Jurassic présente la nouvelle n°5 :

 

 

 

Cosmétique de l'ennemi

ou

Le secret du Koala

 

 

 

Ixelles, capitale du Monde Libre Réunifié, 5 décembre 2374.

Le conseiller Tamerlis, un grand homme aux cheveux argentés, aux yeux perçants et au visage dur, fixait l’horloge incrustée dans le plafond de la salle de conseil du Grand Prétoriat Amêlyen, à la verticale de la gigantesque table ronde qui en constituait l’unique mobilier. Deux des treize sièges entourant la table étaient inoccupés. Lorsque le mécanisme parfaitement huilé indiqua midi, Tamerlis se leva et contempla un à un ses dix voisins. Quand il eut la certitude que l’attention de chacun était dirigée sur lui, il prit la parole, réprimant difficilement un grisant sentiment d’orgueil: « Mes amis, sa no-tonbhissime excellence l’archipapesse Rhob-Air XXVIII m’a chargé d’excuser son absence à cette réunion extraordinaire du conseil; elle est retenue à Genève avec le conseiller Barbeau. Comme vous le savez sans doute, ils y supervisent la construction du nouveau Grand Temple Juhracikal. Mais vous connaissez comme moi l’urgence de la situation: une réaction immédiate s'impose, et nous ne pouvons malheureusement pas attendre leur retour. Il va de soi que l'archipapesse nous a laissé toute liberté de prendre les décisions qui s’imposeront sans elle. Je déclare donc cette réunion du Grand Prêtoriat Amêlyen ouverte. »

A sa droite, le conseiller Donahue, un petit homme rond au crâne presque chauve, ne put réfréner un gloussement: « Décidément mon cher, vous cachez bien mal votre jubilation, comme d'habitude... Je sais bien que l'archipapesse est régulièrement absente à nos réunions, mais ce n'est pas une raison pour prendre vos aises dans ce rôle d'orateur principal; elle n'est quand même pas encore morte et enterrée! »

Tamerlis le foudroya du regard. Ce Donahue commençait sérieusement à lui échauffer les oreilles: toujours à faire le malin, alors qu'il n'était même pas capable de lire une boussole... Mais avant qu’il n’ait eu le temps de concocter une cinglante réplique, le conseiller Strickland s’empressa d’intervenir: « Voyons, mes amis, ne croyez-vous pas que nous avons choses plus importantes à débattre? Remettons donc ces stupides querelles intestines à plus tard! »

Le conseiller Dusenberry, toujours prompt à suivre Strickland, l’appuya: « Oui, expliquez-nous plutôt, mon cher Tamerlis, en quoi la situation réclame tant de célérité… »

Le conseiller Tamerlis se rassit, soupira, puis se lança dans un rapide résumé des événements récents: « Peut-être avez-vous appris que nous avons finalement dû accepter la requête du professeur Spacek, pour l’ouverture de fouilles archéologiques dans la région de Toulouse. Les restes de plusieurs immeubles qui doivent dater du début du vingtième siècle ont été mis à jour lors de travaux d'aménagement des transports publics... Spacek y a emmené toute son équipe. Le but officiel de ces fouilles est de découvrir de nouveaux objets usuels de l'époque à exposer au Musée d’Art et d’Histoire de Genève. Mais nous savons tous qu’il cherche surtout des preuves pour étayer ses théories farfelues sur la situation sociale, politique et religieuse de l’avant-cataclysme. Il dispose d’appuis non négligeables dans les milieux universitaires, et nous ne pouvions pas manifester ouvertement notre désapprobation vis-à-vis de sa démarche. L’opinion publique a déjà été suffisamment perturbée par ses récentes déclarations – ou plutôt devrais-je dire divagations – concernant l’existence de religions multiples avant le grand cataclysme. Nous ne souhaitons pas tomber dans une nouvelle chasse aux sorcières, ni avoir à gérer des troubles localisés. »

Le conseiller Van Devere, occupé jusqu'alors à gribouiller des signes plus ou moins illisibles sur une feuille de papier étalée devant lui, prit la parole: « Si vous faites allusion aux dissidents, je vous rappelle qu'ils sont sous le contrôle permanent de notre police secrète. La plupart ne sont d’ailleurs que de doux rêveurs et je peux vous assurer qu'ils ne représentent pas un réel danger pour nous.

– Van Devere a raison, Tamerlis. Et je vous rappelle que votre opinion sur le professeur Spacek ne fait pas l'unanimité au sein du Grand Prêtoriat. Je ne trouve d’ailleurs pas très correct de discuter de cette affaire en l’absence du conseiller Barbeau, qui a souvent appuyé Spacek dans ses démarches.

– Je le sais bien, conseiller Eggar, répondit sèchement Tamerlis, avant de reprendre sur un ton plus suave: Mais Spacek n’en est pas moins dangereux pour nous. Si nous ne trouvons pas rapidement un moyen de le discréditer définitivement aux yeux du peuple, nous risquons une déstabilisation durable de l’unité sociale construite autour du Peplanthéon Amêlyen. Et inutile de vous préciser que nous en serions les premiers défavorisés… De plus en plus de gens voient d’un très mauvais œil le pouvoir politique absolu de l'archipapesse. Maintenant, si vous préférez renoncer à votre position, laisser votre place à d’autres, voire encourager le peuple à la révolte, libre à vous… »

Tamerlis se tut un instant, dévisageant chacun des membres du conseil. Un silence de mort régnait à présent dans la salle. Chacun évitait soigneusement le regard de ses voisins. Un sourire carnassier déforma le visage taillé à la serpe de l’orateur principal. « Décidément, belle brochette de mollusques que j'ai comme d'habitude devant moi! » Son regard s'arrêta sur un gros homme portant des lunettes au large cadre noir, et qui montrait tous les signes d'un relâchement d'attention certain. L'opportunité était trop belle pour que Tamerlis la laisse passer: « Eh bien? Personne ne souhaite prendre la défense du professeur Spacek? Vous, peut-être, conseiller Langenkamp? », dit-il en haussant exagérément le ton.

