Maialen présente la nouvelle
n°2 :
Antéchrista
ou
Celle par qui le scandale arrive
A Mme d’Aubigné de Maintenon
Qu’on la lui lise à l’agonie.
Marquise,
Permettez que je ne vous dise « tante » ; vous m’ôtâtes il y a longtemps ce nom si doux. Vous aviez raison, vous n’étiez pas ma tante, tout juste une cousine à la mode de Bretagne. Vous n’étiez pas ma tante. Vous n’aviez pas le droit.
Ce jour, M. Racine est mort, et je suis dans un état fort peu convenable, frisant même l’hystérie. Il est fort drôle de constater qu’il est mort pour l’anniversaire. Personne ne m’a vue sur scène. Vous vous y opposâtes, en tant que tante, justement, faisant autorité. Pourtant, j’ai été, je suis et je serai Esther. Vous, malheureuse, et M. Racine l’avait compris, le gentil homme ! Vous êtes Aman. Vénale, vénielle, perfide en un mot.
En tant que supérieure des dames de Saint-Louis, vous m’avez chassée. En tant que tante, vous m’avez enlevée. Mais vous n’êtes pas ma tante, et la supérieure des Dames de Saint Louis était Madame de Brinon, douce et instruite femme morte dans la douleur de votre haine. Ni tante, ni supérieure, soyons brèves, vous n’étiez rien.
Vous réussites pourtant à faire de ma vie un cauchemar.
Mes hommages, Madame d’Aubigné, et chapeau bas à vos méthodes.
Je suis née dans l’amour de mes parents. L’amour de moi, et l’amour du Christ. Je crus d’ailleurs longtemps qu’ils n’aimaient que les femmes, et que par conséquent le Seigneur en était une. Il n’y a qu’une femme qui pardonne par amour à l’homme qui l’a trahie. Vous n’avez rien à excuser : le vôtre tombe à vos genoux, vous baise aux mains et ailleurs. Mais vos chétives sirènes pardonnent aveuglément à celle qui dirige la France comme un homme tout en maintenant ses Filles dans le carcan de l’infériorité. Elles pardonnent toutes, et même les protestantes. Elles pardonnent parce que leurs parents, misérables, vous les ont confiées, que vous les avez prises. Peu importe les monts et merveilles que vous leur aviez promis. Elles ont cru, elles croient que vous les aimez et vivent de cet amour imaginaire. Toutes, mêmes les protestantes qui malgré leur culture, malgré le combat de leurs parents frondeurs, ont abjuré.
Elles pardonnent toutes parce qu’elles vous ont été confiées.
Par moi.
Moi, vous m’avez enlevée.
Et vous n’aviez pas le droit.
Je suis née dans l’amour de mes parents. L’amour de moi, et l’amour du Christ. J’avais six ans.
Vous n’aviez pas le droit.
J’étais protestante.
Vous n’aviez pas le droit.
Enfant, protestante, frondeuse, victime en un mot, voilà ce que j’étais. Folle aussi, sans doute, de beauté et d’amour, folle d’un nouveau genre de mélancolie, d’espoir, de haine, de larmes. Folle baroque. Folle d’une époque que vous avez largement contribué à abolir.
J’avais six ans.
J’étais protestante.
J’étais baroque.
Vous m’avez enlevée.
Vous m’avez achetée.
Je vous hais.
Ma Christ avait pardonné par amour à son meurtrier. Je vous pardonne par haine : que je n’aie rien à vous devoir, ni vous à me demander. Je vous pardonne par haine.
Je suis l’Antechrista.
Le jour où j’entrai dans l’âge de raison, mes parents firent donner une petite fête qui parut somptueuse à mes yeux comme le pain sec à celui qui n’a pas mangé depuis quarante jours. J’entrais dans l’âge de raison.
J’interrogeais mon âge dans une masure de province et vous vendiez votre cul au plus grand roi du monde.
Vos appâts charmants ayant fait leur œuvre, vous sortîtes de la chambre pour écrire votre premier ordre de favorite. Il était pour nous, jeunes enfants qui avions le malheur de figurer sur le même arbre généalogique que votre odieuse grande petite personne.
La nuit de mes six ans, quatre carrosses partirent aux quatre coins du pays pour aller chercher quatre petites filles protestantes, vos nièces disiez-vous, dans le but malsain de les convertir au catholicisme.
Le lendemain, je commis la première erreur de mes sept ans, grisée par la beauté que vous m’aviez soumise pour m’acheter.
Je m’en souviens comme de la plus belle chose qu’il me fut donnée de voir. On baptisait ce jour là, dans la chapelle. J’étais tout en haut, avec vous, avec le roi. Et vous me caressiez la main comme pour que ma raison abdique plus vite, pour que mon corps courre vers la ruine où vous m’avez entraînée. Que vos doigts soient crochus et bleus comme votre sang quand vous mourrez, qu’ils soient emplis de puanteur de m’avoir caressée.
