PAPY présente la nouvelle n°1 :
Robert des noms propres
ou
Filament bleu
Des livres partout des livres. Mur de page. Mosaïque
de couverture. Prison de papier.
La bibliothèque était la pièce où Isabelle passait le plus sombre de temps.
Eclairée à la pâle lueur artificielle du lieu, elle collectionnait les
lectures présentes dans la pièce. Elle ne lisait pas par plaisir, bien
entendu, mais par volonté de lutte contre l'ennui profond que lui inspirait
cette pièce. Elle n'avait rien d'autre à faire. Elle ne restait pas dans cette
pièce par plaisir, bien entendu, mais par nécessité vitale. Elle ne pouvait
rien faire d'autre.
En effet, aucune des pièces de la maison n'était aussi sombre que la bibliothèque.
Maman avait donc décidé d'y enfermer Chloé toute ces journées. Elle ne
faisait pas ça par méchanceté Maman, bien au contraire. Personne n'aimait
autant une Chloé que Maman. Même si elle était triste d'infliger ça à la
petite enfant, elle savait que c'était nécessaire, à cause de la maladie de
Chloé. De plus, le choix de la bibliothèque ne pouvait que réjouir Maman.
Elle avait toujours voulu que sa petite fille lise. Le plaisir si exquis de la
lecture méritait bien plus que l'encouragement à l'y convertir. Il fallait
l'imposer, simplement. Qu'y avait-il de mal à vouloir imposer le bonheur aux
autres ?
Chloé était assise. Par terre. Moquette vieillie par le temps. Contact douceâtre
contre ces petites jambe pâlotte à l'extrême. Silence autour, juste le bruit
des pages, tournées lentement, au rythme d'une lecture méthodique d'où la frénésie
était grande absente. Régulière et machinale. Sans joie exacerbé ni retenue
douloureuse. Quelque chose d'allant de soi, quelque chose d'assez neutre.
Parfois, Chloé levait la tête et cherchait derrière ces immeubles de
savoir le ciel bleuté et le soleil radieux qu'elle avait découvert dans les
livres. Elle ne trouvait que le toit, sombre, une fenêtre, condamnée. Elle se
demandait souvent de quel bleu était ce ciel qu'elle n'avait jamais vu, et la
consistance de cet éclat solaire qui lui serait meurtrier. Il lui arrivait
parfois même de douter à l'existence de l'extérieur.
Il était assez étonnant, au premier abord, que Chloé lise particulièrement
et régulièrement le Robert des noms propres. D'autant qu'elle ne le lisait pas
avec la vulgarité habituelle qui consiste à y pioché quelques passages
clairsemés de temps à autre au gré des besoins. C'était à la lecture assidu
et linéaire des interminables listes de noms qu'elle s'adonnait. Elle y découvrait
ces autres dont Maman lui parlait si peu, pour tenter de lui rendre supportable
cette solitude imposée. Maman pensait à tort que l'on ne pouvait pas avoir
envie d'une chose dont on ignorait l'existence. C'est pourquoi le sujet n'était
jamais abordés les quelques moments que les deux femmes passaient ensemble.
Un jour, le silence des pages tournées fut rompu. Un bruit sourd, venant d'en
haut. Comme quelque chose qui est tombé. Puis un autre, et encore un. Puis tout
plein de chocs, de plus en plus vite, de plus en plus fort. Chloé se lève.
Regard vers cette source étrange. Stupeur. Orage violent, pluie de glaçon. Ils
tombent, plus nombreux et plus vite à chaque instants. On ne discernait bientôt
plus les impacts individuels mais plutôt une asymptote vers un fond uniforme,
une autre forme de silence. Retour à une autre norme. Chloé reprend sa place,
rouvre son dictionnaire des noms propres. Des listes de personnes, horribles de
bonté ou magnifique de terreur. Tous ces noms, qui s'empilaient, qui la faisait
rêver. Elle inventait dans sa tête les dialogues imaginaires qu'elle aurait pu
avoir avec eux. Elle posait des questions, créait les réponses qui lui
semblait le plus appropriées pour chacun des êtres définis si succinctement
dans l'ouvrage. Sa tête lui offrait d'autres personnes que Maman avec qui elle
pouvait, à loisir, pratiquer le dialogue. Elle aimait particulièrement les
personnes cruelles et méchantes. Si différente de celle qui l'aimait et
ne lui offrait que de l'amour. Elle aimait dialoguer en pensée avec ces gens
qui lui faisait découvrir la jolie haine et le doux mépris. Ces sentiments,
passionnés et nécessaires, qui emplissaient un vide que l'amour maternelle ne
savait ni ne pouvait combler. Tchac ! Bruit soudain ! Son étrange !
Craquement orgueilleux, sonorité qui tranche avec la monotonie de la chute de
grêle. Yeux qui cherchent. Sens en alerte. Puis résignation. Quoique non. Elle
scrute encore, persuadé que l'ordinaire venait d'avoir une singularité. La fenêtre.
Un petit morceau de bois avait volé sous le choc, découvrant un minuscule
interstice. Filament vers les espaces inconnus. Chloé s'approche, espérant y
voir le bleu et la clarté rêvée, elle y découvre une parcelle du gris des
jours d'orages. Déception de plus à la quête de l'exception du quotidien.
Elle s'assied, reprend un autre livre, un roman cette fois. Pages qui tournent,
encore et encore, dans l'uniforme et artificielle clarté électrique.