A l'appel de son nom, le conseiller Langenkamp émit un ronflement sonore, sursauta et se redressa vivement dans son siège: « Comment? Pardon? Oh, excusez-moi, conseiller Tamerlis, je crois que je m'étais légèrement assoupi...

– Nous l'avions tous remarqué, mon cher... Un sommeil agité, à en croire les borborygmes que vous émettiez! Mais revenons-en à nos moutons, si vous le permettez; les vôtres me semblent par trop soporifiques... Je déduis de ce silence généralisé que vous partagez tous ma vision de la situation: le professeur Spacek doit être mis hors d'état de nuire au Grand Prêtoriat. Il ne nous reste donc plus qu'à trouver comment. Avez-vous des suggestions à faire? »

Discret et gourmand doyen de l'assemblée, le conseiller Lindfors jugea enfin opportun d'intervenir et prit la parole, entre deux bouchées du délicieux gâteau à la crème qu'il avait eu l'heureuse intuition d'emporter avec lui, craignant de souffrir d'un petit creux avant la fin de la réunion: « Si vous cherchez vraiment à discréditer le professeur Spacek, le plus simple serait encore de faire en sorte qu'il parvienne à ses fins…

– Je ne suis pas certain de vous suivre, conseiller Lindfors, que voulez-vous dire par là?

– C'est bien simple. Supposons, mon cher Tamerlis, que Spacek découvre des éléments pour étayer ses théories sur l’avant-cataclysme: il s’empressera d'essayer de les rendre publics. A nous alors de démontrer qu’il s’agit de faux, et tout le monde l’accusera de tromperie… Cela ne représente guère de risque pour nous, avec à la clef un résultat garanti! Créer de faux documents qui aient l'air suffisamment authentiques ne devrait pas poser de problème. Et il suffira d'y inclure quelques allusions à une ancienne croyance imaginaire pour que Spacek perde tout sens critique! Si vous n’y voyez pas d’inconvénient, je me porte volontaire pour superviser directement toute l’opération.

– Cette idée me semble excellente, conseiller Lindfors. Et si personne ne s'y oppose, nous vous laissons toute liberté d’action dans cette affaire. »

Tamerlis se fendit d’un nouveau sourire, réel celui-ci. Le stratagème suggéré par ce vieux briscard de Lindfors était en effet ingénieux; à dire vrai il n'aurait pu trouver mieux lui-même. Tout se passait comme il l'avait espéré.



Toulouse, siège du Grand Temple Ghilên-Deuppyen, 10 décembre 2374.

Steve Spacek s’engouffra dans la navette trans-urbaine à destination de la spatiogare et composa d’une main tremblante un numéro sur son portable. La communication s’enclencha rapidement.

« Allô? »

La voix féminine semblait endormie.

« Kate, c’est toi?

– Steve? Mais... Bien sûr que c’est moi, qui veux-tu que ce soit d’autre ? Enfin, qu'y a-t-il? Et quelle heure est-il? »

Kate Wallace-Stone tendit le bras et attrapa son réveil. Plusieurs secondes s’écoulèrent avant qu’elle ne réalise vraiment ce qu’elle voyait.

« ...Amêly toute puissante, mais il est quatre heures du matin!

– Je sais, désolé. Ecoute-moi bien, sans me couper. Je crois avoir réussi! La preuve qu’il me fallait, je l’ai trouvée, tu comprends? Je suis en route pour la spatiogare. Je dois aller au plus vite chez Laurent, lui montrer ça. Ensuite, nous rejoindrons notre contact à Genève. Quant à toi, il faut absolument que…

– Attends, pas si vite… Laisse-moi quand même le temps de me réveiller! »

Kate s’assit et alluma la lumière.

« Qu’est-ce que tu veux dire par "la preuve qu’il me fallait"? Et puis d’abord, que fais-tu dehors en pleine nuit?

– Je viens de quitter les fouilles.

– Mais? A cette heure? Ne me dis pas que tu y as encore passé la nuit! Quand je suis partie à 21 heures, tu m’as assuré que tu allais quitter les lieux toi aussi…

– Je sais. Je ne l’ai pas fait. Tu te souviens de cet espace vide sous les escaliers de l’aile droite, dans l'immeuble qu'on a commencé à fouiller aujourd'hui? Il semblait correspondre à une sorte de pièce secrète, ou un truc du style. Ça n’avait en tout cas pas l’air d’être une conséquence de la destruction de cette partie du bâtiment. Je me suis dit qu’il devait donc y en avoir un semblable dans l’aile opposée. Sauf que je n’avais pas le matériel nécessaire pour casser la paroi, alors j’ai cherché un éventuel mécanisme d’ouverture… Et je l’ai trouvé! Une ornementation bleue dans le mur, en forme d'iris. Elle pivote sur elle-même, ouvrant une petite porte. Tu comprendras mieux en le voyant demain par toi-même. On entre alors dans la même chambre que de l'autre côté, sauf qu'elle est intacte! Enfin, mis à part la poussière et les toiles d’araignée… Elle ne contient pas grand chose d’intéressant pour toi, malheureusement. Pas de tissus, ni d’habits anciens. Pas de photos non plus. Par contre, derrière une sorte de paravent, j'ai trouvé une malle en bois qui doit dater d’avant 2000, d’après son style. Sans doute appartenait-elle aux ancêtres des derniers habitants de l'immeuble, vu que nous avons retrouvé des objets beaucoup plus récents dans d'autres pièces. Et dans cette malle… Des livres! Des vrais, je veux dire, en papier!

