Marie-Lamalie présente la nouvelle n°2 :

 

 

 

Cosmétique de l'ennemi

ou

L'immensité intérieure

 

 

à Amélie Nothomb

 

 

 

Comme chaque matin depuis que Théo est en déplacement, en me réveillant, je saute de mon lit sans allumer la lampe de chevet, je vais ouvrir les volets et la fenêtre pour que ma première vision de la journée soit le ciel et le premier son entendu, celui du chant des oiseaux. En ce mois d'été, à 9 heures, mon réveil est bien tardif par rapport à celui de la nature, mais il est bien "tôtif" si je compte le peu d'heures que j'ai dormies. J'ai comme un vague souvenir d'un rêve flou... Un peu angoissant, changeant... J'oublie.

 

Je laisse la fenêtre de ma chambre ouverte pour que l’air encore presque frais et les rayons du soleil déjà presque chauds remplissent la pièce puis tout l’appartement dépouillé. Après avoir mis en marche la cafetière, j’entre dans la salle de bain. J’ouvre le robinet, histoire de me débarbouiller le visage des restes de mon court sommeil réparateur. J’attrape la serviette de toilette accrochée à ma gauche, je me sèche le visage et en relevant la tête, je sursaute en apercevant mon reflet dans le miroir : j’ai vraiment une drôle de tête ce matin ! Drôle, mais pas si mal.

Je n’arrive pas à déterminer à quoi tient cette étrange impression que mon visage est différent des autres matins. On n’a jamais exactement la même tête, mais là, elle me semble encore plus différente ! Plus différente ? Ca ne veut rien dire, c’est vrai… C’est peut-être tout simplement que je ne suis pas tout à fait sortie du sommeil, l’eau fraîche n’a pas réussi à me réveiller complètement. Je dois dire que j’ai pas mal bu hier soir chez Fred, plus que ce que je bois d’habitude. Mais obtenir tous notre diplôme à la première session, tous sans exception dans la promo, ça valait bien de délirer un peu sans se limiter, même si je devais me lever ce matin.

Peut-être finalement que je me trouve bizarre parce que l’alcool ingéré hier ne s’est pas évaporé entièrement et que j’ai encore un peu les yeux comme des électrons. Pourtant, je n’ai pas spécialement mal au crâne, ni même une vision trouble… Je me sens plutôt bien…

C’est juste ce reflet, ce regard qui me semble étrange… Presque étranger. C’est comme s’il avait un éclat plus prononcé, plus frais au contraire, qui irradierait sur le reste de mon visage. Comme si on m’avait déjà arrangée et maquillée parce que j’allais passer à la télé ! C’est un peu stupide comme réflexion :

je ne suis jamais passée à la télé. Ca doit être une impression. C’est tout.

 

Je repose la serviette sur son crochet et je me dirige vers la cuisine, alléchée par l’odeur du café passé et contente à l’idée d’avoir le temps de prendre mon petit déj’ tranquille avant de me préparer, et de partir pour retrouver Clara qui arrive à 11 heures à l’aéroport.

 

J’ai horreur de devoir me presser. En réalité, j’aurais bien pu dormir une heure de plus et en ne perdant pas de temps, j’aurais été à l’heure pour son arrivée. Mais j’aime tellement -quand je peux- prendre le temps de rester quelques instants à ma fenêtre, de me regarder dans le miroir quand je me prépare le matin (même si aujourd’hui, je ne me suis pas reconnue !), d’apprécier chaque gorgée de café velouté, légèrement sucré et bien chaud descendre dans ma gorge et noyer ce vide matinal de mon estomac, le temps de sentir l’eau de ma douche courir le long de mon corps pour y ôter le savon et avec lui les traces de vie de la veille, de choisir mes vêtements et m’y glisser avec délice, de sortir de l’appartement sans rien y oublier, puis prendre le temps de jeter à nouveau un coup d’œil vers le ciel, et d’observer les passants hétéroclites que je croise avant d’arriver à ma voiture.

