Lethee présente la nouvelle n°14 :
Cosmétique de l'ennemi
ou
Ephémérité puérile
Je sais vraiment pas quoi faire… je me perds… et je suis là à tourner en rond.. dans cette pièce au lieu de rester bien sagement dans mon fauteuil… et pour aller où ? Dans un asile ? « On commence comme ça et on finit dans l’Oise Annie !! » me disait souvent mon cher père. Bon allez… reprenons…
« - Docteur, je vous dis que je vais très bien… simplement je suis un peu stressée c’est tout. Ca arrive à tout le monde non ?
- Mmmhhh mmmhhh…
- Bon… j’ai fait une crise.. ; mais rien d’extraordinaire.. j’en fais depuis des années !
- Je vais tout de même vous prescrire autre chose… le solilexotude ne vous convient pas très bien.. et je crois que vous avez tendance à en abuser je me trompe ? Sachez que cela provoque des pertes de mémoire..
- Je sais. Je m’en suis aperçue figurez vous !!!
- Je vous prescris autre chose.. attendez.. non. Je vais écrire à votre psychiatre. Comment s’appelle-t-il déjà ?
- POURQUOI FAIRE ????!!!
- Ah oui… Mr Satori. Bon très bien. Quand aura lieu votre prochain rendez vous avec lui ?
- Pourquoi vous voulez parler à mon psy ? C’est une conspiration ! Je rêve !! Vous êtes tous contre moi !
- Calmez vous, c’est pour votre bien… je vous assure…
- Vous n’assurez rien du tout, la sécu s’en charge très bien, vous vous êtes Mr 115 francs. C’est tout !
- (Rires) On me le dit souvent… mais toutefois de façon plus détournée.
- Bon ben je vous fais votre chèque, et je m’en vais.
-
Attendez. Ne croyez vous pas qu’il vous faudrait du repos ? »
Là, il me parle d’un institut « de repos », me développe le comment
j’irai mieux, le comment je mangerai, le comment je serai traitée, (le quand
je reviendrai il a un peu oublié..), le lieu… alors là, visions
transcendantes : Je me vois assise, sur un lit, à sucer mon pouce, entendant
des fous crier partout autour de moi, du plancher au plafond, en passant par les
murs d’une blancheur presque immaculée. J’ai 17ans, c’est pas moi qui décide.
Panique à bord. Mais pourtant c’est pas si grave que ça quand même un petit
malaise. Si ? C’est vrai que j’ai piqué ma crise dans le métro. Evidemment,
les crises d’angoisse, si on pouvait les prévoir, on les ferait pas
n’importe où. Alors là… mon doc est furax. Et moi je sens que j’ai la tête
qui tourne. Ca recommence. Le plafond bouge. Je marche au plafond. C’est
chouette. Je vole… Ce doit être les cachets que j’ai pris…
Et là : plus rien. J’ai dû tomber du plafond.
A mon réveil, horreur : je suis allongée sur un lit d’hôpital, et tout
autour.. des murs blancs. Je suis dans le brouillard, mais je sais maintenant ce
qui m’a réveillé : les cris. Des hurlements traversent tous les murs qui
m’entourent. Là j’ai peur. Les traîtres ! (Je parle de mes géniteurs).
Ils ont osé. Ils m’ont faite enfermée.
La vie, c’est comme une chanson. Ca commence doucement, puis une histoire se
met en place, et là, juste au refrain (du moins dans les chansons comme je les
aime) : c’est le drame. La mélodie monte, vous prend aux tripes, vous envoûte
jusqu’au plus profond de vous même, vous ne contrôlez plus rien, et vous
dansez, vous dansez jusqu’à l’aube en vous repassant ce même refrain en
boucle. Mais voilà. Dans une chanson comme je les aime, il y a et aura toujours
deux couplets. Donc après le premier refrain, la vie reprend son cour, et par
la même le dessus. Quand on a de la chance, une vraiment bonne chanson comporte
trois couplets, sinon, il n’y en a que deux. Pas de troisième chance. Et le
refrain, moment le plus sensible, le plus tragique, aura toujours le dernier
mot.
Je disais donc que j’étais allongée dans un lieu que je n’appréciais pas
du tout. Mais personne ne s’occupait de moi. Ma première idée après le
grand choc : faire pipi. C’est presque toujours le cas. Soit on pleure, soit
on fait pipi. Seulement voilà. Je crois que j’ai oublié comment on pleure.
