insoutenable de partager sa passion, d'enflammer Violette.
Il n'y eut qu'un cri violent, effrayant et Violette ne fut plus qu'un tas de cendres aux pieds d'Armand.
Il suffoqua.
Horrifié, il regarda ses mains, l'instrument morbide de sa rage d'aimer. Il retourna les flammes contre lui. Elles refusèrent de le prendre. Alors, il choisit un moyen détourné. Il n'y avait pas d'alcool chez Violette. Armand courut à la salles de bains. La première chose qu'il vit, fut son visage défiguré par la haine dans le miroir, et juste en dessous, une rangée de produits cosmétiques.
Il en chercha un qui puisse lui venir en aide, attrapa avec les dents le flacon de parfum à la myrtille et au musc de Violette et revint dans le salon. A l'endroit même où Violette était morte, il laissa tomber le parfum qui se répandit sur le sol. Il se coucha, s'imprégnant de son odeur sublime, la seule qu'il posséderait jamais, approcha ses mains, dont les flammes étaient devenues gigantesques, de la flaque de parfum dans laquelle il gisait : le feu prit instantanément.
Armand
s'immola.
***
La baronne, une femme hautaine et possessive, prit cette double mort comme une
trahison. Armand l'avait trompé, elle qui s'était dévoué à lui. Pour se
venger, elle fit d'abord jeter au feu tous ses poèmes, puis ramasser ses
cendres, et ordonna qu'on les mélange à de l'huile dans une lampe, pour le
faire brûler éternellement.