Jack présente la nouvelle n°8 :

 

 

 

Cosmétique de l'ennemi

ou

Coma Berenices

 

 

 

" Exupère, arrête de faire râler ta soeur ! "



Et voilà, ma mère recommençait avec son refrain préféré! Je cessai donc de prendre la peluche pokémon de ma chère petite soeur Estelle pour un ballon de foot. C'est dommage, elle roulait bien!

Je rendis le hideux objet à Estelle qui arrêta aussitôt de pleurer. Puis elle me tira la langue et courut dans sa chambre.

Cette fois, la peluche l'avait échappée belle. Intacte, elle allait retrouver toutes les autres, ainsi que les poupées d'Estelle.

Tous ces jouets constituaient ce que ma soeur appelait son formidable public.

Son jeu favori était de défiler devant cette assistance sagement rassemblée sur son lit. Juste avant, elle passait de longues minutes dans la salle de bain, à se farder et coiffer sa longue chevelure brune.

Je profitais de ces interminables séances de maquillage pour m'introduire dans sa chambre, qui n' était jamais fermée à clé, et je m'emparais d'un de ses "fans" afin de le soumettre à quelques tortures. Tel était mon jeu préféré: exterminer le "public" d'Estelle.

Le pokémon avait donc eu de la chance! Ce qui n'avait pas été le cas, le mois dernier, de Claudia, la poupée en porcelaine qu'Estelle avait reçu pour son huitième anniversaire. Un superbe cadeau de grand-mère; une magnifique victime!

J'ai rapté Claudia et lui ai réservé une fin digne de sa beauté. Je l'ai attachée à la lame de la tondeuse à gazon. Et le soir même, papa a voulu tondre la pelouse. Il n'a pas vérifié l'état de la lame et il a mis la machine en route; quel bonheur!

Depuis, papa vérifie toujours minutieusement la tondeuse.

Et le pauvre Garfunkel! Le dénommé Garfunkel fut le seul membre vivant du public d'Estelle; il s'agissait d'un cochon d' Inde. Ma soeur l'adorait. Elle le prenait dans ses bras et l'embrassait sur le museau, quelle horreur!

Moi, je n'aimais pas les poils de Garfunkel, et un jour, je décidais de lui changer de look, grâce à la tondeuse à cheveux de papa.

Quand ma soeur, après sa séance de maquillage, voulut commencer son défilé, elle poussa un cri incroyablement strident en découvrant son animal sans le moindre poil. Il était vrai qu'un cochon d' Inde dans cet état, c'était très moche et quelque peu effrayant.

L'auteur de l'attentat ne fut pas bien difficile à identifier. Cette plaisanterie me valut de la part de mes parents une série de beignes qui stimulèrent grandement ma circulation sanguine.

Quelques jours plus tard, Garfunkel était mort. Etait-ce dû au fait qu'Estelle, dégoutée par l'apparence du mammifère, refusait de le prendre dans ses bras, ou de l'embrasser ? Le cobaye aurait péri suite à un manque soudain d'affection. Peut-être avait-il pris froid?

Mes parents jugèrent plus prudent de na pas offrir un autre animal à leur fille.

Malgré ces misères infligées à ma petite soeur, je n'étais pas un monstre. J'étais un "bon garçon", comme disaient mes parents. J'obtenais de bonnes notes à l'école, je disais "bonjour monsieur", " bonjour madame" quand on me saluait, je ne tirais pas la queue des chats que je ne connaissais pas, et cetera...

J'étais quelqu'un de bien. Mais Estelle était mieux. Et j'ai un jour entendu dire que le mieux est l'ennemi du bien, donc ma soeur était mon ennemie, alors c'était la guerre!