On chantait le Te Deum. J’aurais du écouter, me taire. Comme les enfants, j’ai parlé pour ne rien dire. J’ai dit « C’est beau ». Et là, perfide, perverse, monstre, vous avez osé. Vous vous êtes agenouillée comme pour mieux me séduire. « Marthe, si tu deviens catholique, on te baptisera, et tu viendras ici tous les jours.
_Mais je suis déjà baptisée !
_C’était un jeu, c’était pour de faux. Si on te baptise, tu iras tout au centre de la chapelle, et tout le monde te regardera. Et tu viendras à la messe tous les jours, et tous les jours tu entendras le Te Deum ».
Ces mots de Te Deum alliés à la musique de M. Lully m’achevèrent. J’acceptai.
Je signai mon arrêt de mort.
Puis vous avez fondé Noisy, pour y accueillir quelques jeunes filles de noblesse de province. Vous étiez raisonnable quoique perfide, et vous leur enseigniez de bonnes choses, de vraies valeurs pour de petites catholiques, de raisonnables choses. Vous les cultiviez, vous les passionniez.
Alors pourquoi ?
Puis la pension de Noisy n’étant plus assez belle à votre goût, vous avez envisagé un projet solaire. Vous avez fondé Saint-Cyr.
L’année de la fondation de Saint-Cyr est celle de l’écriture d’Esther. C’est l’année la plus heureuse et la plus terrible de ma vie. Tandis que Saint-Cyr était construit sur un marais putride, vous prépariez mon union avec un homme de votre trempe, tout aussi perfide et horrible que vous.
Ah, je m’étais placée sous votre protection ! Vous m’aviez promis la sécurité que dis-je, le bonheur. Le bonheur de me marier à quatorze ans à un homme de trente cinq. Etiez-vous là pour me protéger, la nuit de mes noces avec M. de Caylus ? Non, vous étiez à Saint-Cyr. Votre projet ? Perdre d’autres filles comme vous m’aviez perdue. Pour vous, c’était cela, la réussite.
Et pourtant Saint-Cyr était beau.
Vous n’étiez pas là le soir de mes noces. Et Melle de Marsilly ? comme si la différence d’âge n’était pas assez grande entre M. de Caylus et moi, vous avez fait de Melle Deschamps de Marsilly, qui est ma cadette, une belle-mère d’exception. C’est la femme la plus malheureuse de la cour, et la sotte est toujours pleine d’amour pour vous.
Quoi, dites-vous, étouffée entre les râles de la mort, j’oserai vous en vouloir, moi dont vous auriez pu faire une merveille, quoi, elles devraient vous en vouloir, toutes ces margaritas ante porcos que vous avez enlevé à leurs familles afin d’en faire…
D’en faire quoi ? Vous ne le savez plus. Ou plutôt vous ne le savez que trop. Vous les rêviez savantes, vous les vîtes catins, vous les fîtes bonnes sœurs.
Mes hommages, Madame d’Aubigné, et chapeau bas à vos méthodes.
Eh oui, j’ose vous en vouloir, elles devraient toutes en faire autant. Remémorons ces choses, Madame, que vous voulez oublier, que vous nommez pêchés et que je juge raison. Que diraient-elles, ces enfants de Saint-Cyr mortes dans la puanteur des marais, si, spectrales, elles se levaient à présent ? Verraient-elles comme jadis Madeleine de Glapion converser philosophie dans un couloir avec M. Racine ? La Haye et Marsilly critiquant M. Molière et ses femmes savantes ? Elles ne verraient rien. Elles demanderaient « Madeleine ? ». Et se retournerait une frêle adolescente devenue converse pour l’amour de vous, devenue folle pour l’amour de vous.
Elles auraient quitté l’institut, et reviendraient dans un couvent.
Elles auraient quitté les débats sur les évangiles apocryphes, l’observatoire, le petit théâtre pour n’apercevoir que ce dont elles sont issues : pauvreté, bigoterie et ignorance. Lectures censurées, flagellations pour l’amour du Christ, ou plutôt pour l’amour de vous, et jusqu’à la mort pour certaines.
Elles diraient « Sylvine ! » et leur ancienne surveillante apparaîtrait. Elle a perdu toutes ses rondeurs, la pauvre femme. C’est que l’on ne mange plus guère, à Saint Cyr. Elles parcourraient les couloirs, les cours. Des mines sérieuses, des croix dans toutes les classes, des enfants agenouillées dans la chapelle.
Des spectres.
A Saint-Cyr, les vivantes sont plus spectrales que les mortes.
Et moi ? Moi je me suis refusée au couvent. Souvenez-vous, Marquise, souvenez-vous. On me croira folle, elles le diront toutes, mais pas une de nous ne voulait du couvent. Nous étions parfaitement heureuses. Comment puis-je oser, moi qui n’était pas Saint-Cyrienne, comment pourrais-je parler au nom de toutes ?
C’est pour une raison bien simple, Madame, que je suis en mesure de vous le dire.
