Edwin présente la nouvelle n°1 :
Cosmétique de l'ennemi
ou
Ecorché, l'ange déchu
En le fait d’aimer réside la haine. En le fait de haïr réside l’amour.
De même qu’en le jour survit la lune, et qu’en la nuit survit le soleil.
Les croix se succèdent, tels des calvaires, des crucifixions ; les jours n’en achèvent pas de passer.
La noirceur du trait échappée du feutre n’en finit d’emplir les cases. Le sang noir coule, le sang de l’ennemi coule. Il se déverse et gorge tout d’un indicible espoir d’échappatoire. Justification, explication, excuse ou réconfort, que trouver dans son démantèlement d’idées ?
Nul ne le sait ; ni nous, ni lui, ni l’autre.
Petit, l’enfant en proie à son isolement, sans occupation, quand il part en vacances s’en va chaque soir, reprenant avec hâte le pas du condamné à perpétuité, lors d’une expédition qui lui paraît bien factice et surtout insignifiante en comparaison aux supplices auxquels il survit chaque jour ; et sabre, d’un coup de stylo, la subdivision du jour sur le calendrier de la famille. Ainsi l’encre atterrit lourd sur le papier glacé et se déverse comme l’aurait fait le sang, dégringolant l’échine de peau d’une victime, elle aussi sabrée, ce qui ferait bien rire le malheureux s’il n’avait d’autre préoccupation que de s’astreindre à se plaindre et à gémir de douleur, mais la préoccupation humaine est une chose aussi impromptue que la vitesse du vent. Cette période ne consistait qu’en d’indicibles moqueries, de par son apparence, de par sa façon d’être ; ce qu’il est. Le garçonnet ne considérait alors ces jours que comme une décortication des sens, des plaintes provenant d’âmes humaines.
Mais en l’attente de réponse non reçue à un appel à l’aide, à la haine, à l’amour, Raphaël préféra se retourner sur soi-même et rester taciturne parmi tant de balbutias d’outrance, provenant d’adultes, inutile, non élogieux et surtout désarmant. Chaque être a, à un moment précis et donné, sa complainte personnelle. Celle de Raphaël résidait en l’amour.
Aujourd’hui, s’il en est arrivé là, à contrecarrer l’adversité de la réalité, c’est que son destin n’est que le fruit de ce qu’il a développé durant son enfance, ou plutôt de ce qu’il n’a pas pu développer durant son adolescence.
Personne n’est dans son lit ; avec lui, aujourd’hui. L’absence inhabituelle de l’ être représentant objectivement le néant, ne servant que de passe-temps et de seul plaisir sensoriel, ne trouve place aujourd’hui que dans le lit d’un autre homme.
En cette matinée baignée par la lueur du soleil se levant peu à peu, règne la légèreté et la fraîcheur d’un air enfin pur et libre d’émotions. Raphaël est couché de tout son long sur son lit de drap blanc et de contraste gris. Sa longue chevelure brune claire chatoie de lumière les murs d’une blanche sobriété. Le toit de verre éclaire le lit qui paraît alors immense, et à la fois en harmonie avec Raphaël qui, à peine penché sur son flanc droit ne donne d’air que d’un ange déchu, tombé du ciel, ailes froissées, cœur déchiré.
Ses pas clairs, nets sur le carrelage froid ne lui procurent comme sensation que le retentissement d’un écho de froideur en son corps. La porte de la salle de bain refermée, il entre dans sa douche et se laisse d’abord enivrer par la chaleur de l’eau bouillante frémissant, se faufilant sur les pores de sa peau brune. Les minces filets coulent, les gouttes roulent telles des larmes sur sa tendre et douce peau ; angevine. Habituellement, l’eau emporte avec elle dans un tourbillon de crasses le ressentiment néfaste d’une nuit agitée et passée à des fins peu enviables dans un cadre équilibré. Les filets aquatiques s’enchevêtrent alors, emportant avec eux les impuretés et froissements d’âme que l’ennemi a généré. Raphaël se trouve toutefois empreint de toute espérance et force génératrice d’entente avec lui-même.