Estelle était douée dans beaucoup de domaine: elle jouait du piano et de la guitare classique depuis l'âge de cinq ans, elle chantait dans une chorale, faisait même des claquettes et dessinait merveilleusement. A l'école, ses professeurs étaient très fiers d'avoir une élève aussi excellente. Et pour couronner le tout, elle était divinement belle. Estelle avait déjà décroché deux titres régionaux de mini-miss, à Moche-Les-Grands-Clapiers et à Béton-La-Plage.

Les gens craquaient devant sa frimousse. "C'est un petit ange!" disaient-ils tous. Tu parles! Les anges, je les connaissais bien, moi : c'étaient les étoiles, et je les observais souvent dans ma lunette astronomique. Ma soeur n' était pas une étoile, même si son prénom évoquait les diamants du firmament.

Ce qu'Estelle avait de plus beau, c'était sa très longue chevelure, noire comme les ailes d'un corbeau - et donc pas celles d'un ange -

Parfois, à cause des produits qu'elle utilisait, ses cheveux étaient rendus si scintillants que l'on aurait pu croire qu'un fragment de la voûte étoilée lui servait de coiffe. Et alors je me surprenais à me demander si elle n'avait pas, finalement, quelque chose à voir avec les anges.

Si l'on remarquait d'emblée la chevelure chez ma soeur, en ce qui me concernait, je portais sur ma joue droite, une belle cicatrice qui se prolongeait jusqu'au coin de l'oeil et qui ne passait pas inaperçue. C'était ma marque de distinction, elle me différenciait d'autant plus d'Estelle.

A l'école, elle me valait le surnom de "pirate" qui était toujours prononcé avec respect, car ma balafre impressionnait mes camarades.

Elle était le résultat d'une expédition que j'ai menée, à l'âge de six ans, au fond de la grange attenante à la maison de mon grand-père, à la recherche d'un fabuleux trésor imaginaire. L'aventure a mal tourné, puisque j'ai chuté sur de vieux outils tout rouillés, posés négligemment sur le sol. C'est la pointe d'une faux qui m'a entaillé la joue; et à un demi centimètre près, je me retrouvais borgne.

Avec un seul oeil, mon surmon eût été davantage justifié, mais peut-être que je n'aurais pas autant aimé observer le ciel. D'ailleurs, je me demandais s'il existait des astronomes borgnes; je n'en connaissais pas.

Pendant mes nuits d'observation, il m'arrivait de pointer ma lunette astronomique vers une constellation appelée la Chevelure de Bérénice.

Selon la légende, cette chevelure appartenait jadis à une princesse qui, souhaitant le retour de son bien-aimé parti à la guerre, sacrifia sa magnifique crinière à la déesse Vénus. Son voeux fut exaucé et la divinité transforma les cheveux en étoiles puis les plaça sur la voûte céleste.

Evidemment, le nom de cet astérisme me faisait penser à ma soeur. Un jour, je lui ai raconté l'histoire de Bérénice. Elle m'a dit qu'elle éviterait de tomber amoureuse d'un militaire afin de ne pas avoir à couper ses cheveux pour le faire revenir de la guerre. Elle a trouvé tout à fait naturel qu'une chevelure fût placé parmi les étoiles, de plus, celle d'une princesse, et m'a fait cruellement remarquer que la constellation du pirate balafré n'existait pas.

En effet, il n'y avait nul pirate dans le ciel, mais mon imagination pouvait le placer à la barre du Navire Argo qui naviguait dans le ciel de l'hémisphère sud.

Ah! l'hémisphère austral! Quand je serai grand, je me payerai un grand voyage et je passerai l'équateur juste pour voir les astres uniquement observables depuis cette moitié du globe. Découvrir de mes yeux les Nuages de Magellan et les constellations du Centaure, de la Croix du Sud, de l'Eridan, mais aussi celle qui portait le nom le plus romantique jamais donné à un bouquet d'étoiles : la Machine Pneumatique!

En attendant, je me contentais des merveilles de la moitié nord...



" Estelle, Exupère, à table! "

Maman nous appelait pour le repas du soir.