Chloé éprouvait-elle de la haine pour Maman ? Non, elle ne le pensait pas. Par
contre, elle a éprouvé de l'amour inconsidéré pour elle. Plutôt par défaut,
elle se l'avouait. Maintenant c'était différent, plus compliqué sûrement. Ni
mieux, ni moins bien, elle en était certaine. Simplement différent et moins
radicale. Goût amer et sucré à la fois.
Une estompe de tâche, plus claire, sur le noir et blanc des pages. Anomalie
soudaine qui réveillait Chloé. Elle regarde cette fine lueur. Lentement, sa
netteté et sa luminosité ne cesse de croître. Contraste fabuleux après
quelques secondes. Elle lève la tête avec une joie et une vivacité inédite,
emprunté à ces moments d'exception où une force joyeuse vous emplie d'une énergie
euphorique. Là haut, petit fragment bleuté et magnifique. Jamais elle n'avait
vu chose si belle, si vive. Et plus bas, sur le sol, la tache donne des couleurs
inédite à l'éternelle moquette, étendue morne et glacée comparé à cette
petite touche de lumière-paradis. Elle tend une main, d'une affreuse blancheur,
pour la baigner dans ce filet mélodieux. Contact. La douleur est immense, vive,
démente. Chloé se retire immédiatement. Une marque rouge sur le dos de la
main. Brûlure, comme marquée au fer rouge. Elle regarde apeuré ce témoignage
de la douleur qu'elle vient de ressentir. La peau brûlée va faire des petites
cloques pleine de pue, comme quand elle renverse de l'eau chaude. Cette idée
fait rire Chloé sans qu'elle sache pourquoi. Elle rie aux éclats, roule par
terre en se tenant le ventre. Ces cris joyeux résonne dans la pièce, alors
qu'elle osait à peine y chuchoté. Elle cesse de rire soudain, reprend ces
esprits, regarde la tâche. Irrésistiblement, elle y retourne, sans même connaître
les causes qui la pousse à ce geste mutilatoire. Elle se délecte de ces milliers
de petites flèches lumineuses qui viennent se planter dans son fragile épiderme,
libérant d'horrible vagues de douleur atroce et de plaisir étrange. Chloé
regarde fixement le bleu, pendant plusieurs minutes tandis que sa main se
consume. Un sourire s'écrit sur ces petites lèvres. Elle se lève. L'air
ailleurs. Va chercher le dictionnaire, celui que tu aimes temps petite. Voilà,
pose le ici. Pose cette symbolique première marche. Vois comme c'est
magnifique, continue maintenant, voilà, pose celui-ci par dessus. Et cet autre,
là, à côté. Très belles fondations ! Vite dépêche toi, tu as encore temps
à faire, va chercher toutes ces pierres de papiers, tout ces combustibles
livresques qui formeront l'œuvre de ta vie. Déjà un mètre, très bien. Mais
il en faut encore. Vide vite cette autre étagère. Jette, jette au sommet de
cette montagne que tu construis. Maman ne sera pas contente que tu déranges sa
bibliothèque bien rangée ? Tu t'en moque petite. C'est un nouvel ordre que tu
construit, cette montagne de livres vers la liberté n'est il pas plus beau,
plus vivant que ces sombres rayonnages, alignement de cadavres, cimetière de
tombes. Cesse de discuter et cours accomplir ton œuvre, ce dont tu rêve depuis
tant d'années. Encore deux mètres et plus de livre encore. C'est si peu. Jette
jette, magnifique édifice que voici. Va chercher des livres, encore et encore.
Il te les faudra tous. Jolie petite rêveuse, la liberté si proche, pourquoi en
as-tu peur, tu sembles effrayée ? Vivre libre ne vaut-il pas tous les
sacrifices… Voilà, le dernier livre, enfin. Pourquoi le regarde-tu ainsi ? Tu
lui donne une valeur parce que c'est le dernier, mais il est comme tous les
autres que tu as jeté avant. Pas de sentimentalisme, n'échoue pas si près du
but. Jette le, jette le petite !
Chloé s'approche de l'immense cathédrale de mots qu'elle venait d'édifié.
Echelle vers autre chose. Elle s'approche lentement. Dépose le dernier livre,
avec délicatesse et une larme coulant le long de sa joue. Elle escalade lentement.
Des livres retombent sous ces pieds tandis qu'elle s'élève. Equilibre précaire
sur lequel elle progresse. Attirance sans condition du sommet. Elle atteint
enfin le rebord de la fenêtre alors que tout s'écroule sous elle. Elle regarde
le sol avec mélancolie, sans trop savoir pourquoi. Chloé sait qu'elle peu
encore reculer. On peut résister à une chute de trois mètres avec un peu de
chance. Elle pense aussi à Maman. Elle oublie ce qui rendait ambiguë le lien
avec Maman. Elle retrouve les sensations perdues de la relation originelle. Elle
regarde ce sol, si tristounet mais qui lui était si familier. Ce qu'elle
voulait quitter n'était pas si affreux. Désappointement des décisions extrêmes,
déchirement qui met mal à l'aise. Elle regarde encore le monde d'en bas. Sa
simplicité, son quotidien prévisible, sa ligne toute tracée, sa sécurité,
sa protection. Encore un instant. Elle plonge son regard vers ce passé qu'elle
ne savait plus quitter. Trois mètres et quelques bosses. Frémissement dans son
regard.
Chloé arrache avec violence les planchettes condamnant la fenêtre et plonge
dans un brasier de clarté.
concours Robert des noms propres