– Jolie découverte, en effet. Mais ce n’est pas la première fois que tu en trouves. En quoi ceux-ci sont-ils tellement extraordinaires?

– Un surtout. Un véritable trésor, bien qu’en piteux état. Tu le verrais, tu n’en croirais pas tes yeux! Mais je n’ai pas le temps de tout t’expliquer maintenant, le trajet touche à sa fin… »

Kate soupira.

« Bon, admettons. Alors, qu’attends-tu de moi?

– Il faut que tu contactes le conseiller Barbeau au plus vite. Dis-lui que je le rejoindrai à Genève demain soir, que c’est très urgent. Dis-lui aussi qu’il devra nous cacher, Laurent et moi, pendant un certain temps. Quant à toi, tu resteras ici à Toulouse et tu continueras les recherches pour donner le change. Tu nous rejoindras à Genève quand nous aurons décidé de la suite des opérations.

– D’accord, je vais le faire. Mais puisque tu me parles de Laurent, il faut que je te dise…

– Une autre fois, Kate, je n’ai plus le temps: j’arrive à la spatiogare, et je dois à tout prix attraper la première correspondance pour Paris. Je te laisse. Je t’appelle demain, et on se revoit à Genève dans quelques jours, OK?

– Non, attends, c’est peut-être import… »

Mais Steve Spacek avait déjà coupé la communication. Kate fit la moue. Décidément, il ne changerait jamais… Elle régla son réveil sur sept heures et se recoucha, essayant tant bien que mal de se rendormir. Il ne restait plus qu’à espérer que ses craintes concernant Laurent Contouri n’étaient pas fondées. Lorsqu'elle l'avait croisé par hasard, quelques jours plus tôt, sur la terrasse d'un café parisien, il avait eu l'air ennuyé. Et l'homme avec qui Laurent discutait s'était éclipsé sans demander son reste... Plus tard, quand elle lui avait fait remarquer que son mystérieux interlocuteur lui rappelait quelqu'un sans qu'elle puisse mettre un nom sur son visage, il avait rapidement changé de sujet de conversation. Pourquoi n'avait-elle pas pensé à en parler à Steve plus tôt? Et qu'est-ce que le professeur pouvait bien avoir découvert de si extraordinaire dans cette malle de vieux livres? Ne parvenant décidément pas à trouver le sommeil, Kate se leva, se doucha et s'habilla rapidement, vérifia le contenu de son sac et partit pour les fouilles, tandis que les premiers chants d'oiseaux résonnaient dans les rues sombres de la ville.



Paris, siège du Grand Temple Monthaltien, le même jour.

Laurent Contouri regardait Steve Spacek avec amusement et curiosité. Le professeur l’avait appelé une heure auparavant pour lui annoncer qu’il arrivait à Paris à six heures et qu’il serait chez lui une quinzaine de minutes plus tard. Ce réveil inattendu l’avait surpris, mais après une bonne douche, il s’était senti prêt à affronter Steve et son exubérance. Celui-ci fouillait à présent dans son sac, non sans un certain début d’exaspération.

« Ah, bon sang, où est-il? Ce serait vraiment trop idiot de ma part de l’avoir laissé à Toul… Ah! Le voilà! »

Il sortit sa précieuse découverte du sac et ôta le tissu protecteur dans lequel il l’avait emballée, avant de la tendre à Laurent.

Le trésor archéologique consistait en un petit paquet de feuilles d’un papier jaunâtre, qui avaient autrefois formé un livre. La première de couverture avait été arrachée, ainsi qu’une large partie des pages intérieures. Le texte des pages restantes était illisible, seuls quelques mots surnageant ça et là dans un océan d’encre délavée. En comparaison, l’état de la quatrième de couverture tenait du miracle. Elle avait traversé les siècles dans un état presque parfait, protégée à la fois de la lumière et de l’humidité. On pouvait y voir une photographie de l’auteur. Il s’agissait d’une jeune femme d’une trentaine d’années aux lèvres minces, aux cheveux bruns et bouclés, portant un chapeau improbable surplombant un front démesuré. Mais ce qui retenait le plus l’attention, c’était son regard: intense, profond, reflétant une curiosité et une avidité de connaissances impressionnantes. Le résultat était déstabilisant: on n’aurait su dire si elle était merveilleusement belle ou incroyablement laide. La photo était accompagnée d’un bref résumé de la carrière de la jeune femme.

Steve fixait son ami: « Vas-y, lis! », le pressa-t-il.

Laurent s’exécuta, ne comprenant toujours pas en quoi ce livre avait une telle importance aux yeux du professeur. Le texte commençait par ce qui devait correspondre aux premières phrases du roman: "On ne saurait haïr avec conviction que les gens par lesquels on se sent profondément, désespérément attiré. Cet axiome qui semble anodin gouverne la vie de chacun en permanence. C’est ce que l’on pourrait appeler la cosmétique de l’ennemi."

Le jeune archéologue releva la tête, incrédule, et regarda Steve, dont la main gauche était agitée de tremblements fébriles.

« Mais… Qu’est-ce que?… Je ne comprends pas… Ces phrases sont tirées du dixième chapitre du Grand Livre Sacré des Préceptes Amêlyens, balbutia-t-il.

« ...Comment peuvent-elles figurer dans un livre qui date d’avant le grand cataclysme?

– Quand je te disais que cette découverte était peu banale! Mais je te conseille de lire la suite, c’est encore plus extraordinaire! »

Le jeune homme reprit la lecture à voix haute, tentant de rester impassible: « Deux ans après Stupeur et Tremblements, couronné par le Grand Prix du Roman de l’Académie Française, Cosmétique de l’Ennemi, conte caustique d’une stupéfiante cruauté, est un redoutable nouveau pavé lancé dans la mare littéraire francophone par la jeune romancière belge Amélie Noth… »

Laurent releva la tête, l’air ahuri.