Il s’avance comme chaque jour depuis près de deux ans et demi devant son calendrier et remplit de noir le compartiment ; non pas en se vidant de sang noir mais se prédestinant au vernis noir. Il effectue cette tâche quotidienne pour se rassurer de l’amour qu’il a reçu de ses parents ; mais cette échéance de croix représente en fait le jour où il a décidé de vivre seul, sans l’amour et l’aide de ses parents qui, en l’aimant comme un fils, voyaient en lui ce qu’ils voulaient qu’il soit, se confortant dans leur idolâtrie, et non pas à l’aimer pour ce qu’il était devenu. Sans doute, ne voyaient-ils pas ce qu’il était, ne voulaient-ils pas voir ce qu’il était, aujourd’hui.
Le vent fait voguer ses vêtements de lin sur sa peau quand il s’engouffre dans la bouche du métro.
A peine a-t-il franchi les portes du tube que bon nombre de personnes lui octroient leur attention, leur contemplation. Son physique attire l’attention. Quand il décide l’assassinat, il fusille, sortant les armes, du regard les passants, leur esprit n’en est que gêné ; son regard gris-vert ne peut que frustrer. S’il a choisi le mannequina par facilité, point d’étonnement. On lui aurait assurément reproché de travailler dans un bureau, faute de « non-exploitation des Biens ». Peu lui importe les considérations et laisser-aller du regard.
Aujourd’hui, point de travail, juste la délectation du plaisir de promenades dans Paris. Il marche dans le jardin du Luxembourg, les arbres majestueux perdant leur feuillage, il virevolte dans les parcs, tel la feuille en automne pour se déposer doucement sur le sol encore brut ; se laissant aller au gré du vent, au gré de la vie, portée par les gens. Déambulations dans les avenues de terre. Il s’assoit sur une chaise de fer blanc face à la fontaine. L’homme se laisse glisser dans le fond du siège, pour voir le ciel, les nuages. Un autre jeune homme s’assied à côté de lui.
-Salut..
-Bonjour, répondit-il, visiblement surpris.
-Tu t’appelles ?
Il l’épia doucement du regard, de la tête aux pieds, puis refit le chemin inverse ; il avait l’air diablotin, la barbe en bouc de Lucifer.
-Euh.. Raphaël, oui..
-Tu fais quoi ici ? ça a l’air légèrement mort et paumé...
-Tout d’abord, on n’a pas gardé les cochons ensemble, et ensuite si tu trouves ça si paumé et mort que ça, t’as qu’à prendre quelques chaises, en faire un grand pupitre, tu te mets dessus et ensuite tu y fais l’animation tel un promoteur de bas étage au supermarché. Je pourrai enfin jeter des cacahuètes à quelqu’un.. bonne journée.
Il se leva, reprit ses cliques et ses claques et s’en alla. Sa réaction vive laissa l’autre type perplexe et abasourdi. Non content de cette entrevue, il fonça vers Raphaël, n’aimant pas rester sur une incompréhension et surtout, étant de très bonne foi.
-Hé ! Le prends pas mal, je disais ça comme ça, histoire d’engager la conversation
-Rends-toi au zoo, tu n’es apte à engager la conversation qu’avec des paons.
-C’est déjà mieux que rien..
-« C’est déjà mieux que rien » ! Dans le genre « je drague tout ce qui passe », t’es pas mal.
-Que veux-tu.. ; autant aller de l’avant que de ne rester à rien faire.. allez, sans rancune, j’suis souvent au café-bar « La Prédominance » et puis.. quand t’iras voir les singes au zoo, passe faire un tour du côté des paons.. qui sait, tu pourrais m’y retrouver, engageant la conversation...
Le sourire de Raphaël laissa l’autre type tout en affaire la journée entière. «Il en faut peu pour être heureux».
