Marie-Lamalie
présente
:
Un hobby de bazar
Igor était un fervent lecteur. Carl, lui, ne jurait
que par la télévision. Ils se connaissaient depuis leur plus tendre enfance,
mais ils l’avaient passée à tenter de se convaincre violemment que la folle
passion de l’autre n’était qu’un insipide hobby de bazar. En effet,
chacun savait que sa passion était LA passion. Par conséquent, celle de
l’autre était le mystère par excellence. Quand Carl n’était pas devant un
péplum ou un western, c’est qu’il se bidonnait devant un mauvais jeu
télévisé mais présenté par une superbe potiche. Igor, lui, avait lu des
milliers d’histoires de fées et de sorcières machiavéliques. Igor avait également
une passion secrète : les romans à l’eau de rose. Cependant,
s’envoyer des fleurs n’était pas dans leurs habitudes. Ils étaient plutôt
du genre à adorer se proférer d’effroyables menaces. Quand Carl aboyait à
Igor qu’il allait lui faire ingérer une mixture sans nom, composée de
nitroglycérine et autres combustibles explosifs, Igor gueulait qu’il
le traînerait ligoté, dans un cimetière maléfique, à des heures indues,
pour lui faire écouter l’indescriptible appel de la Succube ; et
mortifié de ne pouvoir la rejoindre, celui-ci mourrait foudroyé par excès de stupeur
et tremblements. Dans un autre genre, Carl hurlait que Igor était un
lecteur de si mauvaise foi qu’il serait bien capable de lire la totalité du Robert
des noms propres en 35 heures, rien que pour s’en vanter. Ce à quoi Igor
rétorquait en pleurant de rire que Carl serait quant à lui tout à fait
capable de se farcir les 13 volumes de la métaphysique des tubes
cathodiques, pourvu qu’il en existe une version filmée ! Ces catilinaires
aussi loufoques qu’interminables les amusaient au plus haut point. Mais leur
petit monde acidulé bascula le jour où Ella leur apparu. En effet :
sacrilège ! Ella n’aimait ni la lecture ni le petit écran. Mais elle était
aussi belle qu’une fée ou qu’une potiche télévisée (bien entendu, elle
n’avait aucun pouvoir magique et savait parler). Comme par enchantement, ils
en tombèrent tous les deux fous amoureux. Mais : sacrilège ! Ella n’eut
pas le même regard pour Igor que pour Carl. Ella succomba immédiatement
lorsque Igor lui déclama des extraits de ses livres rose bonbon en lui faisant
croire qu’il en était l’auteur. Carl ne supporta pas de se prendre le râteau
de sa vie. Il préféra décider de prendre sa vie en main. Pour récupérer la
belle, il mettrait en pratique tout ce qui
jusque là, n’avait été qu’un jeu de paroles en l’air. A la guerre comme
à la guerre ! Il pris pour modèle un de ses trois films préférés « Pour
moi, tu es déjà vermoulu » et se le repassa en boucle jusqu’à être
absolument certain d’avoir étudié à fond l’hygiène de l’assassin,
qui serait la sienne (draconienne), et la cosmétique de l’ennemi, qui
serait celle de son feu ami (blafarde). Ainsi, il pourrait reproduire à
l’identique le meurtre suprême, la vengeance parfaite. Le moment venu, il
prit son courage à deux mains et une profonde respiration. Son attentat
à l’amitié ne pouvait échouer. Igor arrivait tout guilleret sur le chemin
quand Carl fonça sur lui. Directement, il lui planta dans le ventre la seringue
remplie de mercure frelaté. L’injection n’eut malheureusement pas
l’effet escompté. Au lieu de s’effondrer en gémissant, Igor se redressa et
hurla tel un loup enragé. Il roua Carl de coups inconsidérés.
Igor,
allant retrouver sa belle, avait caché sous son pull un de ses exemplaires rose
bonbon préférés « Ton amour me frémit ». C’est celui-ci qui se reçut
la dose fatale de mercure.
Ce fut le sabotage amoureux le plus raté
de l’univers.