Marion de Ker présente la nouvelle n°10 :
Cosmétique de l'ennemi
ou
L'absurde tentative
à A.N.
(avec beaucoup d’humour !)
Il avait tout prévu !
Enfin, c’est ce qu’il croyait...
Ce matin-là, Jean-Patrick Bessonnade s’était levé tôt, ne pouvant dormir, trop excité à la pensée de la cérémonie de l’après-midi. Il savait qu’ils seraient là, tous au grand complet, qu’ils seraient émus, bouleversés, graves, tendus. C’était si soudain, il savait que certains d’entre eux ne pourraient s’empêcher de parler à voix basse ou de s’interroger du regard et les questions sous-jacentes émergeraient comme un mystère qui intrigue et qui effraie.
Ils évoqueraient les circonstances, l’accident, la voiture. Pourquoi Christian F. avait-il acheté cette grosse cylindrée allemande ? Pas tape à l’oeil, ah non, ce n’était pas son genre, mais puissante, extrêmement rapide, facile à conduire, et qui, sans en avoir l’air, vous emmène à 260 Km/h, vous berçant de son ronronnement voluptueux. Vous ne vous rendez compte de rien. Modèle que les connaisseurs appréciaient immédiatement.
Bien sûr, Christian F. allait voyager beaucoup depuis qu’il avait racheté cette PME de province officiellement pour sauver les quatre vingt deux emplois menacés : Il faut dire que Christian F. était très catholique, jusqu‘au fétichisme, quand on sait que le couple F. a appelé ses deux enfants respectivement Christophe et Christel, parce que, tout comme son propre prénom Christian, ils comportent le mot sacré “Christ”. Mais en réalité, il commençait à s’ennuyer à Paris et ne supportait plus la moindre hiérarchie. Christian avait un ego et un orgueil qui le rongeaient intérieurement. Il avait toujours lutté contre cette envie maladive de dominer, de tout contrôler, de diriger, de brasser un “C.A.”, de faire fructifier un bénéfice, d’augmenter les profits. C’était son rêve de toujours et il se défoulait parfois dans sa famille en exerçant une petite tyrannie qui agaçait tout le monde et qui passait comme elle était venue, sans raison véritable.
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Maintenant, ses enfants étaient grands, partis de la maison, et sa femme, Isabelle, de tempérament calme, avait depuis longtemps organisé sa vie dans la journée entre les bridges, les expositions, le tennis hebdomadaire et les associations caritatives qui l’occupaient plusieurs heures par semaine. Christian F. ne pouvait rêver meilleure épouse, elle était cultivée et fidèle ; d’ailleurs la séduction n‘était pas sa préoccupation première, non, le jardin secret d’Isabelle était ses amies et l’amour de la musique, de l’opéra, et plus précisément de Wagner. Elle ne manquait jamais une représentation à Bastille ou à Garnier. Isabelle et Christian avaient même fait le voyage à Bayreuth pour le festival consacré au Maître. Leurs moyens le leur permettaient, ils en profitaient.
Isabelle avait son rythme, en deux temps, quand Christian F. était à la maison et quand il n’y était pas. Ils habitaient un bel appartement parisien et sortaient plusieurs soirs par semaine entre amis ou allaient “aux spectacles“. Ils formaient un couple uni et fiable.
Elle n’avait pas vraiment cru à ses projets qui ressurgissaient à chaque crise professionnelle dans l’établissement financier où il travaillait et dont il était devenu immédiatement un actionnaire important. Actionnaire, mais pas Directeur Général, pas celui qui commande, qui a les pleins pouvoirs, celui qui donne les ordres, qui décide en dernier lieu, celui qui confie les missions, celui qui est invité dans les réceptions au plus haut niveau de l’État, celui que tout le monde respecte et craint, le numéro 1 en somme. Elle ne faisait pas plus attention que d’habitude à ce coup de colère contre Monsieur X, le DG qui décidément ne comprenait rien à rien, qui retardait les actions, ne retenait pas ses idées. Il devait toujours se battre, se justifier, argumenter et quand il rentrait chez lui, il était souvent dans un état de tension extrême. C’est alors qu’il fulminait :
“ Cette fois-ci, j’en ai plus qu’assez. Je ne le supporte plus. Il faut absolument que je parte de cette “boite”. Tiens, fin février, je pars pour Toulouse évaluer une entreprise. Si c’est intéressant, je la prends tout de suite.”