Raphaël se rendit à la bibliothèque nationale, où il pourrait feuilleter les anciens numéros du magazine littéraire « Le matricule des anges ». Les marches de l’escalator grinçaient la chamade sous le poids d’un groupe de jeunes enfants. Qui n’a jamais entendu la complainte de l’escalator du Centre Pompidou ?
Le soleil se couchant, il s’arrêta place du Tertre ; enfourcha le mur dont un panorama taillé y est incrusté et prit son livre « Anthologie personnelle », il tombât abyssalement dans les psaumes, sonnets de l’écrivaine. La nuit tombant, l’abandon s’installant ; bardas rangé, la solitude prenait le déclin en marche et le pas sur une harmonie si peu mélodieuse de par ses contrefaçons ; masque porté en tout lieu, en tout temps. Le reflet de la lune sur l’eau rendait ce parc majestueux. Un éclairage comme venant du ciel, dénotant l’astre déchu. Raphaël sentit son regard se diriger vers la lune, attiré par l’étrangeté du satellite lunaire. Plus il regardait cette sphère éclairée, plus il la sentait proche de lui. L’eau frémissait sous la rafale de vent que venait de parcourir une bourrasque le long du parc, emmenant en ses entrailles ténébreuses le poids léger du sable et des gravillons. L’ennemi était là, plus loin de sa pensée mais bien en lui. Il arrivait toujours par rentrer en Raphaël. Un moment où il apercevait l’étrangeté, l’irréel dans la brume de la vie, et l’ennemi profitait allègrement de sa fourberie pour prendre possession de son être, de ses pensées. Vertebrae en est la possession primitive.
Alors que Raphaël, anamorphosé d’une dénaturation félonne, s’en voguait d’un pas lourd et empreint
à quelque appât de jouissance excessive, une colombe s’était déposée sur le bord de la fontaine aux oiseaux. Seule, elle dominait le reflet de la lune. Déployant sa grâce, la colombe aurait fait, en ses plumes étalées, de par les reflets de la lune, ombre à un paon ; ils se ressemblent, pour ne pas dire qu’ils ne sont qu’un.
Claquant, exsangue de joie, la porte, il lança son sac au loin dans la pièce et se jeta dans sa garde-robe pour s’y fournir des vêtements d’une provocation quasi sexuelle. Lancé dans le canapé, il empoigna le vernis noir et s’en peint ses ongles carrés. La cosmétique de l’ennemi ne devait être que parfaite pour séduire ses proies. Cette métaphase Vertebrae était un danger pour tous ceux qui se prenaient au jeu de la facilité, du jeu de la séduction. Cet ennemi rendait la vie de Raphaël inexistante ; tout espoir de vie stable envolé.
Raphaël – l’ennemi devrais-je dire – sortit, armé de la séduction des flammes de Dantes. Il arriva au café Trio pour appâter quelque proie en manque d’amour lâche.
Comme lors de beaucoup de nuits, actes sexuels à l’abandon, Raphaël repend conscience de tout ce qu’il fait, et surtout de ce dont il subit. A cet instant un homme s’esquinte à lui faire l’amour, dédaignant provoquer le moindre soupir, cri de plaisir. Sitôt l’ennemi parti, le plaisir aussi. Mais Raphaël ne peut plus rien y faire. Cet homme est en son corps comme un pestiféré, un intrus lui aussi. Raphaël avait cherché du plaisir, au début. A présent tout n’est que répétition et brutalité. Il n’imagine plus que le plaisir en l’amour partagé qu’il n’a plus vécu depuis bien trop longtemps, depuis qu’il sabre son calendrier, depuis ses parents.
La scène n’a de beau que son visage ; son visage aux traits fins, teint brun et ses longs cheveux déposés, telles des lances courbées sur le lit.
Il ne dormit pas cette nuit. Il préféra penser à mettre fin à toute cette dualité entre lui et son ennemi. Il jeta son vernis noir. Alors qu’il s’apprêtait à rentrer dans sa chambre où se trouvait cet inconnu, dans le but de faire sa connaissance en tant que lui-même, il ne vit plus les vêtements de cet homme et comprit qu’il avait pris la fuite, incapable de se mesurer aux responsabilités de son acte.