J’aime trop le présent pour supporter d’avoir du retard et ne pouvoir que penser sans arrêt à la minute, à l’heure qui va arriver trop vite. Je préfère prévoir, je dors moins, mais je suis à ce que je fais, je fais selon ce que je suis.

 

Mon café m’a ouvert l’appétit et mes deux toasts me l’ont apaisé. Ma douche a fini de me réveiller le corps et Mozart l’esprit. Habillée légèrement, j’attrape les clés de chez moi sur le clou de l’entrée et je me retrouve face à ce reflet qui semble me regarder d’un air amusé… Oui, bien sûr : je souriais. Donc mon reflet aussi, c’est naturel. Pourtant dans ma tête, il me semble que mon sourire n’avait rien de malicieux, c’était un sourire simple, parce que j’ai bien profité de mes amis hier soir, parce qu’il fait beau, parce que je vais revoir Clara, mon amie de toujours, parce que ! Non, vraiment, mon sourire n’avait sûrement rien d’amusé. J’ai eu une impression en me voyant dans la glace, c’est tout. Mon teint est quand même bien frais pour un lendemain de fête bien arrosée, finalement je n’ai peut-être pas encore commencé à vieillir ?

 

La porte fermée, je descends les escaliers, je salue Monsieur Niel encore énervé devant sa boîte aux lettres, de n’avoir de nouvelles que de Monsieur Propre, de Madame Claude et des Trois Mousquetaires. Finalement il sourit, ce matin nous avons tous les deux les mêmes missives désolantes, les mêmes que tant de milliers de gens… Je prends place dans ma petite R5 verte. J’apprécie d’avoir un peu d’avance, je vais conduire sans stress malgré la circulation de ce jour de départ en vacances. Tous les gens qui descendent dans le Sud ne traversent plus la ville mais on les retrouve maintenant sur le périf. En plus, pour une fois, j’ai pensé à apporter l’auto-radio, enfin, la petite partie que j’enlève le soir pour qu’on ne puisse pas me le voler si des méchants Zivas du quartier veulent vraiment forcer la portière de ma petite auto qui ne paie pas de mine. Pour l’instant, ils ont préféré les véhicules voisins, plus imposants, pensant sans doute trouver des auto-radios de meilleure qualité, des portables oubliés et d’autres choses bien plus intéressantes dans la boîte à gants des Safranes et autres BM. Ils ont bien raison : je n’ai pas de boîte à gants.

 

Fip me régale les oreilles pendant le trajet, puis je trouve immédiatement une place dans le parking de transit de l’aéroport. Bien entendu, je choisis de me garer à côté d’une 205 blanche : ma Titine, elle aime bien m’attendre avec des copines de son standing. Je sens bien que c’est plus facile pour elle d’avoir des conversations automobilistiques avec des voitures de son calibre. Les Mercedes, elles ne savent que parler fumée de cigare dans leur ventilo et cuir de croco sur leur accélérateur ! L’ennui mortel !

 

La porte vitrée et automatique du grand bâtiment s’ouvre brusquement devant moi, et machinalement, avant d’entrer dans le hall immense, je jette un œil sur le grand miroir à ma droite. Ah, mais c’est quand même incroyable, cette sensation que mes yeux ne sont pas les miens ! Enfin, que mon regard n’est pas le mien. C’est vraiment étrange. On ricane derrière moi ? C’est vrai que je dois avoir l’air bien stupide à me scruter dans ce grand miroir de l’aéroport, je n’ose pas dire à ce ricaneur que ce n’est pas que je m’adore si exceptionnellement : je m’observe parce que ce reflet qui est censé me représenter m’intrigue. Oui, c’est bien moi, mon nez un peu épaté, mes sourcils plutôt bien dessinés, mon front immense que je tente de cacher partiellement sous ma frange, mes joues irrémédiablement colorées, mon menton légèrement en avant, ces yeux marron foncé et bien horizontaux… Oui, c’est moi ce visage pas spécialement joli mais quand même harmonieux. Pourtant, il y a quelque chose de différent. Le dessin est le même, les contours identiques, les formes sont les bonnes : c’est mon visage. C’est ce qui s’en dégage que je ne reconnais pas. Je regarde mon regard et c’est comme si je voyais l’âme d’un autre. C’est à faire peur cette impression que quelqu’un d’autre me regarde par mes yeux… Comme si en posant mes yeux sur ceux de mon reflet, je pouvais voir mon intérieur et m’apercevoir que je ne me reconnais pas !