“ ...Oui,” dit-elle,” tu verras sur place, de toute façon ça te feras le plus grand bien de partir du bureau un jour ou deux“. En pensant qu’il n’y aurait pas plus de suite pour eux, que lors des affaires précédemment évaluées qui avaient atterri dans le giron de la banque.
* * *
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Soudain, une agitation s’empara de la foule qui attendait depuis plus d’une heure. Telle une apparition, elle a surgi d’une de ces portes mystérieuses des stands des maisons d‘édition. Personne ne l’avait vue venir, et maintenant elle se tenait là, toute droite, reine triomphante se préparant à la rencontre finale. Les dédicaces grisaient Roberta Mélian, devenue véritable “Rock-star de l’écriture”, elle se délectait de ces séances. Elle entrait en scène pour un “show” de deux heures. Elle aimait le contact direct et se nourrissait de l’admiration inconditionnelle et palpable de ses fans. Elle avait besoin de leur parler, de soutenir leur regard, de recevoir leur sympathie et leur amitié.
Elle en connaissait même certains personnellement. Roberta Mélian faisait partie de ces artistes qui dialoguent, qui échangent, qui se donnent, qui répondent aux lettres et qui parfois vont jusqu’à téléphoner. La stupéfaction de l’intéressé n’a alors d’égal, que sa joie incontrôlable. Avide d’émotions échangées, elle a suscité la création de nombreux sites Internet, tous spontanés. Roberta Mélian affirme ne rien y entendre à l’informatique, et les forums riches en analyses et discussions de toutes sortes ayant un rapport de près ou de loin à l’oeuvre ou à l’auteur, se font sans son intervention, ni celle de son éditeur.
Les passionnés qui défilent aujourd’hui devant leur “Déesse” sont venus seuls ou bien en groupe ou encore font connaissance à cette occasion, après avoir organisé leur rendez-vous via le réseau. Ils sont venus de Paris, de province, de l’étranger aussi. Ils sont variés, divers, multiples. Ils sont timides, sages, silencieux, bavards, calmes, excités, chahuteurs, concentrés, distraits, vifs, jeunes, étudiants, lycéens, adolescents, parents, retraités, enfin une large palette d’individus.
Dans la file d’attente, c’est la joie qui domine. Ils rayonnent et les commentaires foisonnent. Pour la plupart, ils ont tout lu. La foule augmentant à vue d’oeil, la sécurité du Salon fait poser des cordons pour en canaliser le flux. Les paparazzis tournent autour de Roberta Mélian comme des moustiques infatigables.
C’est l’évènement du jour.
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A vingt mètres de là, de l’autre côté de la travée, un homme ne perd pas une miette de ce spectacle. Cet homme est assis, il attend.
Il a tout vu, la foule qui se formait, la houle qui l’agitait et la tempête bienveillante qui l’a gagnée quand elle est arrivée. Il a vu les visages éblouis, il a vu la fusion incomparable entre elle et eux. Il a tout vu et sent un malaise diffus monter en lui. Il ne sait pas encore ce que c’est. Il ne sait pas encore que son destin l’envahi, là, à cet instant, au Salon du Livre 2001. Il ne sait pas que sa vie est liée à celle de la jeune femme, qui, en face de lui, est toute occupée à sa tâche publique.
Il pense, envieux, à cette foule qui l’ignore, lui, l’écrivain. Lui, si fier de son dernier livre, un roman autobiographique. Il raconte sa vie qu’il croit être passionnante dans un style qu’il suppose irréprochable. Son éditeur confiant, l’a encouragé à venir au Salon. “Il faut rencontrer les lecteurs, les journalistes, les libraires” lui avait-il dit.
Ce qu’il voit, le broie, l’anéantit, l’assomme sur place. Il ne comprend pas ces gens. Que lui trouvent-ils ? Que leur apporte-t-elle donc de si exceptionnel ?
