Ariane présente la nouvelle
n°14 :
Antéchrista
ou
La communion des âmes monstrueuses
Paris, fontaine du jardin du Luxembourg. Quinze heures vingt. Elena s’impatiente. Les coups d’œil compulsifs qu’elle ne cesse de jeter à sa montre commencent à l’agacer. Il faut qu’elle se calme, regarder constamment l’heure ne fera pas venir Christelle. Tout de même, elle a raison de s’inquiéter. Cinquante minutes de retard, c’est inhabituel pour Christelle qui se fait toujours un point d’honneur d’arriver en avance à chacun de ses rendez-vous.
« C’est fou comme on peut changer d’état d’esprit en un rien de temps » songe subitement Elena. Une heure auparavant, elle se faisait une joie de revoir sa meilleure amie. Elle avait attendu cette rencontre depuis si longtemps. Rien qu’à l’idée de pouvoir enfin retrouver sa complice de toujours, sa vision du monde alentour avait basculé. Elle s’émerveillait de tout. D’ailleurs, le jardin du Luxembourg ne lui avait jamais semblé aussi beau.
En ce mois de mai, le vert des pelouses resplendissait au soleil. Les fleurs avaient toutes des couleurs éclatantes et les fontaines chantaient à tue tête. Avec le retour des beaux jours, les enfants étaient heureux de pouvoir enfin laisser voguer leurs bateaux dans la grande pièce d’eau juste devant le Sénat. En les regardant, Elena se souvint avec attendrissement qu’elle aussi avait vécu de grands moments aquatiques en compagnie de Christelle lorsque, vingt ans auparavant, elles s’amusaient à faire flotter leurs bateaux dans ce bassin.
Elena n’était même pas indisposée de voir tellement de monde dans le jardin. Au contraire, l’idée qu’il y eût autant de personnes heureuses de se retrouver dans ce magnifique endroit la remplissait d’aise. Le temps n’était pas aux lamentations de toutes sortes, il valait mieux savourer les joies de la vie. Au reste, la moindre pensée un tant soit peu pessimiste qui lui aurait effleuré l’esprit aurait tout de suite été reléguée au fin fond des oubliettes de son cerveau.
A présent, les beaux principes d’Elena commencent à fondre comme neige au soleil. Toute joie extatique a malheureusement cédé la place à une inquiétude grandissante. Elena se mord les lèvres, elle s’en veut de se faire un tel sang d’encre. « Après tout, Christelle a peut-être tout simplement eu un empêchement de dernière minute et se trouve dans l’impossibilité de me prévenir. Mieux vaut que je l’attende. »
Elena est plongée dans ses pensées lorsqu’un jeune homme dont le visage lui est étrangement familier se présente à elle :
- Bonjour.
- Bonjour.
- Ne vous inquiétez pas. Je n’ai pas le dessein de vous importuner. J’aimerais seulement savoir si par hasard vous ne seriez pas Elena Lantéri.
- Oui c’est moi. Que puis-je faire pour vous ?
- Je suis Théo, un ami de Christelle. J’ai une lettre à vous remettre de sa part. Tenez.
- Oh merci beaucoup ! Vous tombez à pic ! Je commençais à me demander si j’allais avoir de ses nouvelles. Voilà une heure que je l’attends.
- Veuillez m’excuser, je n’ai pas pu venir vous apporter la lettre plus tôt.
- Mais non voyons, ne vous excusez pas, vous me rendez la liberté. Désormais je n’ai plus à m’inquiéter.
- Vous devriez lire la lettre rapidement. Les nouvelles ne sont pas aussi bonnes qu’elles en ont l’air. Christelle ne va pas bien en ce moment. Vous seule pouvez l’aider à s’en sortir, croyez-moi.
- Vraiment ? Qu’a-t-elle au juste ?
- Je ne sais pas trop. Mais son état me semble être assez sérieux. Elle m’a instamment prié de vous remettre cette lettre en mains propres. Elle tenait à ce que personne hormis ses parents et moi ne soit au courant de cette missive. Je ne connais pas le contenu de ce qu’elle vous écrit mais je respecte son silence. A vous de faire en sorte qu’elle se sente mieux.