Mais purée, mais où je vais chercher tout ça ? Je délire, j’ai vraiment trop bu hier soir et je n’ai pas tout évacué, il n’y a que ça. Mais ce noir, ce noir au fond de mes pupilles… « Alice ! Mais qu’est-ce que tu fais à t’admirer comme ça ? Tu as changé de prénom ? Tu veux que je t’appelle Narcisse ? C’est joli aussi, remarque ! » Clara ! Elle dit ses premiers mots, je reconnais sa voix; elle dit ses premières phrases, je la reconnais elle, son enthousiasme, sa spontanéité, sa bonne humeur, son humour irrésistible. Nous nous embrassons et déjà elle me balance qu’elle a failli m’attendre, qu’elle sortait prendre un taxi. Je me fais la remarque que c’est fou comme le temps passe vite quand on réfléchit.

Et en lui prenant un sac encombrant pour la soulager, je lui demande, surexcitée : « Alors, alors ? Contente d’être en vacances ? De faire ce passage éclair en France ? De me revoir ?

- Ah, tu ne peux pas savoir, c’est génial. C’est vraiment un coup de chance que j’aie pu faire cette escale de quelques heures juste pile ici. Ca me fait juste partir la veille pour rejoindre Jostein demain pour notre destination de rêve : la Grèce ! Ca va être le pied, et puis sans Johann, on l’a laissé chez ses grands-parents, il va enfin pouvoir profiter du lac Petite Emeraude, et nous, on va profiter de nous.

Et Théo, il va bien ? J’aurais déjà envie de l’embêter !

- Oui, je sais « Qui aime bien charrie bien ! », celle-là, je ne l’ai jamais oubliée !

- Je sais, je dis des trucs géniaux, et après un an et demi, les gens se souviennent encore de mes paroles magnifiques ! Hé, hé !

- N’en rajoute pas, parce qu’il n’y a que de celle-là dont je me souvienne, alors une belle phrase, ça n’a rien à voir avec du génie !

- Bof, tu ne sais pas reconnaître les belles phrases, c’est tout ! Théo, lui, il sait me reconnaître à ma juste valeur de joyeuse plaisantine !

- Tu te souviens que tu ne vas sans doute pas le voir cette fois-ci, mon Théo ?

- Oui, c’est ce que tu me disais, il travaille. Et dis-donc, j’ai failli oublier : tu l’as eu ton diplôme, ça y est ?

- Ouais, c’est génial, j’ai tellement bossé pour l’avoir ! On a fêté ça comme des rois, hier soir !

- C’est clair, t’as la tête d’un vieux méga-fatigué de la vie et qui vient de découvrir qu’il est immortel pour toujours et à jamais ! Ha, ha, ha !

- A ce point ? Attends, je t’ouvre la portière. Mais c’est bizarre que tu me dises ça, parce que j’ai trouvé ce matin qu’au contraire, je n’avais pas vraiment les traits tirés alors que j’ai à peine dormi, et même, j’ai trouvé que j’avais plutôt carrément bonne mine !

- Bin, t’as pas vu tes cernes, ma vieille ! Enfin, t’as pas une sale tête, c’est pas ce que je veux dire, hein ! Mais on voit que tu ne t’es pas simplement fait une toile à la séance de 20 heures, quoi.