« Amélie Nothomb?! Comme… Mais c’est incroyable! Exactement la même prononciation… Tu ne penses quand même pas que…

– Mais si, bien sûr! Regarde encore la photo! Maintenant que tu as lu son nom, la ressemblance ne te paraît-elle pas frappante? Tout ceci ne te semble-t-il pas évident à présent?

– Non, attends, c’est du délire! Je ne peux pas croire que… »

Steve avait posé ses mains sur les épaules de son ami et le regardait fixement, presque comme un dément.

« Si! C’est la preuve que nous attendions! Et ce livre pourrait bien être la plus grande découverte historique depuis… la pierre de Rosette, tiens! La plus grande supercherie religieuse de tous les temps est sur le point d’être dévoilée! Avec ça, les sbires de l’archipapesse seront bien obligés de nous entendre. Nous pourrons enfin exiger l’accès libre à la Grande Bibliothèque Sacrée d’Ixelles! Trois siècles d’obscurantisme archéologique sont sur le point d’être enfin anéantis, te rends-tu compte de ce que cela signifie, Laurent? »

Le jeune homme avait déjà repris son calme: « C’est une découverte troublante, en effet…

– Troublante? Ahurissante, tu veux dire! »

Le visage de Laurent Contouri se durcit subitement.

« Et… en as-tu parlé à quelqu’un d’autre?

– Seule Kate est au courant. Le Grand Prétoriat a des yeux partout, et la plus grande prudence est de mise, tu le sais bien. Kate doit nous rejoindre à Genève dans quelques jours. Mais nous, nous partons tout de suite; le conseiller Barbeau nous attend dès ce soir. Une fois là-bas, nous réfléchirons au meilleur moyen de rendre publique cette fabuleuse découverte.

– Bon, d'accord. Le temps de passer un petit coup de fil, et je suis prêt à te suivre jusqu'à l'autre bout du monde!»



Genève, siège du Grand Temple Juhracikal, le 11 décembre 2374.

Le conseiller Barbeau sortit discrètement de l'immeuble où il avait choisi de cacher Steve Spacek et Laurent Contouri, et se dirigea vers le Grand Temple en longeant les murs. Une brume inquiétante s'attachait à chacun de ses pas, presque palpable, maléfique. Les volutes de brouillard semblaient pratiquement phosphorescentes à la lumière des rares réverbères qui éclairaient les obscures rues de la ville, renforçant encore leur aspect irréel. Dans le lointain, un clocher sonna deux coups, aussitôt suivi par quelques brefs aboiements. Gagné par une inexplicable paranoïa, l'archiprêtre accéléra le pas, ne pouvant s'empêcher de se retourner tous les deux mètres pour guetter d'éventuels poursuivants. C'est un homme épuisé, haletant et tremblant qui arriva quelques minutes plus tard devant les marches de l'édifice sacré.

Barbeau pénétra dans l'imposante bâtisse de pierre par une porte cachée derrière une énorme colonne de marbre sombre, et s'arrêta dans l'obscurité d'une petite pièce carrée pour souffler. Une fois remis de ses émotions, il avança à tâtons jusqu'à l'entrée du couloir menant à ses appartements privés. Là, il se laissa tomber sur un divan et soupira profondément. La découverte de Steve Spacek était proprement sidérante!

Tandis que les muscles crispés de ses jambes se détendaient peu à peu, Barbeau réfléchissait à la suite des événements, son large corps confortablement enfoncé dans le tissu moelleux du canapé. La partie allait être serrée! Bien sûr, il pourrait assez facilement rallier à sa cause certains des archiprêtres, surtout ceux qui étaient hostiles à Tamerlis. Il avait déjà le soutien du conseiller Eggar. Mais les autres? Et Tamerlis lui-même? Ce fourbe était capable de tout pour empêcher le stratagème proposé par Lindfors de tourner au désavantage du Grand Prêtoriat Amêlyen... La haine de l’archiprêtre du culte de Monthalt envers les études du professeur Spacek déroutait Barbeau.

Soudain, un son ténu, à peine audible, le fit sursauter. Il n'était pas seul! Une lumière violente envahit alors la pièce, aveuglant le gros homme qui laissa échapper un cri de surprise.

« C'est fini, Barbeau, nous avons gagné, articula lentement le conseiller Tamerlis.

– Tamerlis? Mais que... que faites-vous là? Vous n'êtes pas à Ixelles? Et de quoi parlez-vous donc?

– Inutile de jouer les innocents, cher ami, je vous dis que la partie est perdue pour vous. »

Le conseiller Barbeau, remis de son étonnement, se hissa hors du divan et, haussant la voix pour masquer sa peur, prit un ton aussi ferme que possible: « Mais enfin, Tamerlis, qu'est-ce que cela signifie? Voulez-vous me dire ce que vous fichez dans mes appartements privés à deux heures du matin?

– Assez!, hurla Tamerlis, le prenant complètement de court. Vous êtes bien mal placé pour jouer l'offensé, alors que vous vous apprêtiez à trahir! Mais puisque vous tenez tant à ce que je sois plus explicite, apprenez donc que votre stupide tentative de renversement du Grand Prêtoriat a échoué. De toute façon, elle était condamnée d'avance. N'avez-vous donc pas encore compris que nous contrôlions tout depuis le début? »

Barbeau, tremblant de toutes parts, recula d'un pas et se laissa retomber sur son siège.