- Vous pouvez compter sur moi. Je ferai tout mon possible pour lui porter secours. Pour rien au monde, je ne la délaisserai. Faites moi confiance.
- Je suis heureux de vous entendre parler de la sorte. Bonne chance.
- Merci.
- Je vous laisse mes coordonnées afin que vous me puissiez me tenir au courant. Christelle est une amie très chère. Voici ma carte de visite.
- Très bien, c’est promis je ne vous laisserai pas sans nouvelles.
- Merci pour votre complaisance. Christelle avait raison, on peut s’en remettre à vous.
- Mais c’est bien normal.
- Au revoir.
- A bientôt. »
Elena regarda le jeune homme s’en aller avec visiblement l’air soulagé. « Voilà qui fut une singulière rencontre. », songea-t-elle. D’ordinaire, elle n’avait pas de discussions aussi sérieuses avec les hommes. Dès qu’il eût disparu de son champ de vision, elle porta son regard sur la lettre qui lui permettrait d’y voir plus clair sur l’état actuel de son amie.
Elena aimait recevoir des lettres de son amie. Christelle était particulièrement douée pour l’écriture. Peu d'auteurs écrivaient avec la sensibilité de son amie. Parfois Christelle éprouvait quelques difficultés à s’exprimer oralement, mais quand il s’agissait d’écrire, elle était certaine de pouvoir de se faire parfaitement comprendre. Voilà qui expliquait pourquoi Christelle lui faisait part de ses tourments par courrier et non par téléphone.
« Maintenant à nous, ma chère Christelle. » Elena alla s’asseoir sur un banc, ouvrit l’enveloppe et aussitôt reconnut les inimitables pattes de mouches de son amie :
Le
02/05/02
Ma
très chère Elena,
J’espère
que tu recevras rapidement cette lettre. Je te prie de bien vouloir accepter mes
excuses pour t’avoir fait attendre pour rien au jardin du Luxembourg.
Actuellement je me « repose » à Saint Nom la Bretèche dans la
maison de mes parents. J’y ai été amenée de force. Tout le monde sait
qu’il est plus prudent d’isoler les fous dans un endroit tranquille. Folle,
voilà ce que je suis devenue. Je t’avoue qu’en ce moment je ne suis plus très
bien où j’en suis. Tout se bouscule dans ma tête. J’ai perdu tous mes repères.
Plus grave encore, tous les rêves auxquels j’aspirais il y a quelques temps
n’existent plus désormais. Un homme qui a perdu toutes ses aspirations
n’est plus homme, il en est réduit à vivre comme un animal.
Je
ne comprends pas comment j’ai pu en arriver là. L’inquiétude que mon état
déplorable inspire à mes parents m’afflige d’autant plus. Tu sais combien
mes parents sont doux et enclins à la compassion. Je ne supporte pas de les
voir souffrir à cause de moi. Je souhaite de tout cœur cesser de faire de la
peine aux personnes que j’aime et voilà qu’en me remettant en question je
leur cause encore plus de chagrin. J’ai la désagréable impression d’avoir
atteint le point de non retour.
J’aimerais
vivement retrouver la Christelle d’avant. Au plus profond de mon âme, je la
sens crier, elle ne supporte plus la cohabitation avec l’étrangère que je
suis devenue. Aussi je m’en remets entièrement à toi. Pourrais-tu venir me
voir ? J’ai réellement besoin de toi. Tu as toujours été la personne
la plus à même de me
comprendre. Même si je suis devenue un monstre, je garde toujours
à l’esprit que ton amitié est l’une des choses précieuses que je
possède. Chaque jour, je remercie Dieu de t’avoir mise sur mon chemin.
Pour
finir, je te prie instamment de ne pas t’affliger sur mon sort. Je nourris le
fol espoir que ton perpétuel
optimisme vienne déteindre sur moi. De toutes façons, ta présence me fait à
chaque fois que je te vois l’effet d’un nouveau rayon de soleil.