- Ah, ouais…

- … Bah qu’est-ce que tu as à me fixer comme ça ? J’ai un bouton qui me pousse sur la cornée ou quoi ?

- Ha, ha, ha ! T’es dingue ! Non, c’est pas ça, mais, euh... Je n’ai pas des yeux bizarres ? Tu sais, un regard pas comme d’habitude ?

-Bon, Alice, ça fait plus d’un an et demi qu’on ne s’est pas vues quand même, alors, ton regard, c’est pas comme si je le voyais tous les jours, mais non, tu as l’air normal, je ne sais pas moi, c’est bizarre ta question !

- Tu as raison, ce n’est rien, je crois que je suis vraiment fatiguée. Y a pas idée non plus de débarquer chez les gens à une heure aussi indue de la fin de matinée alors qu’ils ont fait la fête toute la nuit !

- Y a pas idée surtout de sortir faire la fête toute la nuit en sachant que ta vieille amie de toujours, que tu n’avais pas vue depuis si longtemps, arrivait enfin pour te voir, c’est toi l’ingrate !

- Toi, y a pas à dire, tu ne changes pas ! »

 

Vraiment, en fait, je ne dois pas avoir les yeux en face des trous ce matin. Il va falloir que j’arrête sérieusement de boire, parce que ça me rend trop bizarre. J’hallucine quand je me vois dans la glace, je me trouve une tête étonnement fraîche pour un lendemain de fête, mais il n’y a que moi qui le vois. Et en plus, j’ai des impressions et des idées plus que troublantes qui me traversent l’esprit. «Ouais, c’est moi, mais c’est pas moi, c’est mes yeux mais c’est pas mon regard… ». Bizarre, bizarre… Je m’auto-préoccupe, quand même…

 

Je gare ma Titine dans le parking, à côté d’une vieille Fiat et on arrive chez moi. Clara dépose ses affaires dans la chambre d’amis, et on déjeune, on se raconte toutes ces petites choses qu’on ne se dit pas dans les lettres, et qui font que petit à petit on peut encore mieux imaginer à quoi ressemble le quotidien de l’autre. L’après-midi file le long des flots de nos paroles, glissant sur nos joies, ricochant sur nos étonnements, s’accrochant à nos souvenirs heureux ou mélancoliques, et clapotant sur nos éclats de rire. Cette journée de retrouvaille est une réussite, je vois que les choses ont changées, nous avons changé, mais notre amitié s’adapte.

Nous n’avons pas quitté la table quand la faim nous rappelle que le temps est une notion à laquelle on ne peut échapper. Le saumon du dîner n’a jamais été aussi bon. J’ai presque retrouvé cette façon de faire, chipée dans ce petit boui-boui de Bilbao où nous avions dîné si rapidement avec Théo l’an dernier, parce qu’on avait l’impression d’être entourés des plus grands terroristes de l’E.T.A. Mais j’avais quand même pris le temps d’apprécier ce délicieux poisson et d’en demander le mode de préparation au patron imposant et impressionnant, mais adorable finalement.

Clara a elle aussi beaucoup de choses à me raconter. Depuis le matin, nous nous sommes retrouvées telles que nous étions toutes les deux au Lycée : inséparables.

 

Dans la fougue de nos discussions je ressens parfois une impression de présence autre, à laquelle je ne m’attache pas. Au bout d’un moment, cela m’agace, je vais me retourner pour m’assurer qu’il n’y a personne derrière moi. Je sais que c’est un geste stupide, déjà, il ne peut y avoir personne et si, malgré tout, il y avait quelqu’un derrière moi, Clara l’aurait vu et se serait manifestée. Pourtant je ne peux pas m’en empêcher, je me retourne. Evidemment, il n’y a personne derrière moi. Personne, si ce n’est mon reflet qui cette fois m’effraie réellement. Je sens mon sang qui se cristallise, mais déjà cette lueur maligne s’est estompée dans le reflet de mon regard. Il ne reste que cette simple étrangeté persistante. Je détache enfin mes yeux du miroir et je vois le visage livide de Clara.