« Non, Tamerlis, ce n'est pas ce que vous pensez! Le conseiller Eggar m'a tenu au courant du stratagème proposé par Lindfors pour discréditer le professeur Spacek. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit! Ce que nous avons découvert est réel, vous entendez? Réel! J'ai contacté Lindfors en début de soirée; il m'a confirmé lui-même que le professeur Spacek avait quitté Toulouse avant de découvrir les faux documents qu'il avait fait cacher sur les lieux des fouilles. Cela signifie que la découverte de Spacek est, elle, authentique! Un livre en papier d'avant le grand cataclysme, prouvant qu’Amêly-No-Tonbh était à la base un être humain comme vous et moi! Une personne de chair et de sang, qui a vécu au vingt et unième siècle, bien avant la catastrophe mondiale! Et il y a fort à parier qu’il en va de même de l’ensemble du Péplanthéon Amêlyen… Aussi invraisemblable que cela puisse paraître, vous devez me croire, car c'est la pure vérité, je vous l'assure! »

Pour le coup, le conseiller Tamerlis abandonna son air triomphant et paru réellement étonné l'espace de quelques secondes, semblant réfléchir tout haut: « Ainsi, ce fou de Spacek serait parvenu à ses fins? Curieuse ironie du sort! Moi qui pensais vous piéger avec les faux documents de Lindfors... Comme quoi, nous n'avions pas réussi à faire réellement disparaître toute trace de...

– Mais... De quoi parlez-vous? Tamerlis? Vous m'avez écouté? Je vous dis que Spacek a trouvé un texte du début du vingt et unième siècle, qui va chambouler complètement notre système religieux! Quelles qu'en soient les conséquences pour nous, je pense qu'il est de notre devoir de faire en sorte que la vérité éclate. Laissez-moi vous décrire exactement ce document, et je suis certain que vous partagerez mon point de... »

Le conseiller Tamerlis lui coupa sèchement la parole: « Inutile, pauvre idiot! Rien de ce que vous pourriez me montrer ne m'apprendra quoi que ce soit. Cela fait bientôt trois siècles que les archiprêtres du culte de Monthalt se transmettent le secret que Spacek vient de vous révéler, et qu'ils veillent à ce que personne d'autre ne le découvre!

– Comment? Mais... Vous voulez dire que... que vous saviez?

– Bien sûr, je viens de vous le dire... Mais quittez donc cet air complètement ahuri, mon pauvre ami, il vous rend tellement ridicule! Enfin, je suppose que vous méritez que je vous explique tout depuis le début. Remontons donc deux cent cinquante ans en arrière, voulez-vous? Mettez-vous un instant à la place des survivants du grand cataclysme, réduits à rien. A peine plus que des animaux! Partout, ce n'est plus que chaos, crimes, désespoir. La loi du plus fort... Et voilà que par hasard, dans les décombres d'une petite ville de l'ancienne Belgique – Ottignies ou Comines, je ne me souviens plus, on retrouva, miraculeusement intacts, l'intégralité des romans d'une écrivaine du début du vingt et unième siècle nommée Amélie Nothomb. Pas n'importe quelle écrivaine, apparemment: son succès semble avoir été tel qu'une sorte de secte s'était créée autour d'elle, réunissant des dizaines de lecteurs plus ou moins fanatisés. C'est alors qu'une idée germa dans l'esprit d'un des survivants. J'ignore son nom, mais j'avoue que je lui tire mon chapeau: c'est sans doute l'idée la plus lumineuse qu'un homme ait jamais eue! Le principe était d'une géniale simplicité: réunir quelques personnes dignes de confiance, et instaurer une nouvelle religion basée sur le modèle de cette Amélie Nothomb et de sa troupe d'admirateurs. Ils se contentèrent d’en écorcher un peu les noms, histoire de les rendre plus mystiques, je suppose. Puis ils réunirent sous le titre de Grand Livre Sacré des Préceptes Amêlyens quelques-unes des phrases les plus marquantes dans l’oeuvre de la romancière. Il est vrai que celle-ci avait le sens des répliques qui font mouche: figurez-vous qu’il n’y a rien dans le Grand Livre Sacré qu’elle n’ait réellement écrit, j’ai pu le vérifier par moi-même. Et cela fonctionna à merveille: la détresse des gens était telle qu'ils étaient prêts à suivre n'importe quel messie... »

Tamerlis interrompit son récit un instant pour contempler son interlocuteur.