Bien
à toi.
Christelle.
Cette lettre eut sur Elena l’effet d’un boulet de canon. Christelle était la meilleure de ses amies. Tout ce qui concernait de près ou de loin Christelle la touchait directement. Un cordon invisible les reliait continuellement. « Détrompe-toi Christelle, tu es loin d’être un monstre. Compte sur moi pour te sortir d’affaire. »
En lisant la présente lettre, Elena avait ressenti un vif pincement au cœur. Cependant, comme Christelle lui avait expressément demandé de ne pas s’attrister devant sa lettre, Elena décida de ne pas s’attarder sur cette souffrance. Justement il fallait la combattre et l’anéantir au plus tôt. Elle prit la résolution de mettre tout en œuvre afin de trouver le plus rapidement possible une solution. Elena était tellement absorbée dans ses réflexions qu’en rentrant, elle manqua la station de métro qui se trouvait non loin de chez elle.
Une fois arrivée, elle téléphona aussitôt les parents de la grande malade :
- Christelle ?
- Oh Elena, c’est toi ? Je suis si heureuse de t’entendre !
- Et moi donc ! Demain tu vas pouvoir non seulement entendre ma voix mais aussi me voir en chair et en os. Je compte bien te rendre une petite visite tous les soirs.
- Tu veux réellement voir une folle ?
- Oui .D’ailleurs, j’espérais la rencontrer aujourd’hui au jardin du Luxembourg.
- Je suis désolée…
- Mais non voyons, pas de cela entre nous.
- Ma lettre est vraiment déprimante, je t’en fais voir de toutes les couleurs…
- Ecoute Christelle, cela me ferait vraiment plaisir si tu cessais de te préoccuper de moi. Il vaudrait mieux que tu prennes soin de toi au lieu de t’inquiéter de moi.
- C’est vrai…Mais vois-tu, j’éprouve quelques difficultés pour me rétablir…
- Voilà pourquoi je te propose mon aide. Ne t’attends pas à ce que je laisse ton vague à l’âme te polluer complètement. Je vais lui rendre la vie dure, tu vas voir…
- Tu es si drôle, Elena.
- Ce n’est pas une plaisanterie, Christelle. Je t’ai exposé mes futurs projets te concernant. Tu m’as écrit que tu souhaitais vivement retrouver la Christelle d’avant. Figure-toi que moi aussi. Si je ne peux plus rigoler avec toi, où va le monde ?
- C’est gentil…
- Non, c’est la stricte vérité.
- A quelle heure la destructrice du virus des mauvaises pensées espère-t-elle arriver ?
- Le plus tôt possible. Je pense arriver vers 19h00.
- Très bien, je t’attendrai de pied ferme.
- J’y compte bien.
- Merci pour tout, Elena.
- Je t’en prie. N’oublie pas que je serai toujours à tes côtés. Les amis sont là pour cela. Prends bien soin de toi.
Autant le sérieux du contenu de la lettre de son amie avait inquiété Elena, autant leur dernière conversation téléphonique lui avait redonné espoir. Le ton de la voix de Christelle lui avait semblé assez enthousiaste. Voilà qui était de bon augure. Cependant, le plus gros n’avait pas encore été fait. Selon Elena, il faudrait jour après jour convaincre Christelle que ses états d’âme ne l’avait pas changée et qu’elle pourrait se sortir d’affaire.
Le lendemain, Elena eut hâte de retrouver Christelle. Lorsqu’elle fut enfin arrivée à destination, elle fut désagréablement surprise de constater à quel point les parents de son amie semblaient tristes et accablés. Ils avaient les traits tirés, ce qui laissait supposer qu’ils ne devaient pas dormir beaucoup. Cependant, ils semblaient contents d’accueillir l’amie de leur fille :
- Merci d’être venue, c’est si gentil de ta part, dit la mère de Christelle.
