Marion de Ker présente la nouvelle n°3 :

 

Robert des noms propres

ou

Le seigneur de la terre

 

A Amélie Nothomb
avec beaucoup de respect

 
Ce Seigneur de la terre,
sera dans mon dictionnaire !


L'homme dont je vais vous parler pendant quelques pages, aurait été bien étonné de cette mise en lumière. Il en aurait été gêné, il n'aurait pas compris et aurait pensé, qu'il s'agissait peut-être d'une de ces fantaisies des gens de la ville, de ces gens de Paris. Il n'aurait pas réalisé pourquoi il pouvait être au centre de quelque récit que ce fût. ...

Moi non plus à vrai dire, jusqu'à ce jour de juin où un étrange et fascinant écrivain décida d'intituler son prochain livre : " Robert des noms propres ".
Un tel titre ne manquait pas d'intriguer et de saboter toute inspiration poétique, pour moi en tous les cas. Puis ce fut comme un jeu, comme un défis d'imaginer ce que je pourrais bien écrire à partir d'un tel intitulé. L'idée fit son chemin, la pensée vagabonda en tout sens, dans toutes les directions et revint au point de départ pour finalement accepter l'idée qui sans cesse réapparaissait à la surface, insidieusement, décidée, déterminée.

 
***

 
Je vis ici depuis neuf cents ans, et j'aime ce pays plus que tout autre endroit. J'ai un peu voyagé autour de la terre, connu la chaleur, le froid, l'eau bleue et tiède, les neiges éternelles, la végétation luxuriante et les étendues calmes et désertiques. J'ai voyagé en bateau, en avion, en train et à pieds aussi. Toutes les rencontres furent une chance et un cadeau. J'ai été gâté, je le sais, je peux comparer, et maintenant j'ai la chance immense de pouvoir m'arrêter un peu.

Quel site, quelle ville, quelle place, quelle chapelle peut rivaliser émotionnellement avec neuf cents ans de souvenirs. Neuf cents ans d'enfance, car même si j'ai aujourd'hui dépassé l'adolescence, ce que ressentent mes gènes remonte à plusieurs siècles et si l'état adulte n'est ressenti que maintenant, toutes les années écoulées, les miennes et celles de mes ancêtres à travers moi font parti d'une seule catégorie : l'enfance, l'époque de l'émotion, de l'innocence, de la découverte, de l'imprégnation.


***


Je me suis enfin décidée à prendre ce chemin devant lequel je passais depuis des semaines, depuis neuf cents ans, sans jamais bifurquer. Aujourd'hui j'ai rejoins mes jeunes années, à bicyclette le long de ce sentier boueux envahi par les hautes herbes et les orties. Devant la ferme de Thérèse j'ai mis pied à terre pour aller la saluer. Pendant plus d'une heure nous avons discuté de la vie d'avant. Thérèse n'avait pas changé, à peine un peu de cheveux blancs mais ils ne gênèrent pas ma quête de souvenirs et d'émotions. La ferme était en l'état, les chiens jouant et jappant autour de nous pouvaient être ceux d'autrefois. Aujourd'hui où tout évolue à la vitesse de la lumière, rien n'avait réussi à atteindre ce lieu reculé. C'était irréel, je ne pouvais plus m'en détacher, j'étais accrochée aux paroles de Thérèse qui en parlant de sa vie, me parlait de la mienne ; des vacances au château, de la flopée de cousins et cousines réunis pendant l'été, du soleil accompagnant nos activités, nos bêtises et nos secrets. Les rares jours de pluie nous rassemblaient tous dans la salle de jeux où le plancher en mauvaise état nous intriguait, une latte soulevée révélait un espace noir où s'abîmaient notre imagination et nos peurs. Le lit clos était aussi le lieu des complots et des mises au cachot. Tout défilait dans ma tête tandis que Thérèse racontait. Chaque pierre de la crique, la branche du vieux chêne tombant à la surface de l'eau, les galets mélangés aux tuiles des ostréiculteurs, le ponton duquel nous sautions indéfiniment, sans se lasser. Nos cris résonnent à nouveau dans ma tête quand, impatients nous dévalions la prairie chaussés de sandales en caoutchouc, c'était à ceux qui arriveraient les premiers pour s'emparer des pneus ou des énormes chambres à air qui nous servaient de bouées. Ce n'était pas une plage de sable fin, c'était bien mieux que cela, c'était " la  côte ", il n'y avait que nous... juste une dizaine d'enfants et à peine la moitié de parents.