« Ah, Barbeau, si vous voyiez votre tête en cet instant! Mais ne comprenez-vous donc pas que la précarité du système social en reconstruction réclamait une telle supercherie? Si nous avons pu, deux cents ans seulement après la catastrophe mondiale, rebâtir une civilisation nouvelle et l'élever à un niveau identique à celui du milieu du vingt et unième siècle, c'est uniquement parce que nous avons su rallier le peuple à une vérité commune, à une croyance commune: le culte du Péplanthéon Amêlyen! Les gens ont besoin de raisons d'espérer, besoin de croire en quelque chose, cela a toujours été et cela sera toujours. Et la mythologie amêlyenne imaginée par nos ancêtres est, je dois le dire, particulièrement propice à un tel ralliement! Une déesse toute puissante, créatrice de toute chose dans l'univers, qui prend en pitié les hommes au lendemain du grand cataclysme, et qui vient à eux sous forme d'une femme envoûtante pour leur dicter les préceptes fondateurs d'une civilisation nouvelle... Quelques élus qui se regroupent autour d'elle, sèment la bonne parole et par leur comportement exemplaire, accèdent à leur tour à la divinité... Cette idée d'une possible élévation des gens du peuple était particulièrement bien trouvée, car elle est extrêmement porteuse d'espoir! Qu'importe si en fin de compte, personne ne vit jamais réellement cette déesse. Les gens de l'époque y ont cru, et massivement. Et n'oublions pas le principe de l'archipapesse: une simple mortelle, représentatrice sur Terre de la parole divine, à l'exemple d'une de ces vieilles religions monothéistes de l'avant-cataclysme... Tout simplement génial! A l'origine, j'ai cru comprendre que son nom correspond à celui d'une sorte d'artiste dans le domaine musical, encore une contemporaine d'Amélie Nothomb. »
Tamerlis se tut, semblant jouir intérieurement de l'effet produit par ses paroles sur le conseiller Barbeau. Le visage du gros homme était livide.
« Je... je ne peux pas croire que... Vous saviez tout cela? Depuis le début?
- C'est pourtant vrai.
- Mais... mais alors, puisque vous connaissez cette histoire depuis toujours, pourquoi continuer à tromper les gens? La paix et la stabilité sociale sont rétablies depuis près d'un siècle, n'est-il pas temps justement de laisser éclater la vérité?
- Mais qu'est-ce que vous imaginez? Que je vais renoncer au pouvoir absolu?
- Enfin, Tamerlis, vous déraisonnez! Quel pouvoir? Lorsque l'archipapesse et l'ensemble du Grand Prêtoriat seront mis au courant de tout ceci, je suis certain que la majorité se ralliera à mon avis et que... »
Mais le conseiller Barbeau ne termina pas sa phrase. Sa voix s'étrangla dans un sanglot aigu lorsqu'il vit que Tamerlis sortait une arme de sa poche.
« Justement, Barbeau, personne n'en saura rien. Ni l'archipapesse, ni aucun archiprêtre ne l'apprendra. Et ceci pour la bonne et simple raison que vous ne leur direz rien. A l'heure qu'il est, le professeur Spacek doit être mort. Quant à vous, ce n'est plus qu'une question de secondes. Et tous les documents compromettants auront évidemment été récupérés d'ici peu. Ils seront rangés dès demain dans la bibliothèque secrète du Temple Suprême d'Ixelles... Car voyez-vous, cela fait aussi trois siècles que les archiprêtres du culte de Monthalt manipulent l'archipapesse. Rhob-Air XXVIII et toutes ses prédécesseures n'ont jamais été que des marionnettes destinées à envoûter le peuple par leur charisme! Mais nous avons toujours été les uniques détenteurs du pouvoir réel. Et pour ma part, j'avoue être très attaché à ce pouvoir... Alors forcément, quand ce vieux fou de Spacek a commencé à devenir vraiment gênant, j'ai réfléchi au meilleur moyen de le faire disparaître. Convaincre les autres conseillers du danger qu'il représentait pour eux s'est révélé simple comme bonjour. Il ne me restait plus qu'à faire d'une pierre deux coups, en me débarrassant également de son principal appui au sein du Grand Prêtoriat. Adieu, Barbeau. Je ne vous ai jamais aimé, mais je vous promets un enterrement grandiose et d'une rare émotion...
- Tamerlis, non! Vous ne pouvez pas faire ça! Pit... »
Un rai de lumière silencieux jaillit de l'arme, carbonisant instantanément les organes internes du conseiller Barbeau, qui s'effondra au sol dans un bruissement sourd de tissus froissés.




Toulouse, siège du Grand Temple Ghilên-Deuppyen, 12 décembre 2374.


Kate Wallace-Stone regarda sa montre. 19h30, il était temps de songer à rentrer. Dommage que Steve ne soit pas là: les études se poursuivaient de façon satisfaisante. Encore aujourd'hui, une vieille armoire remplie d'habits en relativement bon état avait été découverte dans les sous-sols des vestiges du troisième immeuble mis à jour depuis le début des fouilles. Le meuble contenait également un énorme carton dans lequel était rangée une impressionnante collection d'animaux en peluche. Ceux-ci feraient assurément la joie des jeunes visiteurs lorsqu'ils seraient exposés au Musée d'Art et d'Histoire de Genève!

La jeune femme ne pouvait cependant empêcher un sentiment d'inquiétude de se joindre à la satisfaction éprouvée après de telles découvertes. Encore une journée qui s'était écoulée sans que Steve ne la contacte. Elle commençait à craindre qu'il ne lui soit arrivé quelque chose de fâcheux. D'autant plus qu'elle ne parvenait pas non plus à joindre le conseiller Barbeau sur le numéro direct qu'il leur avait transmis...

Kate jeta un dernier coup d'oeil à l'énorme boîte à souvenirs qu'elle avait transportée dans les locaux en préfabriqué qui faisaient office de bureaux. Les rares peluches qui y restaient étaient si abîmées qu'elles ne ressemblaient plus à rien de connu. Mais son attention fut soudain attirée par un petit carré blanc qui se détachait sur la couleur crème du carton. Intriguée, elle le regarda de plus près et remarqua qu'il s'agissait en fait du coin d'un morceau de papier qui s'était glissé entre les deux couches qui composaient le fond de la boîte. Un morceau de papier, vraiment? Mais non, il s'agissait en fait du dos d'une vieille photographie! Celle-ci, bien que très défraîchie, permettait encore de reconnaître le visage souriant d'une jeune fille, penchée sur un curieux animal. Kate réfléchit un instant. Ça n'était pas un chat, non. Plutôt une sorte de petit ourson, ou alors. Oui, bien sûr, ce mammifère marsupial qui avait complètement disparu pendant le grand cataclysme! Mais comment s'appelait-il, déjà? Ah oui, un koala! Preuve indiscutable que la photographie avait au moins trois cents ans. L'archéologue regarda à nouveau le visage de la jeune fille. Pourquoi lui semblait-elle si familière?

Et tandis qu'elle songeait à ce mystère, une révélation la frappa soudain: le mystérieux inconnu qu'elle avait vu discuter avec Laurent Contouri à Paris n'était autre que l'antipathique conseiller Tamerlis, elle en aurait mis sa main au feu!