« Clara, tu as vu ça, toi aussi ?

- Je ne sais pas de quoi tu parles, Alice, mais toi, tu m’as fait carrément peur ! Qu’est-ce qui t’a pris ?

- Alors tu n’as pas vu ?

- Ah si, j’ai vu ta tête ! Qu’est-ce qui t’arrive ? On aurait dit que tu avais vu un fantôme.

- Un fantôme ? »

Un fantôme… On aurait dit que j’avais vu un fantôme… Un fantôme ?

« Non, ce n’est rien, c’est depuis ce matin, j’ai une sensation carrément étrange à chaque fois que je me vois dans le miroir. Mais tu sais, je suis vraiment hyper crevée, la fatigue, ça fait halluciner.

- Bon bah, tu vas aller te coucher et tu vas dormir pour récupérer parce que je ne sais pas ce que c’est, tes visions, mais tu m’as fait vraiment peur, là. On rangera ça demain, on va dormir, il est déjà tard.

- Oui, j’ai les yeux qui se ferment tout seuls. Mais regarde : on ne dirait pas que je suis fatiguée, quand même.

- Mais si, on voit tout à fait que tu es fatiguée, regarde tes cernes, tes traits tirés !

- Oui, je vois, mais regarde… J’ai l’air d’être très réveillée, d’être presque belle.

- Mais oui, t’es belle ma vieille, tu n’as pas besoin de faire tout ce cinéma pour que je te dise ça, et tu sais que je le pense ! Ah, tu es incorrigible !

- Non, mais je ne plaisante pas. Je ne veux pas dire que je suis une beauté de la nature, mais je trouve qu’on dirait que mon visage a un éclat spécial. Je trouve moi aussi que c’est une idée saugrenue, mais c’est comme si on m’avait maquillé le regard d’une lumière de beauté, une lumière que je ne me connais pas et qui m’embellit, pas les traits à proprement parler, mais ce qui s’en dégage…

- Je ne comprends pas exactement ton charabia. Mais c’est vrai que ce miroir a une luminosité particulière. Ton visage est différent dessus. T’es pas mal en fait !

- C’est vrai, tu trouves ???

- Oui, t’es une fille pas mal !

- Non, mais je veux dire : tu trouves que j’ai l’air différent ?

- Hi, hi !… Oui, on peut dire ça, mais ça doit être la teinte du miroir, tu sais, un reflet, ce n’est pas la réalité, c’est normal que ce soit différent. Mais tu me fais à moitié peur avec tes histoires. Maintenant, c’est moi qui délire, j’aurais presque l’impression que la luminosité est plus resplendissante dans la glace, mais que ton regard est plus noir. Allez on va se coucher parce que là, ça me fout les jetons, tes histoires !

- Mes yeux sont plus noirs…

- Allez, dans ta chambre, Alice, et dors tout de suite !

- Plus noirs ?…

- Allez, bonne nuit, tu as un réveil que je peux utiliser dans la chambre d’amis parce que je n’en ai pas apporté ?

- Mon regard…

- HO !

- Oui, pardon, euh, non, il n’y a pas de réveil. Je te réveille demain matin, je frappe à 8 heures pour qu’on ait le temps de se préparer tranquillement.

- 8 heures ? Mais tu n’as pas changé, hein ? … Mais décolle tes yeux de tes yeux, enfin ! Bon, d’accord, 8 heures, on aura le temps de discuter avant de repartir pour l’aéroport.

- Oui… Si tu as besoin de quelque chose, serviette de toilette, quoi que se soit, tu me dis, hein Clara ?

- Oui, ne t’inquiète pas, j’ai ce qu’il faut. Allez, bonne nuit Alice.