Je descendis à la cuisine. Papa était déjà installé à une extrémité de la table. Je pris place à sa gauche. Ma soeur arriva bientôt et s'assit en face de moi. Elle avait décidé de me narguer, puisqu'elle avait amené la peluche pokémon qui m'avait échappé quelques instants plus tôt.

Ma mère nous rejoignit en apportant un plat où reposait un poulet tout cuit et bien doré. J'adorais le poulet.

Maman venait de s'asseoir au bout de la table lorsqu'elle dit :

- Mes chéris, écoutez. Estelle et moi avons une grande nouvelle à vous annoncer.

- Une grande nouvelle ? demanda papa en me regardant. Je suis impatient de la connaître.

Moi aussi, j'étais impatient. Estelle allait-elle me céder la moitié de ses peluches pour que j' en prenne soin à ma façon? Son temps d'occupation de la salle de bain serait-il divisé par deux ou même par trois?

Rien de tout cela ! La nouvelle était en fait épouvantable.

- Eh bien, la semaine dernière, notre voisine, madame Bullafon qui travaille pour les produits cosmétiques "Laure Eole", m'a signalé qu'un casting pour sélectionner les participants à une publicité télé était organisé à Moche-Les-Grands-Clapiers. J'y ai donc amené Estelle...

- Et elle a été choisie ! coupa mon père.

- Exactement chéri ! J'ai eu la réponse tout à l'heure par téléphone.

- Mais c'est fantastique! Nous verrons notre fille à la télé! Tu entends ça, Exupère ?

J'avais bien entendu, et j'en restais muet de stupeur. Je me demandais si voir Estelle passer entre une publicité pour la saucisse sèche et une autre pour un papier toilette était vraiment fantastique comme le pensait papa. J'observais ma soeur. Elle se tenait bien droite sur sa chaise et souriait fièrement.

- Et s'ils m'ont prise, c'est grâce à mes beaux cheveux, dit-elle en passant ses mains dans sa sombre crinière.

- Oui, elle sera la vedette d'une publicité pour un shampooing, précisa maman. Et le tournage débute demain!

C'était insupportable! Estelle allait devenir une star de la pub à la télé. Des millions de gens écarquilleront les yeux devant leur tube cathodique quand l'image de ma soeur y passera, ils la trouveront adorable et se diront "Mon Dieu qu'elle est belle cette petite !", ils l'admireront.

Estelle aura plein de nouveaux fans chez les ménagères de moins de cinquante ans, un public considérable! Les gens reconnaîtront ma soeur dans la rue, elle sera célèbre, on lui fera tourner d'autres publicités peut-être même des films, ses admirateurs en redemanderont.

Comment ferais-je pour venir à bout de tout ce monde? Il me serait impossible de tous les éliminer ! Les gens ne sont pas des peluches ou des poupées. Non, il fallait trouver une autre solution.

Une idée me vint, elle était terrible. Dans ma tête, je commençais à échafauder un plan.



C'est le soir même que je passais à l'action.

Avant d'aller se coucher, papa et maman avaient regardé à la télé un concert de musique classique; le genre de concert où les personnes du public ne font que tousser.

Estelle s'était mise au lit très tôt. Selon elle, il fallait qu'elle dorme bien pour être la plus belle demain.

Quant à moi, j'ai rejoint ma chambre après avoir observé les étoiles depuis le jardin. Le ciel était très pur ce soir-là, et j'ai eu l'impression que les astres de la Chevelure de Bérénice brillaient tout particulièrement.

Tout le monde dormait comme des loirs quand je sortis de ma chambre vêtu de mon beau pyjama à motifs de marsupilami.

Pas question d'allumer les lumières de la maison, il valait mieux rester le plus discret possible. En m'éclairant avec ma petite lampe de poche, je descendis sur la pointe des pieds à la buanderie où maman avait l'habitude de raccommoder les vêtements. Là, je trouvai la boîte à couture et à l'intérieur, une grande paire de ciseaux.