La jeune femme se précipita aussitôt sur son portable, et tenta à nouveau de contacter le conseiller Barbeau. Toujours pas de réponse... La vague inquiétude qu'elle ressentait auparavant s'était muée en une terrible certitude: Steve courait un grand danger! Dans sa tête, les pires appréhensions se bousculaient. Il fallait qu'elle se rende à Genève immédiatement. Elle attrapa son sac d'une main, ses clefs de l'autre, et c'est alors qu'elle allait franchir la porte de son bureau qu'un bruit de pas venant du couloir la fit sursauter.
« Qu'est-ce que... Il y a quelqu'un? »
Mais Kate n'attendit pas une éventuelle réponse à cette question. Elle laissa tomber ses affaires et, reculant jusqu'à sa table de travail, saisit une paire de ciseaux. « Allez ma vieille, tu ne vas quand même pas céder à la panique... Pense à tous ces films d'horreur dans lesquelles les actrices se comportent en idiotes, c'est le moment de montrer que tu peux faire mieux! » La jeune femme s'approcha de la porte, qu'elle ouvrit à la volée.
« Bon sang, Kate, tu veux m'éborgner! »
La jeune archéologue ne put retenir un cri.
« Laurent! Quelle peur tu m'as fichue! Mais que fais-tu là? Steve n'est pas avec toi? Je croyais que je devais vous rejoindre à Genève... Vous auriez d'ailleurs dû me contacter hier, je commençais à m'inquiéter...
- Mademoiselle Wallace, vous êtes toujours aussi ravissante lorsque l'émotion empourpre vos joues! Mais pose donc cette paire de ciseaux avant de te blesser... »
Kate sentait le sang battre douloureusement à ses tempes. La présence de Laurent Contouri, seul, à Toulouse ne pouvait signifier qu'une chose: ses craintes étaient fondées. Le jeune homme paraissait d'ailleurs tendu, comme s'il avait quelque chose à cacher. Kate tenta de conserver un air détaché. Ce n'était pourtant pas le moment de s'évanouir! Elle essaya de répondre aussi naturellement que possible, sans pour autant lâcher la paire de ciseaux.
« Madame, pas mademoiselle, séducteur du dimanche! Et je te rappelle que c'est Wallace-Stone, à présent. Mais réponds plutôt à mes questions!
- Oh, je vois, on est sensible... Steve n'est pas avec moi, il est resté à Genève. Il m'a demandé de venir te chercher, il a pensé que ce serait plus prudent que tu ne sois pas seule pendant le voyage.
- Une escorte! Charmante attention. Mais je suis une grande fille, tu sais, j'aurais pu me débrouiller seule. Au fait, pourquoi n'ai-je pu joindre personne de toute la journée? Même le conseiller Barbeau n'a pas répondu à mes appels...
- Je l'ignore. Dis-moi, Steve aimerait savoir si tu as fait d'autres trouvailles intéressantes depuis avant-hier.
- Oui, des habits en grande quantité.
- Non, je veux dire... En rapport avec ce livre qu'il a découvert?
- Pas que je sache. De toute façon, il n'a même pas pris le temps de m'expliquer de quoi il s'agissait exactement...»
Mais tandis qu'elle prononçait ces mots, elle ne put s'empêcher de jeter un coup d'oeil en direction de la vieille photographie qu'elle avait laissée sur la table. Sa main blafarde serra encore davantage les ciseaux, qui imprimaient des marques rouges dans sa paume. Laurent la fixa droit dans les yeux. Quelque chose ne tournait pas rond. Elle avait tout compris, c'était évident. Il changea immédiatement d'attitude, une lueur mauvaise dans le regard.
« Cessons ce petit jeu, Kate, je n'ai pas de temps à perdre.
- D'a. d'accord. Alors explique-moi ce qui se passe! Ce type avec qui je t'ai vu parler l'autre jour, c'était le conseiller Tamerlis, n'est-ce pas? Depuis quand travailles-tu pour lui? Et pourquoi Steve ne m'a pas appelée hier?
- Oh, je vois que tu as fini par le reconnaître... Trop tard, cependant. C'est vrai, je travaille pour le conseiller Tamerlis. En fait, j'appartiens à la police secrète monthaltienne. Le Grand Prêtoriat se méfiait de Steve Spacek depuis plusieurs années déjà. Après m'être inventé un passé d'archéologue amateur, je me suis arrangé pour le rencontrer il y a cinq ans lors d'un cycle de conférences auquel il a participé à Paris. Il ne m'a pas fallu longtemps pour me lier d'amitié avec lui. Jusqu'à présent, mon rôle s'était borné à tenir le conseiller Tamerlis au courant des faits et gestes de votre équipe. Un boulot tranquille... mais qui prend fin ce soir. »
Laurent s'approcha de Kate, menaçant. La jeune femme recula de quelques pas. Des larmes coulaient le long de ses joues pâles.
« Laurent, je t'en prie, arrête! Tu... tu me fais peur! En quoi nos recherches vous inquiètent-elles? Et que voulez-vous de nous exactement?
- Plus rien, à présent. Nous avons trouvé le prétexte idéal pour vous éliminer, Steve et toi, et pour nous débarrasser du conseiller Barbeau par la même occasion. C'est dommage, je te trouvais plutôt attirante...
- Sale porc! », cria Kate en se précipitant sur lui.
Laurent ne réagit pas assez vite pour éviter les deux lames de la paire de ciseaux, qui s'enfoncèrent profondément dans son bras gauche. La douleur irradia jusqu'à son cerveau, fulgurante. Il tomba à genoux. Le sang s'écoulant de la plaie formait une grande tache écarlate sur sa chemise blanche, qui allait en augmentant rapidement. Kate ne lui laissa pas le temps de se reprendre. Ramassant ses clefs sur le sol, elle se précipita vers l'embrasure de la porte, qu'elle franchit sans se retourner, courut tant bien que mal dans les couloirs sombres en direction de la sortie, puis se précipita vers son véhicule.
Hélas, Laurent Contouri avait prévu cette éventualité: les quatre pneus avaient été crevés.
Kate sentit le désespoir l'envahir. Pas un chat dans les parages, évidemment. Et son portable qui était resté à l'intérieur... « Réfléchis, bécasse, réfléchis plus vite! » Entre deux sanglots, elle trouva le courage de retourner vers l'entrée des locaux pour en bloquer la porte. « Si ce salaud croit qu'il va s'en tirer, il se fout le doigt dans l'oeil jusqu'à... »
Elle n'eut pas le temps de terminer sa phrase: le tranchant d'une pelle s'abattit sur son crâne, le fracassant comme une coquille d'oeuf.
« C'est bien beau de barricader les portes, ma jolie, encore faut-il s'assurer qu'il n'y a pas de fenêtres juste à côté... »
Laurent Contouri ôta sa chemise et en fit un bandage pour freiner l'écoulement du sang. De sa main valide, il composa le numéro privé du conseiller Tamerlis.
« Voilà, monsieur, c'est réglé. La salope a bien failli m'avoir, elle avait fini par comprendre. Mais vu l'état de son cerveau, elle ne comprendra plus jamais quoi que ce soit à présent... J'ai dû recourir aux bonnes vieilles méthodes manuelles: un coup de pelle bien placé, et.
- Agent Contouri, je me passerai de ce genre de détails techniques. Assurez-vous simplement d'effacer toute trace compromettante de votre passage, puis emportez le corps de la jeune femme et tout ce que vous pourrez juger intéressant sur les lieux des fouilles. Je vous attends à Paris dès demain matin. »