Il ne perçoit pas l’évidence :
Elle est la lionne et la martyre,
l’ange et la succube,
le noir et le blanc,
parfois le rose et le bleu.
Elle est la présence et l’absence,
le réel et l’irréel.
Elle est l’amour et l’amitié,
l’humour et l’émotion,
l’écoute et l’écrit.
Elle est le rêve et la lumière,
une étoile dans la nuit sombre,
un souffle de vie,
un guide,
l’idole et la déesse,
un miracle païen.
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Il avait encore une heure à passer là. Une heure à tuer ! “ Tuer ! Oui, c’est ça !” pensa J.P. Bessonnade, “je vais imaginer le crime parfait”. Pour évacuer son irritation grandissante, il se mit à échafauder un stratagème diabolique pour supprimer, en pensée, son ennemi littéraire numéro UN.
“Après tout, au moins elle “servira” à quelque chose !... Comment vais-je m’y prendre... “
* * *
Christian F. venait de décrocher un contrat qui allait donner du travail à ses employés pendant plusieurs années. Il était ravi et fier de lui à juste titre.
Le directeur de communication qu’il avait embauché récemment lui donnait entière satisfaction. Paul Briscard, ancien critique artistique, possédait un carnet d’adresses qui était une mine pour la société. En peu de temps, Il avait dynamisé et modernisé l’image de la PME.
Il n’était pas rare de le croiser dans les couloirs accompagné de personnalités pour visiter l’atelier de fabrication et montrer les toutes nouvelles machines qui bouleversaient déjà le monde de l’imprimerie. Raccourcissement des délais, qualité de l’impression, très gros tirage. Et le tout nouveau département “Édition de luxe” était une véritable révolution de technologie. Tous les grands noms de l’édition se déplaçaient pour apprécier et admirer ce nouvel outil.
C’est à l’occasion de la sortie annuelle de son dernier livre que Roberta Mélian était annoncée pour donner le “bon à tirer” de l’édition de luxe. Christian F. irait la chercher en personne à la gare et après la visite du matin, un déjeuner était prévu avec Paul Briscard.
Jean Patrick. Bessonnade qui avait la jalousie et la rancoeur tenaces, s’était pris à son propre jeu et avait développé à son insu une haine paranoïaque à l’encontre de l’écrivain-phare de la jeune génération. A tel point qu’il se tenait au courant discrètement par le biais de ses connaissances dans le milieu restreint de l’édition, des moindres faits et gestes de Roberta Mélian, prétextant une admiration passionnée.
C’est ainsi que Paul Briscard, ancienne fréquentation des cocktails branchés, l’avait prévenu de l’arrivée de son ennemie déclarée. Pris d’une folie subite, il décida de passer à l’action. Il irait à Toulouse et se ferait inviter par Paul Briscard.
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Là, pendant le déjeuner, il s’arrangerait pour verser dans le verre de la “cible” cette fameuse substance qui agit lentement sans laisser de traces. Comme un somnifère à effet retard. Elle ne se sentirait pas très bien, et tout naturellement, il proposerait de l’escorter dans son voyage de retour par le train de l’après-midi. Une fois arrivée à Paris, il commanderait un taxi qui la déposerait chez elle pour la dernière fois. La fin sans douleurs devait se produire vers 4 heures du matin.
Le jour J., Christian F. abrégea le plus rapidement possible le coup de téléphone qui le retenait dans son bureau, puis en toute hâte grimpa dans sa voiture et fila à la gare. Il avait 9 minutes pour parcourir
les 33 km.....
Christian F. perdit le contrôle de son véhicule sur une plaque d’huile à la sortie d’un virage, zigzagua et finit sa course contre un énorme camion qui roulait en sens inverse.
Il fut tué sur le coup.
Roberta Mélian attendit trente minutes avant d’être prévenue sur son portable par son éditeur. C’est J.P. Bessonnade, qui, délégué par Paul Briscard, fut chargé d’accueillir la jeune femme effondrée par le drame qui venait de se produire et dont elle ressentait une part de responsabilité.
Pour la réconforter, avant de repartir, Jean Patrick. Bessonnade proposa à Roberta Mélian de prendre un café...
P.S. : Toute ressemblance avec ...........serait absurde !
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