La campagne, moi je deteste !

 

 

Par Amélie Nothomb.

            Un texte paru en 1996 dans la revue d'été de Maison Madame Figaro.

    

 

"Personne ne devrait être tenu responsable de ce qu'il a fait dans une propriété de campagne", fait dire Oscar Wilde à l'un de ses personnages dans "L'éveil de Lady Windermere". Il est réconfortant de constater que l'on a eu d'illustres devanciers dans ce qui constitue l'une des plus redoutables tragédies de notre époque : les invitations des chers amis à passer un petit week-end dans leur "cottage" ou autre cabane au fond de la forêt.

Il y a là un drame humain si pernicieux qu'avant de se lancer dans une belle et longue amitié avec quelqu'un on devrait, si l'on était avisé et prévoyant, demander au candidat s'il possède une résidence secondaire ; auquel cas, si charmant que soit l'ami potentiel, il faudrait avoir le courage de limiter les dégâts en s'en tenant à une relation superficielle. Il n'y a pas d'exception : une invitation à la campagne cache toujours quelque chose. Les possibilités sont limitées : soit on est convié à passer quelques jours dans une fermette, et l'on se retrouve dans un somptueux manoir où circulent des créatures vêtues de soie, alors que l'on est venu en jeans et en gros souliers – et l'on n'a rien emporté d'autres, naturellement –, soit on est amené à découvrir la villa de rêve dont les chers amis ont parlé comme de la terre promise, et l'on arrive dans une cambuse si humide et si mal chauffée que l'on se croirait invité à visiter le caveau familial.

La première hypothèse est terrible : les mondanités constituent déjà une épreuve en ville ; à la campagne, elles virent au martyr. Au moins, dans les dîners citadins, on n'exige pas de vous que vous soyez "naturel". Dans la propriété bucolique, c'est le mot d'ordre. Sous prétexte qu'il y a de la verdure tout autour, l'on est tenu d'adopter cette attitude fausse entre toutes que la mauvaise foi a baptisé le "naturel".

Le naturel trouve le sommet de son illustration sociologique dans l'équivalent campagnard du cocktail, à savoir le barbecue. Les ingrédients de la nature primitive et authentique ont été réunis avec un soin et une naïveté touchants : il y a le feu, le bois, les quartiers de viande crue, les lames tranchantes – mais un consensus empêche ces âmes en quête de sauvagerie de voir l'espèce de diesel pestilentiel sans lequel le chef de la tribu ne pourrait jamais alimenter la flamme et de remarquer le goût de pot d'échappement que cela confère à la grillade qui, de toute façon, arrivera carbonisée dans votre assiette. Le pire n'est pas la nourriture mais l'esprit dans lequel il est convenu de le manger. "Détendez-vous, nous sommes à la campagne", vous dira un maître de maison au sourire crispant, sans se rendre compte que sa gentille exhortation comporte une contradiction flagrante : c'est précisément à cause de cette campagne qu'il est définitivement impossible d'être détendu. Car enfin, s'il y a bien un environnement hostile à l'homme sur Terre, c'est la nature. Les populations préhistoriques ne trouvaient certainement pas que les forêts et les plaines étaient des lieux apaisants.

Et encore : nos ancêtres paléolithiques ne connaissaient pas leur bonheur. Quand ils se réunissaient pour dévorer un mammouth entier, il n'y avait pas une dame avec un appareil de photo pour venir les immortaliser – comme par hasard au moment où ils avaient la bouche pleine - : "Restez comme vous êtes, ne posez surtout pas ! J'adore les photos prises pendant les barbecues, elles sont tellement naturelles…" Et, deux semaines plus tard, quel émouvant souvenir qu de trouver dans sa boîte aux lettres une enveloppe bourrée de photos où l'on vous voit défiguré par l'immangeable bouchée de viande qui vous gonfle les joues. Avec ce bouleversant post-scriptum : "Vous êtes merveilleux sur cette photo : c'est tellement vous ! J'en ai envoyé des copies à X, Y et Z."