- Voyons, c’est normal, elle est aussi chère à mon cœur qu’aux vôtres.
- S’il te plait, n’assène pas trop Christelle de questions sur son état actuel. Elle ne supporte pas qu’on l’interroge et peut très vite se départir de son calme avec un emportement où on la reconnaît à peine.
- J’imagine qu’on s’emporte plus facilement contre ses parents. Ne lui en tenez pas trop rigueur. Ne vous inquiétez pas, je serai aussi douce qu’un agneau.
- Merci Elena. Allez, vas la voir. Elle t’attend.
Le diable Christelle ne faisait pas peur à Elena. Elle n’avait pas l’intention de faire l’inquisitoire de la prétendue sorcière. En fait, Christelle ressemblait plus à quelqu’un qui venait de se faire opérer qu’à une sorcière. Lorsque Elena entra dans la chambre de son amie, elle fut frappée par le teint livide de Christelle. Celle-ci avait l’air fatigué et ses yeux ne brillaient pas de leur éclat habituel. Elena fut attristée de ne pas pouvoir se plonger dans le regard malicieux de son amie. Elle aimait beaucoup la beauté des yeux moqueurs de Christelle.
Assez pleurniché. Elena n’allait pas se laisser envahir par la morosité ambiante. Elle s’arma de son plus beau sourire et tenta d’engager la conversation du ton le plus joyeux possible :
- Alors comme ça, tu as réintégré ta chambre d’enfant ?
- Oui, j’ai décidé qu’à 30 ans, il était temps de retomber en enfance. J’en ai eu assez de jouer à l’adulte.
- Je vois….
- Comment vas-tu, ma très chère Elena ?
- Bien. Mais c’est plutôt à la grande mourante qu’il faudrait poser la question.
- Tu n’emploies pas le bon terme, Elena. Je ne suis pas mourante, je suis folle.
- Le mot folie, vois-tu, pourrait être employé pour désigner la plupart des personnes sur Terre. De nos jours, c’est d’être qualifié de normal qui n’est pas courant et qui suscite la curiosité.
- Tu es gagné, j’abdique.
- Sérieusement comment te sens-tu ?
- Pas trop mal. La semaine dernière, j’ai atteint le paroxysme de la dépression. Mais depuis que j’ai appris que tu venais me voir, je vais nettement mieux.
- Il aurait fallu m’appeler plus tôt. Je serais immédiatement venue te voir.
- Je ne voulais pas que tu me voies dans un état pareil.
- C’est ridicule. Heureusement que tu t’es décidée à m’exposer par écrit tes nouveaux états d’âme. Sinon je n’aurais jamais été au courant.
- Oui écrire me soulage beaucoup.
- Libre à toi de te consacrer à l’écriture. Sérieusement je connais beaucoup de lecteurs qui seraient heureux de te lire.
- Tu dis n’importe quoi.
- Fais ce que tu veux, c’était juste un avis que je te donnais.
- Cependant, tu as raison : je devrais écrire plus souvent, histoire de te laisser un peu tranquille avec mes problèmes…
- Cesse d’avoir peur de me déranger. Je préfère que tu me dises ce que tu as au lieu de me faire des cachotteries. Parle-moi de ce que tu ressens.
- Je préfère qu’on en parle un autre jour, si tu n’y vois pas d’inconvénients. J’aimerais rester de bonne humeur.
- Très bien, comment va ton très cher et tendre ?
- Fabien ?
- Bien sûr ! Qui d’autre ? A moins que tu ne veuilles changer de mari…
- Pour rien au monde. Fabien est très compréhensif, il est adorable avec moi. Tous les jours, il vient me voir dès qu’il peut se libérer de son travail.
- Je suis heureuse de l’apprendre. J’aimerais bien le revoir.
- Il y a de fortes chances pour que vous vous rencontriez dans le train un soir ou l’autre.
- Tant mieux. Deux pitres valent mieux qu’un pour te dérider.