- Ouais. »

 

Alors elle avait bien vu quelque chose elle aussi. Je ne suis pas en train de délirer toute seule, elle a vu un truc différent elle aussi… Ou alors elle a dit ça pour me rassurer, pour que j’arrête avec ça ?

 

Je me couche. J’aimerais bien que Théo rentre plus tôt. Qu’il soit là. Je crois que je ne vais même pas lire une page ce soir, j’ai déjà les yeux plein de sable…

 

Je me réveille. Je sens Théo à mes côtés. Il est rentré, il dort, son souffle est paisible. Il est tourné de l’autre côté, je lui dépose un baiser sur la nuque. Il dort profondément, il doit être épuisé. Je n’arrive pas à me rendormir, je me lève, je vais boire un verre d’eau fraîche, je me sens mieux. Il fait sombre,

je n’ai pas allumé la lumière parce que les volets ne sont pas fermés et la lune est pleine (je ne me souvenais pas que c’était la pleine lune). Elle rediffuse les lointains rayons d’un soleil qui en ce moment brille pour l’autre côté de la Terre. Chacun son tour. J’aime cette douce pénombre. Je m’éloigne de la baie vitrée et me dirige à nouveau vers notre chambre, mais je me surprends encore dans le miroir ! Cette fois-ci je m’arrête devant mon reflet, je me plonge dans mes yeux, tout au fond, et je me rends compte à quel point je ne me suis toujours pas habituée à ce qui m’est arrivé tout au long de cette étrange journée. Et ce malaise me reprend. Comment est-il possible qu’en se regardant soi-même, on y voit quelque chose qu’on ne connaît pas ?

Cette fois, est-ce cette faible luminosité feutrée, mêlée à une tension insidieuse et grandissante depuis la veille, depuis ce premier regard beau et inquiétant sorti de la glace de ma salle de bain par mes propres yeux… Est-ce cela qui me trouble, qui m’empêche de me voir moi, la moi que je connais, la moi que je vois habituellement ?…

Mes yeux plongés dans ces deux trous noirs commencent à se perdre, à se noyer, à se fondre dans ce noir si profond qu’il en est splendide mais finalement si terrifiant ! Mon visage se contracte, mes sourcils se froncent, mon nez s’épate, mes lèvres se pincent et se courbent, je ne me vois plus moi, je ne vois plus que cet Autre qui m’envahit, je ne me contrôle plus, je ne supporte plus, je panique, enfin mes yeux se détachent de cette cible trop violente et je cours dans notre chambre. Affolée, j’appelle Théo, il se réveille en sursaut, me demande ce qu’il se passe, ce qu’il m’arrive; oui, il va me rassurer, me prendre dans ses bras et me dire que c’est le sommeil qui me joue des tours, que je ferais mieux de venir auprès de lui et me calmer. Mais alors que je vais pour me jeter dans ses bras tendus, je ne comprends plus rien, de loin il semblait si doux et de près son regard ! Dans ses yeux, je vois cette chose étrange, ce même éclat étranger mais qui n’avait été que mien jusqu’à présent et que maintenant je vois briller dans ses yeux à lui !!! Ce n’est pas possible ! Lui a l’air surpris, mais ces yeux, c’est horrible, cette chose paraît plus profonde, plus lointaine et donc plus pointue, et plus perçante ! Je ne supporte pas, comment faire pour faire disparaître cette vision ? Il ouvre de ces grands yeux en plus, il a changé : cette chose que je vois en lui, je dois l’enlever, c’est à moi, je dois arrêter ça, je prends un objet à côté, je lui balance dans la figure, la lampe de chevet lui heurte le visage, je m’en empare à nouveau et je frappe les yeux, je frappe, et je frappe…

 

Je m’assois parterre. Je regarde. Je le regarde. La chose n’est plus dans ses yeux : il n’a plus d’yeux. C’est fait, je ne verrai plus ce regard intrigant, ambivalent, magnifique et perfide. Je me sens vide.