J’ai perdu le mode d’emploi des larmes. « Ca te fera du bien Annie,
pourquoi tu pleures pas ? Tu veux pas montrer tes faiblesses ? Et quand tu es
seule, est-ce que tu pleures un peu quand même quand tu sens que tu en as
besoin ? ». J’ai pas besoin. Je suis une grande fille. Et pleurer c’est un
peu implorer. Bon d’accord, je suis catégorique, mais tant pis. Si ça vous
plaît pas c’est pas grave. Je ne dois rien à personne.
Je veux aller faire pipi. Je pense que les WC sont derrière l’une de ces
portes. Ca c’est le placard, ça c’est la sortie (la sortie…) donc la
dernière porte c’est les toilettes. J’y vais.
C’est parti. Minute : où sont mes affaires ? Me voilà en chemise de nuit !
Le placard... ah. Elles sont là. Mon Jean, mes chaussures, mon sweet. J’ai la
tête qui tourne, (les cachets font encore effet) et là j’ai une idée
brillante ! Après la case pipi, j’irai faire un tour. Histoire d’inspecter
les lieux.
En deux temps trois mouvements, (je ne tire pas la chasse d’eau cela pourrait
attirer l’attention), je me retrouve hors de ma chambre, ouvre la première
porte à battants que je trouve, croire deux médecins en pleine discussion, et
qui ne me remarquent même pas, et je dévale les escaliers. Au moins, en
changeant d’étage je suis sûre qu’on ne m’arrêtera pas.
Pourquoi
j’ai fait une crise ? Tout le monde m’en veut ! Les profs, mes parents, mes
amis.. pour eux je suis une gamine ! Mais je m’en fiche ! Ils ne m’aiment
pas. Je vais partir, partir loin. Dans un autre pays, avec de la neige. Là où
tout est propre, clair, où les gens m’aimeront, seront gentils, ne feront pas
la guerre, je deviendrai riche et j’aiderai les gens dans le besoin. Je ne
serai jamais vieille. J’aurai plus besoin de solilexotude pour me sentir bien.
Au fait, combien j’en ai pris aujourd’hui ? Je sais pas… Mais j’en
prends tellement que ça me fait plus effet bientôt. Il faudra bien que je
trouve autre chose.
C’est bizarre, depuis mon réveil je me sens bien. Et je n’ai croisé encore
personne qui veuille me prendre la tête. Finalement c’est pas si mal l’hôpital.
Les gens vous croisent sans faire attention à vous. Quand je rentre à la
maison le soir, j’ai le cafard. Les parents qui regardent la télé, qui ne me
demandent même pas ce que j’ai fait de ma journée.. Mettez vous à ma place
! je peux rentrer à l’heure que je veux, c’est pas pour ça qu’ils vont
s’inquiéter ! Une fois ils m’ont répondu qu’ils me faisaient confiance..
mais c’est aux violeurs qui traînent dans les rues à qui il ne faut pas
faire confiance ! Ou alors je suis si laide à leurs yeux qu’ils pensent
qu’aucun violeur n’aurait envie de s’en prendre à moi !
Et je pourrais tourner mal ! Voler ! Sécher les cours ! Partir avec un macro !
Faire un cambriolage ! Me droguer ! Ou bien vendre de la drogue ! Je les entends
d’ici : « Tant de reproches.. ; tu te comportes comme si on te voulait du mal
! On fait pourtant tout pour te rendre heureuse…Tu as ton ordinateur, tu vas
bientôt passer ton permis, tu as ta chambre, des amis que tu peux voir quand tu
veux. On est pourtant pas des bourreaux !! ». Ils croient peut-être qu’aimer
un enfant ça veut uniquement dire le gâter ?
Puisque les gens n’ont pas l’air de faire attention à moi ici non plus,
alors je vais retourner aux urgences, et je vais regarder tout ce qui s’y
passe. Il y aura peut-être quelque chose d’intéressant pour occuper le
temps. Après tout si personne ne me dit rien ça veut bien dire que j’ai le
droit de me promener non ?
Je remonte. J’étais tellement dans mes pensées que je n’ai rien vu de ce
qu’il y avait à l’étage en dessous. A peine remontée j’entends hurler
derrière moi : « poussez vous ! Urgence ! Accident sur la RN3, ce motard a été
percuté par une voiture. Il faut arrêter l’hémorragie ! »
C’est affreux. Je décide de les suivre. Mais ils disent à la famille qui est
déjà arrivée, de ne pas entrer dans le bloc. Il a les jambes broyées. Du
moins une puisque l’autre n’est déjà plus là. Une femme attrape un
docteur au vol :
« Docteur, je suis sa mère. Prenez soin de lui. Il a perdu sa femme et son enfant le mois dernier. Il est séropositif. Il a été contaminé par transfusion.
