Cryssilda présente la nouvelle n°15 :

 

Robert des noms propres

ou

La lecture cauchemardesque

 

Quel enfer que cette grande librairie bien fournie, que faire face à une telle accumulation d'ouvrages ?

Rodant à travers tous ces étalages de pages, je me ressasse silencieusement " Je ne pourrai pas, je ne pourrai jamais… "

Je déambule, le regard embué, la panique paralysant mes moindres idées… Quel cauchemar ! Comment supporter de manquer à ce point de temps ?… J'avance, je ne sais pas ou je vais, je butte sur l'un des étalages, un livre tombe et se révèle à moi : " La richesse du temps s'estompe, jour après jour, la pauvreté s'empare de nous à nos derniers instants, nous mourrons… "

Je m'empresse, je courre vers de longues étagères, lourde de reproches… Je prends des A, des B, des C… peu importe, tous devront y passer, tous devront être amenés à la vie, tous devront me découvrir, tous devront s'inscrire en moi… Ah le temps, Ô grand désespoir de la vie !… Le temps, le temps, le temps passe et tous nos efforts sont vains, on lit, on lit, on lit. Les phrases poussent les précédentes dans l'oubli, les idées écrasées par des nouvelles… Comment avancer, épuiser ce stock d'écrits quand un nouvel ouvrage, égoïste, nous force à en oublier un plus ancien… Comment ruser ce temps, pire ennemi de la mémoire ?…

Ce qu'il faudrait, c'est un inventaire… Il me faudrait un inventaire personnel, une mémoire écrite bravant le temps, un peu comme un Robert, un Robert de mes Noms propres, de ceux qui ont pris possession de moi… Oui c'est le meilleur moyen d'avancer…mais cet inventaire, tant utile soit-il… Il me fait perdre mon TEMPS… !

Silence chaotique de quelques minutes…

Je coure, je file, me faufile, bouscule, bouscule tout, tout le monde, tout. Je ne suis pas folle, non vous madame qui me regardez avec de grand yeux hagards, je ne suis pas folle, je me libère…. Je me libèrrrrrrreeeeee……..

Je prends un livre, puis deux, puis trois… puis tant que les prendre n'est plus le mot, je les déplace, je les fais voltiger de l'étagère au planché, du sol au mur. Je les prends, je les mords, je les déchire… Je demande à quelqu'un du feu… Je veux allumer une cigarette mais tout le monde doute de ma bonne foi…

Aïe… le gros bras arrive.

Comment lui expliquer que les livres me narguent, que le temps brûle, qu'il diminue, diminue, diminue mes chances de découvrir ces livres… Il ne comprendrait pas, il n'aime pas les livres, c'est un mort, lui déjà, ça se voit…

Je vais au devant de lui, toute courageuse que je suis, et lui jette un livre à la figure Je m'en vais… J'espère qu'il comprend mon message de repentance, je pars vraiment, c'est pas une blaaaague…

Je le vois courir derrière moi, je coure moi aussi, mais bien plus malicieusement, je me cache entre les rangés, un livre me regarde avec Stupeur, je le prends, le jette mais un autre apparaît, un autre et un autre et un autre encore, et puis c'est le gros bras qui me regarde avec Stupeur, moi je tremble… Je suis vaincue… Je jette les livres, enfin… mes armes… et je m'écroule sur une pile de romans toute fraîchement posée à mon attention… De l'élasticité de l'être…

Les gros bras me soulève, me font voltiger dans les airs, me cognent contre les étagères, je lui mords un de ses bras énormes et gros…

J'entends un cri " Mais qu'est-ce que tu fais ??? ", la lumière m'accuse…

 

 

              


 

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