Je saisis l'instrument et en admirai les lames. Ca fera une belle arme du crime!

Je me dirigeais silencieusement vers la chambre de ma soeur. J'ouvris la porte et entrai.

Estelle dormait profondément. Son lit était situé près de la fenêtre. Ma soeur ne fermait jamais les volets, comme si elle voulait que les étoiles l'admirent pendant son sommeil. Ce soir, la lune était de la partie et sa lumière entrait dans la pièce, l'éclairant suffisamment pour que je puisse me passer de la lampe de poche.

Je m'approchai de la belle endormie. Ses cheveux s'étalaient autour d'elle sur l'oreiller et les draps; peut-être bien qu'ils étaient un prolongement des rêves que faisaient Estelle. Dans ce cas, je serai le coupeur de rêves.

Je pris délicatement dans une main une longue mèche et commençai mon oeuvre de destruction capillaire. Les ciseaux taillaient à merveille et ma soeur avait un sommeil de plomb; c'était parfait.

Pendant que je jouais au coiffeur nocturne, je pensais à Bérénice qui avait sacrifié sa chevelure pour le retour de celui qu'elle aimait. Eh bien, moi je sacrifiais la chevelure de ma soeur pour qu'elle restât près de moi, pour ne pas que les autres, les adultes, me la prennent et l'utilisent pour vendre leurs fichus produits.

Je regardai un instant vers la fenêtre. Je pouvais voir l'étoile Vindémiatrix, de la constellation de la Vierge, et juste à côté, la Chevelure de Bérénice qui, l'espace d'une seconde, fut ornée d'une barrette céleste: une étoile filante venait de la traverser. A ce moment précis, Estelle ouvrit les yeux. Elle me découvrit tenant dans une main la paire de ciseaux et dans l'autre, un lambeau de sa chevelure.

Je compris qu'elle allait hurler. Je laissai tomber les ciseaux sur le lit, me saisis d'un coussin qui trainait à proximité et le plaquai sur le visage de ma soeur. Le cri fut étouffé de justesse !

Mais la belle se débattait comme un poisson hors de l'eau, elle essayait de me griffer le visage et de me donner des coups de genoux. Je me mis sur elle et pesai de tout mon poids. A travers le coussin, j' entendais ses pleurs.

Soudain, je pensai au petit chat de madame Bullafon que je m'étais amusé à coincer entre deux oreillers, quand j'avais cinq ans. Le pauvre animal avait cessé définitivement de bouger en moins de deux minutes.

Je réalisai alors que j'étais en train de mettre en péril la vie de ma soeur, d'éliminer mon ennemie préférée.

C'est au moment où j'allais enlever le coussin de sur sa figure, que je vis trop tard qu' Estelle s'était emparée des ciseaux. Elle frappa au hasard.

Je ressentis comme une épouvantable brûlure dans l'oeil droit, des étoiles de douleur explosèrent dans ma tête. Je m'effondrai sur le sol alors que ma soeur se redressait sur son lit; elle pleurait bruyamment et tentait de reprendre un peu d'air, ce qui la faisait tousser. Sa main tenait toujours l'instrument qui venait de me rendre borgne.

Mais la lame s'était enfoncé profondément. J'avais l'impression que mon cerveau était en train de brûler. Etendu sur le plancher de la chambre, j'observais de mon oeil gauche Estelle sur sa couche qui hurlait en me regardant.

A coup sûr, elle allait réveiller nos parents !

Mais bientôt, je ne vis plus ma soeur sur le lit, mais une créature effrayante au regard pétrifiant, avec des serpents à la place des cheveux.

Peu à peu, la douleur disparaissait, mon corps s'engourdissait, j'avais froid.

Plus rien ne serait comme avant. C'était la fin du monde pour moi. La guerre était finie.

FIN.

 

 

 

 

       

 

 

 

 

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