J'habite à 2 kms de cette réserves d'émotions, l'homme dont je vais parler aussi. C'est un homme de la terre, Il s'appelle Mathurin, plus que des faits héroïques, c'est une attitude, un comportement, qui l'a propulsé dans mon panthéon des gens biens, dans mon " Robert des noms propres ". La première fois que je pris conscience de son existence ce fut à la mort de son père. Dans les métiers de la terre il n'y a pas de vacances, ni de congé pour cause de décès. En ce triste jour, Mathurin prit son tracteur et alla retourner son champs. Le temps ne s'arrête pas pour le blé à semer, ni pour les bêtes à traire et c'est dans la soirée que j'allais me recueillir à la ferme et présenter mes condoléances. C'est ainsi que je vis et  parlai avec Mathurin et sa famille pour la première fois. Sa dignité et sa tristesse réservée me touchèrent. En même temps qu'il rendait hommage à son père, il prenait la tête de la ferme et devenait le chef de famille.

Plusieurs années après, alors que nous avions demandé à Mathurin de venir couper l'herbe autour de la maison avec la barre de coupe, nous l'avions invité à "prendre un verre." Nous nous installâmes tous sur la terrasse et lui, assis bien droit sur le muret, les jambes croisés, la casquette posée à son côté, avait éteint son mégot sur la pierre et l'avait glissé dans sa poche. Nous étions ravis de parler un peu avec lui. Il était fier d'être convié et avait la courtoisie de le laisser paraître discrètement.
Tandis que j'énumérais la liste des boissons probables où se situeraient ses goûts, nous nous attendions à ce qu'il choisisse une bière, du cidre, du vin même, je n'obtenais aucune réaction. Alors continuant ma liste j'optais pour des breuvages non alcoolisés, sans résultat non plus. Ne voulant pas le mettre mal à l'aise, je ré-investiguais mentalement nos autres possibilités et tentais timidement la liste traditionnelle des apéritifs "citadins", Whisky, Porto,... Et c'est alors qu'il m'arrêta et, avec beaucoup de naturel et je dois dire d'élégance, il choisit  un Whisky et les glaçons que je lui proposais aussi. C'était un peu surnaturel pour moi, je perdais mes repères, mes clichés, jamais auparavant je n'aurais imaginé qu'un fermier (nous ne disions pas agriculteur en ce temps là) puisse seulement connaître le goût du whisky et encore moins le préférer aux alcools régionaux.
La conversation nous fit évoquer le pays, les changements, les touristes de plus en plus nombreux, les exploitations agricoles qui disparaissaient les unes après les autres, etc... Puis nous parlâmes de la chasse, des chasseurs et des braconniers ; c'est alors qu'il m'éblouit lorsqu'il a dit  : "Personne ne chasse ici sans mon autorisation et une fois par an j'organise une grande battue avec "mes" invités". Un chasseur à courre n'eut pas plus d'allure que Mathurin à cet instant. Il était aristocratique et moi j'étais sous le charme !


***


Ce soir-là, Mathurin et sa femme dînèrent comme à leur habitude, d'un repas simple mais constitué de produits de qualité issus de leur propre exploitation, ils burent le vin rouge qu'ils avaient adopté depuis des années et dont une bouteille restait en permanence sur la table. A la fin du dîner Mathurin se sentant fatigué annonça qu'il allait se reposer dans sa chambre. Il dit un mot aimable à sa femme, monta l'escalier, enleva ses chaussures et s'allongea sur son lit...
Il ne devait plus jamais se réveiller, plus jamais se relever.
Plus jamais revoir sa femme ni ses enfants, plus jamais travailler aux champs, plus s'occuper des bêtes, traire les vaches, surveiller la santé des veaux, nourrir les poules et les lapins, flatter le chien et caresser les chats.
Mathurin était mort. Le tracteur n'aurait plus son conducteur et le blé coupé attendrait d'autres bras pour être engrangé. Il n'aurait plus non plus la tâche ingrate de nettoyer chaque jour l'étable et la cour de ferme. Mais il ne verrait plus non plus la beauté du printemps, les mimosas colorer de jaune poussin tous les jardins, bravant la fin de l'hiver pour annoncer les camélias robustes et délicats, roses et rouges, précédant à leur tour la cavalcade triomphante d'éclosions multicolores. Il n'admirerait plus la variété des feuillages naissants sur les branches des chênes, des châtaigniers, des buddleias. Ne verrait plus apparaître les premières fougères sur le bord des fossés et celles moins désirables dans les près. La fraîcheur des verts à cette époque semble repeindre la nature à neuf et la pureté des premiers rayons de mars déchirent les cœurs attentifs. Une force silencieuse et implacable est en route, la campagne change du soir au matin et Mathurin le savait. Depuis toujours il connaissait ce signal de la terre, Il l'avait appris de son père et il se tenait prêt.
Mais Mathurin n'irait plus aux champs, nous ne le verrions plus, du haut de son tracteur enlever sa casquette pour nous saluer de loin. Ce soir-là, Mathurin  était parti sans s'en rendre compte, comme ça, juste un peu plus fatigué que d'habitude. Il s'était endormi oubliant que le lendemain la vie avait encore besoin de lui. Mais non, de cette nuit-là, il ne revint pas, et c'est ailleurs qu'il disparu, là où les forces n'ont plus d'importance et  où la fatigue n'existe pas.

 

 

 

              


 

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