 



Ixelles, capitale du Monde Libre Réunifié, 15 décembre 2374.


Le conseiller Tamerlis, apparemment ému, contemplait la foule amassée sur la place Elzenveiver, devant le Temple Suprême. De part et d'autre des escaliers menant à l'édifice, de gigantesques tentures pourpres avaient été dressées, frappées du sceau des différentes divinités du Péplanthéon Amêlyen. De magnifiques gerbes de fleurs jonchaient les marches à ses pieds, regroupées par couleurs, formant une sorte d'arc-en-ciel rectiligne. Décidément, on n'avait pas lésiné sur les moyens pour faire de cette cérémonie une des plus somptueuses à laquelle il ait jamais assisté. « Normal que tous ces moutons lobotomisés vouent à nos Divinités un culte aveugle! », pensa Tamerlis avec mépris.

Lorsque les chants sacrés se turent, et que tous les fidèles réunis se furent accroupis, Tamerlis s'approcha du microphone, prit son air le plus inspiré, et commença un discours longuement répété: « Chers concitoyens du Monde Libre, chers fidèles de notre vénérée Déesse Amêly-No-Tonbh, c'est avec une tristesse profonde et un sentiment de révolte bien naturel que nous avons tous appris, il y a trois jours, le sordide assassinat du conseiller Barbeau, archiprêtre du culte de Juhracik. Sa no-tonbhissime excellence, l'archipapesse Rhob-Air XXVIII étant encore sous le choc de ce meurtre odieux, elle m'a chargé de présider cette cérémonie funèbre. Une enquête a bien évidemment immédiatement été ordonnée pour faire toute la lumière sur ce crime scandaleux, et je peux d'ores et déjà vous annoncer que les meurtriers ont été identifiés. Il s'agissait du professeur Steve Spacek, connu pour ses récentes et abracadabrantes divagations archéologiques, et de son assistante. L'enquête a révélé que ces fourbes avaient ourdi un sombre stratagème pour déstabiliser l'ordre social amêlyen, créant de toutes pièces de faux documents historiques. S'étant aperçu de la supercherie, le conseiller Barbeau a tenté de leur faire entendre raison, mais ces chiens ont profité honteusement de la légendaire bonté de l'archiprêtre pour s'introduire chez lui, au sein même du Grand Temple Juhracikal, dans le but de l'assassiner! Il va sans dire que les deux traîtres ont été immédiatement exécutés, et que leurs éventuels complices seront poursuivis sans relâche, jusqu'à ce qu'ils les rejoignent dans la mort. »

Tamerlis accompagnait son discours de grands gestes théâtraux, et se laissait petit à petit emporter à son propre jeu, criant toujours plus fort: « Et ainsi périront tous ceux qui auraient encore l'audace de mettre en doute la toute-puissance de la grande Déesse Amêly-No-Tonbh! Que la colère divine s'abatte sur eux! Qu'ils brûlent dans les sept enfers palamédiens! Ah, Barbeau, fidèle ami, tu seras vengé! »

Soudain, l'archiprêtre se laissa tomber à genoux devant les autres conseillers ébahis – qui s'empressèrent de faire de même - tandis que lui-même, éructant, au comble de la véhémence, continuait son discours: « Prions, mes amis, prions! Ô magnifique Déesse Amêly-No-Tonbh, daigne accueillir à tes côtés le regretté conseiller Barbeau, un de tes plus fidèles serviteurs en ce bas monde! Et toi, redouté Dieu Juhracik, accorde à ton protégé d'être recyclé jusqu'au dernier atome dans le grand cycle de la vie! Gloire à notre archipapesse, Rhob-Air XXVIII, gloire à nos Dieux immortels, gloire au Péplanthéon Amêlyen! »

 

 

 

 

       

 

 

 

 

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