Elena et Christelle passèrent le reste de la soirée à bavarder à propos de tout et de rien. Elles rirent beaucoup. Leurs fréquents éclats de rire égayèrent la maison et confirmèrent une fois de plus le fait établi selon lequel Elena semblait être une des seules personnes à pouvoir redonner le sourire à Christelle. Elena avait vraiment l’impression qu’aucun mal dépressif n’atteignait son amie. Mais en y réfléchissant bien, elle songea que si Christelle avait pu ces derniers jours éprouvé un réel sentiment de mal être, cela pouvait très prochainement se reproduire. En effet, enrayer définitivement ces sentiments si destructeurs s’avérait difficile dans les premiers mois de la maladie. Par conséquent, Elena se prépara mentalement à aider son amie pour la prochaine crise.
Celle-ci arriva plus vite que prévu. Le lendemain, Elena trouva son amie en pleurs. Elle s’empressa d’aller serrer Christelle dans ses bras. Elle voulait témoigner à son endroit toute l’empathie qu’elle lui inspirait. En pareille circonstance, tous les mots s’avéraient vains. Mieux valait directement communiquer avec l’âme de Christelle. Après quelques minutes, les sanglots de Christelle s’estompant, elle murmura :
- Elena, je suis un être abject. Je me déteste.
- Je dirais plutôt le contraire. Essaie de m’expliquer pourquoi tu penses cela.
- Je n’arrête pas de faire du mal autour de moi.
- Comme tout le monde. Qu’est-ce qui te fait croire que tu fais souffrir les autres ?
- Par exemple, Fabien est triste de me voir dans un tel état. Il ne parvient pas à m’aider. Il se sent impuissant et cela le contrarie beaucoup. Il souhaiterait tellement être capable de me venir en aide.
- Sa réaction est celle d’une personne qui t’aime. Tu ne peux pas lui reprocher de t’aimer.
- A toi aussi, je cause de la peine. Ainsi qu’à ma famille et à mes autres amis.
- Toutes les personnes qui sont attachées à toi ne pourront s’empêcher de souffrir en te voyant endurer les pires maux. C’est tout simplement de l’empathie ou de l’amour si tu préfères. Tu ne pourras jamais les empêcher d’éprouver de tels sentiments à ton endroit. C’est un fait établi et tu ferais mieux de l’accepter.
- Non, je ne puis plus supporter l’idée de faire souffrir toutes les personnes que j’aime.
- Lorsque Fabien ne va pas bien, n’éprouves-tu pas de l’empathie pour lui ?
- C’est différent.
- Je ne crois pas.
- De toutes façons, je suis un monstre.
- Un monstre charmant, alors.
- Cesse de tout tourner en dérision. Désormais j’aimerais que tu m’appelles Antechrista.
- Antechrista ?
- Oui comme Antéchrist, le démon qui essaya d’établir une religion opposée à celle du Christ.
- Toi tu es l’ange et moi le démon. C’est clair, non ?
- Tu délires complètement ma pauvre Christelle. Au lieu de raconter des absurdités, regarde plutôt ce que je t’ai apporté aujourd’hui.
- Quoi donc ?
- Des chocolats.
- Je n’ai pas faim.
- On n’a pas besoin d’avoir faim pour manger des chocolats. Ceux-ci viennent de La Maison du Chocolat. Je sais que tu les adores. Fais un effort.
- Quels que soient mes états d’âme, je ne pourrai jamais résister devant des chocolats. Tu me connais trop bien. Tu as gagné, comme toujours…
Elena et Christelle dégustèrent en silence les bouchées de l’extase. Et l’incident fut clos. Ce jour-là, les chocolats firent office de calmants. Cela tombait bien, Elena connaissait bien leurs vertus apaisante et réconfortante.
Les mois s’écoulaient paisiblement. Elena ne voyait pas les jours passer tellement elle se préoccupait de savoir comment évoluait la santé mentale de son amie. Globalement, Christelle allait mieux. Lorsque Elena appelait Théo pour lui donner des nouvelles de Christelle, le ton de voix du jeune homme devenait de plus en plus joyeux à mesure que la conversation téléphonique durait. Il était vraiment heureux d’apprendre que son amie se rétablissait petit à petit. Cela touchait Elena car elle avait l’impression que le bonheur de Christelle était nécessaire à celui de Théo.