C’est parce qu’elles m’ont parlé.
Elles m’ont toutes dit « Mais pourquoi m’a-t-on pris mon journal, pourquoi ne lit-on plus de romans, pourquoi la bibliothèque a diminué de moitié ».
Elles m’ont tout dit pour ne me dire qu’une chose.
Elles m’ont tout dit pour demander :
« Pourquoi n’est tu pas Esther ? »
Je n’étais pas Esther. M. Racine avait écrit Esther pour vous, Madame, Une pièce sans amour, comme vous e lui aviez demandé. C’est pourtant parmi le public que les demoiselles ont rencontré leurs premiers et seuls amours, des gens de leurs conditions, c’est à dire pages pour la plupart, ou jeunes écuyers.
Vous souvenez-vous de leurs larmes, Madame, quand elles ont compris qu’elles n’épouseraient jamais leur amour et, à travers lui, le bonheur que vous vous deviez de leur offrir ? vous souviendrez-vous de leurs cris, de leur effroi quand on a fait l’insulte aux Saint-Cyriennes de ramener à Versailles les costumes d’Esther, des costumes faits par ordre du roi ? Quand elles ont appris, ces actrices d’exception, que leurs cadettes joueraient Athalie sans la moindre parure ? Cherchez les bijoux dans Saint-Cyr, Madame, ceux là même que vous autorisiez et que vous avez proscrits. La plupart appartiennent à présent aux sœurs qui ont joué Athalie et leurs ont été léguées par celles qui ont joué Esther.
Comme une passation de pouvoir, comme une passation de la réalité. Et ces bagues aux doigts, quid de l’instruction des femmes, des demoiselles de province mariées à des gentilshommes de la cour ?
La réponse était cinglante comme le fouet qu’elles se donnent.
Rien.
Combien de suicides avez-vous déguisés en maladie, marquise ?
Saint-Cyr est mort, et Esther avec lui.
Et Esther, c’était moi.
Pourquoi n’étais-je pas Esther ?
Parce que vous êtes vénale.
Vous avez commis pour devenir la première les pires atrocités telle une femme du peuple et moi, moi, j’étais la luxure, moi, j’étais le vice ?
Qui de vous ou de moi était le vice pour ces enfants ?
Oui j’étais à la mode, portant des robes de soie et de nankin, oui je venais et je repartais de Saint-Cyr dans un carrosse à mes armes, oui, madame, oui. J’étais non pas le vice, madame, mais la cour.
J’étais ce que vous promettiez aux Saint-Cyriennes quand vous n’étiez pas en mesure de le leur donner, madame, et pour cela vous m’avez chassée. Vous m’avez chassée parce que j’étais votre erreur, votre folie, l’aboutissement d’un projet insensé.
Vous m’avez chassée parce que je ne vous ressemble que trop.
J’espère que vous n’êtes pas encore morte, madame, cela me ferait deuil.
Le petit spectre court partout sans Saint-Cyr.
Où sont les cerf-volants, les raquettes, les ballons ?
Cherche-t-on la philosophie que l’on trouve des épingles.
Le petit spectre court partout dans Saint-Cyr.
Le petit spectre inspecte votre tête.
Et la petite lectrice, Melle de La Tour que vous adorez tant comme jadis vous adoriez Madeleine, ne comprend rien à ce qu’elle récite. Elle se demande si elle est bien folle, cette Madame de Caylus qui ose défier ainsi Madame ? C’est parce qu’elle ne comprend pas, elle n’a pas vu, elle n’a pas senti, elle n’a pas goûté à l’apothéose. Sait-elle seulement ce que c’est que de toucher une barbe rugueuse sur la joue d’une belle actrice ? D’être applaudie par la cour, après avoir joué le plus brillamment du monde ? De s’évanouir en coulisse après avoir salué doucement ? Elle ne le sait pas.
J’ignore également toutes ces sensations, Madame, en partie grâce à vous.
Et j’ai tant de haine pour vous que je n’ai jamais oublié Esther.
Je n’ai donc jamais oublié l’Institution Royale de Saint-Cyr.
J’en abhorre toujours le couvent.
J’espère n’être pas la seule à me souvenir de ces folles journées et, même si l’histoire ne retiendra de mes lettres que leur hystérie –car je le suis lorsque ces souvenirs terribles sont rappelés à mon cœur- il me semble qu’une petite voix, au fond des archives familiales de nobliaux de province, aura écrit ces quelques mots :
«Tout ce que dit Madame de Caylus est vrai.»
Même si Madame de Caylus à l’air d’une hystérique. Hystérique de n’avoir jamais revu son père, d’avoir été enlevée à six ans, mariée à quatorze, hystérique d’avoir vu l’apothéose et l’agonie toutes ensemble mêlées en Saint-Cyr.
Hystérique d’avoir été votre œuvre, Madame, voilà ce que je suis devenue.
Je vous souhaite le bonsoir,
Marthe Hippolyté de Caylus