Raphaël n’eut plus qu’une chose à faire : retrouver ce type du jardin du Luxembourg. « Tu ne m’auras plus » lâcha Raphaël, en s’approchant du calendrier ; il le jeta et partit vers le 15ème arrondissement, celui où se situe la « Prédominance ».
Il n’eut pas besoin de beaucoup de temps pour trouver ce café et s’y engouffrer. Son regard effleura à peine le profil du serveur, qu’il reconnut le garçon du jardin. Il se précipita vers une table au fond du café et s’y installa, sans grand déménagement. L’attente lui parut interminable, de par sa longueur d'expectative, seul. Quand le serveur s’approcha, Raphaël se camoufla et commanda.
-Un jus d’ananas, s’il te plait.. enfin vous plait..
-Très bien monsieur.
Il lança avec une voix plus vibrante et fluette qu’à son habitude :
-Les paons conversent bien ?
Germain – tel est le prénom du serveur – qui était déjà en train de penser au récapitulatif des trois dernières commandes s’arrêta net, se tourna.
-Tiens, tiens, mais voilà l’éleveur de cochons du Luxembourg..
-Oui.. je venais pour te voir, enfin.. te revoir..
L’ennemi pratiquait ce genre d’approches chaque fois que l’occasion se présentait mais pour Raphaël, une intrusion si personnelle et si rapide était une première ; les gens vont habituellement vers lui.
-Tu veux que je prenne mon après-midi ?
-Non.. ta journée.
Et ils s’échangèrent ce rire d’acquiescement qu’on les gens heureux.
Ils partirent vers les Champs Elysées, prendre un verre et discuter de leur vie, à chacun. Ils discutèrent de longs moments, à table, les yeux dans les yeux, à la seule merci de la parole de l’autre. Ils se baladèrent ensuite pour plaisanter, rire. Le temps passa à une vitesse folle. Le cinéma les accueillit le soir, pour voir .. peu importe le film, tant qu’ils furent ensemble. Leurs mains glissèrent chacune vers celle de l’autre, attirée comme des aimants et ils ne se quittèrent plus.
Ils passèrent la fin de la soirée, au bord de la Seine, et s’échangèrent, comme union, leur amour, en de lèvres purpurines.
La soirée se termina en un bain de couleurs.
Raphaël se réveilla, contre cet être qu’il aimait. Pour la première fois de sa vie, ce goût néfaste et malsain avec lequel il se réveillait chaque jour s’était envolé, telle la colombe libérée s’en allant vers des cieux hauts, très hauts, peut être trop hauts. Il déposa, feuille verte, un tendre baiser sur la peau encore brûlante de désir de Germain. Il allait prendre une douche pour se sentir enfin libre, pas pour ôter les impuretés habituelles.
Germain se réveilla, en sursaut d’un bruit fracassant, venant de l’autre côté de la porte. Il sauta du lit, courut vers la cuisine, ne vit rien, fonça, ouvrit la porte de la salle de bain et vit les parois rouges sanglantes.. couvertes de sang..
Germain hurla, de tout son être ; sa complainte dût se faire entendre dans toute la capitale. Son hurlement à la haine, à l’amour, fit réveiller les sourds, claquer les portes enfoncées, crier les muets ; la vie finissait pour l’un, elle se consumait pour l’autre.
L’ennemi avait tiré ; devant la glace, les ustensiles de beauté, peignes, et surtout le miroir renvoya à Raphaël une image qu’il n’avait jamais vue de lui : celle du bonheur. Son ennemi en était fou, de rage,
de jalousie ; il reprit le dessus, face à sa cosmétique, arme fatale et destructrice, accès à Raphaël ;
et préféra le tuer, à grand coup.
En l’amour réside la mort. En la mort réside l’amour.