- Ne vous en faites pas nous ferons notre possible. Merci de nous avoir prévenus. Je reviens dès que j’ai du nouveau.»
Je
suis choquée. Pourquoi une telle injustice ? Je ne reste pas à côté d’eux.
Je compatis. Cette femme et son mari sont tellement inquiets qu’ils ne m’ont
pas remarquée. Mais eux, je les comprends.
Le sida est un ennemi qu’on ne peut combattre. Par contre, l’homme pouvait
certainement l’éviter.
Je continue donc à arpenter les couloirs.. et là je vois une petite fille avec
son père. Je les entends parler, et comprends tout de suite que c’est sa mère
qui se trouve dans la chambre juste à côté. Et qu’elle est gravement
attente par une maladie incurable, et vient de faire une crise. Voilà pourquoi
elle se retrouve aux urgences. Mais le médecin va la transférer dans le
service des soins intensifs. Les yeux de cette petite fille, remplis de larmes,
source intarissable, me bouleversent. Son père la sert contre lui, très fort.
Communion de souffrance. Spectacle effroyable. Moi qui me réjouissais à l’idée
de voir autre chose, de faire une petite visite libre… je ne serai jamais médecin,
ni infirmière. C’est trop dur. Trop éprouvant.
Je me dis alors que décidément il y a beaucoup de gens malheureux sur terre..
Dans notre famille, nous avons toujours été en parfaite santé. Mes grand
parents sont encore en vie tous les huit, et mes arrières grands parents sont
tous morts de vieillesse. Enfin sauf mon grand père paternel. Il est décédé
d’une crise cardiaque.
Si j’étais à la place de cette petite fille, je crois que cette fois-ci, les
larmes couleraient sans effort. Ou alors, parce que je ne pourrai tout
simplement pas me retenir.
Je crois que je vais aller dans ma chambre et attendre mes parents. Je veux les
voir. C’est curieux, mais les sentir près de moi me ferait du bien en ce
moment. Voir pleurer cette petite princesse aux bouclettes d’or me fait monter
les larmes aux yeux.
Je refais donc le chemin inverse, je passe devant la famille du motard, ils
attendent toujours.
J’arrive enfin à ma chambre. Mes parents en ressortent justement. Mince !!
Ils doivent se demander où je suis. Ou peut-être pas. Maman et Papa pleurent..
pourquoi ? je suis là !
«
Maman ! Papa ! je suis là ! Je me sens bien ! ». Ils ne me voient pas. C’est
encore pire qu’à la maison. C’est pas possible quand même !! quand je
pense qu’il y a trente secondes j’étais pressée de les retrouver !.
L’infirmière : « Je suis désolée. Mais nous n’avons rien pu faire. »
Comment ça ils ont rien pu faire ? Evidemment ! je suis partie et personne ne
faisait attention à moi ! J’entre dans la chambre.
Stupeur. Effroi. Satan a tiré ses cartes. Personne
ne semblait faire attention à moi tout au long de ma balade…L’ennemi a
encore frappé dans ma modeste vie d’adolescente. Les larmes chaudes de ma mère
coulent.. se mélangent à celles de mon père.. et je voudrais les essuyer,
mais je sens bien que je ne le pourrais pas. Je me vois, allongée, sur mon lit.
Blanche. Presque froide. Je veux revenir. C’est injuste. Je n’ai rien fait
de mal.
Au fond je sais bien que si. A force de croire que personne ne m’aimait,
j’ai fini par me détester moi même. Mais pourquoi je suis morte ? « Elle
est arrivée à 16h. C’est son médecin qui nous a appelés. Elle faisait une
crise d’angoisse nous a-t-il dit. Comme elle avait l’habitude d’en faire.
Nous l’avons amenée ici, et brusquement, elle a eu un autre malaise. Elle a
fait une rupture d’anévrisme. D’après ce qu’il nous a dit, votre fille
prenait souvent, et plus que de raison, du solilexotude. Nous pensons que c’en
est la cause. »
Quand je regarde, à ce moment là, le désespoir de mes parents, et mon cadavre
sur le lit. Je me rends compte d’une chose toute simple : ces deux dernières
années, j’ai passé plus de temps à me faire du mal moi-même, que mes
parents auraient jamais pu m’en faire. Souvent dans la vie, on se trompe
d’ennemi.