Tous les soirs, Elena et Fabien se rencontraient à la gare Saint Lazare pour voyager ensemble jusqu’à la maison des parents de Christelle. Avant de prendre leur train, ils se promenaient dans le quartier afin de trouver les meilleurs thés, pâtisseries ou chocolats. Ils aimaient essayer de nouvelles boulangeries afin de goûter à de nouveaux gâteaux et de pouvoir enfin découvrir la meilleure pâtisserie du coin. Pendant le trajet en train, Elena et Fabien discutaient infatigablement de Christelle. Tous deux l’aimaient tellement qu’ils ne se lassaient jamais de parler de l’objet de leur affection.
Chaque jour, Christelle écrivait quelques pages racontant ce qu’elle ressentait. Lorsqu’elle était d’humeur joyeuse, elle écrivait de charmants contes remplis de poésie et qui faisaient rire tout le monde. Fréquemment, si l’envie lui prenait, elle lisait après le dessert ce qu’elle avait écrit. Si elle éprouvait le besoin de parler de ses perpétuelles remises en question, la conversation prenait des allures de discussions philosophiques. Mais le plus souvent, elle aimait faire rire toute sa famille en racontant des histoires farfelues, purs produits de son imagination débordante. Ses parents avaient retrouvés le sourire, ils pressentaient que Christelle serait bientôt totalement guérie et cela les rendait heureux.
Un soir, Christelle demanda à Elena de lui apporter le lendemain des livres qui seraient susceptibles de la faire rire. Elle avait dévoré tous les livres de ses parents et ne voulait absolument pas passer une journée sans lire. Les livres lui ayant toujours procuré plaisir et joie de vivre, la lecture restait son activité favorite.
- Tiens voila deux de mes livres préférés que je trouve très drôles. Je suis sûre qu’ils te plairont.
- Montre les moi, s’il te plait.
- Minute papillon. Tiens, voila Don Quichotte de Cervantès et Métaphysique des Tubes de Amélie Nothomb. Tu pourras les lire autant de fois que tu veux, ils seront toujours aussi drôles.
- Merci beaucoup.
Christelle dévora les deux livres en moins de trois jours et ceux-ci lui firent tellement d’effet qu’elle décida de quitter sur le champ le cocon familial pour retrouver celui qu’elle partageait avec Fabien. Elle éprouvait l’urgent besoin de retourner à la vie, celle qu’elle appréciait autrefois. Elle reprit son travail, contacta de nouveau les amis qu’elle avait délaissés et tout rendra progressivement dans l’ordre.
Pendant sa convalescence, elle avait pris l’habitude de voir Elena tous les jours. Toutes deux était devenues plus qu’inséparables. Aussi décidèrent-elles de déjeuner tous les jours ensemble dans le jardin du Luxembourg, ce jardin étant leur favori et à proximité de leurs bureaux respectifs. Chaque jour, elles attendaient avec impatience de se retrouver. Leur discussion quotidienne était un des moments favoris de leurs journées.
Un peu moins d’un an s’était écoulé depuis qu’Elena avait reçu la fameuse lettre de Christelle. Toutes deux se promenaient tranquillement le long des allées du jardin du Luxembourg, lorsque Christelle déclara subitement :
- Tu vois ces arbres en fleurs. Je veux voir les cerisiers du Japon. Depuis que j’ai lu Métaphysique des tubes, je rêve de découvrir ce pays. Viens avec moi, j’aimerais tellement qu’on le découvre ensemble.
- C’est une excellente idée, j’ai toujours eu envie d’aller au Japon.
Un mois plus tard, elles s’envolèrent pour le pays du Soleil Levant. Elles y vécurent les plus beaux moments de leur vie. Mais cela, c’est une autre histoire…