 

J’entends qu’on m’appelle au loin. Je me retourne, et à nouveau je suis face à mon image dans le petit miroir sur la commode. Je me liquéfie sur place : cette chose est encore dans mes yeux, elle ne m’a pas quittée… Tout ce bouscule dans ma tête. Ce que j’ai vu tout à l’heure dans les yeux de Théo, ce n’était que l’image reflétée de mes propres yeux dans les siens. Cette chose ne s’est jamais trouvée en lui, elle n’était qu’en moi, c’était moi… «Aliiice ! Allez, réveille-toi ! Ce n’est plus l’heure de dormir, maintenant. Je t’ai laissée pioncer un peu, mais là, j’ai mon avion dans 3 heures, et je ne veux pas prendre de taxi, je veux que tu m’accompagnes, on se voit si peu, lève-toi et prépare-toi, allez ! Alice… Ca va ?

- …

- Tu en fais une tête, qu’est-ce qui t’arrive ? Tu as vu un nain de jardin coursant une tarentule sur ton plafond ?

- Clara, te fous pas de moi. J’ai fais un sale cauchemar.

- Ah bon ? De quoi tu as rêvé ?

- … J’avais tué Théo, et il n’y était pour rien en plus, c’était moi…

- Mortel ! Tu fais de ces rêves, toi ! Allez, remets-toi, va, ce n’est qu’un cauchemar. Tu vois, il n’est pas rentré plus tôt, il va arriver cet après-midi, comme prévu. Il sera crevé, et il sera content de te retrouver, hein ?

- Oui.

- Moi aussi, j’ai trop hâte de retrouver Jostein tout à l’heure, on va passer des vacances magnifiques !

- Oui, et moi, ce n’est que dans trois semaines alors tais-toi, vieille peau ! Tu as fini ta valise au moins ? Moi, je vais me laver, faire couler un peu d’eau sur tout ça… »

 

On s’est préparées, on a dû speeder un peu. Clara disait qu’on avait largement le temps, mais elle ne se rend jamais compte, et après on doit courir. Bon, on est quand même arrivées 20 minutes avant le début de l’enregistrement des bagages, donc c’est vrai qu’on n’était pas en retard. Mais j’aime pas quand même, na !

 

Je lui ai promis d’aller la voir en Suède puisqu’il y a tant de neige partout et que les gens sont si accueillants et puis ils parlent tous anglais (moi et le suédois, ça fait 12 !). Elle m’a promis que la prochaine fois, elle prévoirait une escale d’au moins 48 heures pour qu’on ait plus de temps. Parce que c’est passé si vite. Et puis il faut dire que j’étais moitié là, avec elle, et moitié ailleurs, avec moi-même… Et puis elle a embarqué, j’ai regardé un peu par ces grandes baies vitrées, voir si je l’apercevais entrer dans la navette ou monter les marches pour entrer dans l’avion. Je n’ai rien vu au loin, que mon reflet tout près. Finalement, je l’aime bien, cette chose que je vois maintenant dans mes pupilles. Je sens que je l’apprivoise, elle me devient familière. Je sais qu’elle est belle et perçante, je sais qu’elle me ressemble, je sais que ce n’est pas un ennemi.

 

Je plonge mon regard encore un peu plus profondément, je vois l’horizon de mon immensité intérieure…

 

Plus mes yeux percent mes yeux, plus j’ai l’impression que mon cœur s’éventre, s’ouvre en deux, deux morceaux qui se distinguent, qui se retournent et se rejoignent à nouveau pour former un nouveau cœur, un cœur qui, en se retournant, a vu une autre face de lui-même, et l’a incluse en lui. Un nouveau cœur, un cœur qui s’est déchiré, un cœur un peu à fleur de peau, mais un cœur qui s’est reformé, plus complet, plus entier, plus vrai.

 

 

 

       

 

 

 

 

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