La seconde hypothèse est pire : existe-t-il un langage assez sordide pour exprimer l'angoisse que l'on éprouve quand on arrive, par un vendredi soir pluvieux, dans une chaumière glaciale et sinistre où l'on est censé rester deux jours ? Et la consternation que l'on a tant de mal à cacher en découvrant les chers amis, que l'on connaissait en costumes et vestons, dans leur panoplie de gentleman-farmer des années 70 ? Et l'envie de partir à l'instant, quand on vous montre votre chambre à coucher au plafond taché d'humidité, où il règne la plus "naturelle" des températures – 4 ou 5 degrés ?

Il existe une seule chose aussi atroce qu'une nuit à la campagne : c'est une journée à la campagne, en compagnie des chers amis qui ont eu le sadisme de vous y inviter. Si au moins ils vous laissaient vous morfondre dans votre coin et vous pénétrer de cette pénitence ! Mais non, ce sont de bons hôtes, ils veulent vous occuper. "Venez avec nous, nous allons faire une grande randonnée en forêt !" Et vous êtes entraînés dans un genre d'absurde parcours de survie, à travers des chemins si boueux qu'il vous est impossible de regarder autre chose que l'endroit où vous allez poser votre pied. Trois heures plus tard, après vous avoir raconté en détail par quel hasard sublime il a trouvé cette idyllique maison de campagne, votre cher ami s'exclame : "Vous n'allez psa me croire : je ne sais pas où nous sommes ! C'est bien la première fois que je me perds dans la région." Et il a fallu que cela tombe sur vous. Vous pouvez vous estimer heureux si, avant la tombée de la nuit, vous avez retrouvé le hangar au toit percé où vous attend le ragoût inidentifiable, "préparé selon une très vieille recette de famille dont le secret est gardé avec un soin jaloux, de génération en génération".

Le dîner champêtre est suivi d'une veillée au coin du feu, où l'on ne manque pas d'être enfumé comme un jambon, car la cheminée tire mal. On joue à un jeu de société qui fera regretter les plus indigestes émissions télévisées, ce qui n'empêchera pas quelqu'un – vous, par exemple – de s'exclamer que, quand on a une cheminée, on n'a pas besoin de la télévision.

Je pourrais continuer longtemps cette énumération des vicissitudes du week-end à la campagne. Je m'en tiendrai là car la justice m'oblige à préciser que ce rituel social a au moins une vertu : il dissuade à tout jamais ses victimes de s'acheter un jour une fermette rustique. C'est la plus grande erreur que l'on puisse commettre. D'autant qu'elle est due, le plus souvent, à une illusion qui a la vie dure selon laquelle la campagne est synonyme de solitude.

Quoi de plus compréhensible que le besoin d'être seul ? A ceux qui l'éprouvent aussi fort que moi, je donne cet avertissement solennel : si vous voulez ne voir personne, allez vivre en ville, et même dans la plus grande métropole du monde. Rien de tel pour les anachorètes véritables que l'absence de communication inhérente à l'univers citadin. Si vous êtes asocial, fuyez les déserts ! Car, dans un désert, vous ne croiserez sans doute qu'un seul individu, mais il ne vous lâchera plus. En ville, on a cent mille voisins et on ne les rencontre jamais. A la campagne, on a un voisin et c'est l'enfer.

Autre mythe à anéantir d'urgence : le calme de la nature. Vous aimez le silence ? Restez en ville : vous y aurez un recours en cas de tapage nocturne. A la campagne, non seulement vous aurez à subir un fracas étourdissant – non, ni les oiseaux ni les cigales : la radio tonitruante de votre voisin qui, comme tous les campagnards, adore le bruit – mais en plus vous n'y aurez pas l'ombre d'un recours. Si vous vous plaignez à une autorité locale du chahut, il vous regardera avec ahurissement : du bruit ? Vous en avez de la chance ! Pour vivre heureux, vivons caché : on n'a jamais trouvé plus sage règle de vie.

Et, comme il n'existe pas de meilleure cachette que celle de l'arbre dans la forêt, il faut l'imiter et rester parmi les citadins aux poumons emplis de pollution, ses semblables, ses frères.

 

Vous avez des réactions ?

N'hésitez pas à me les envoyer !

 

retour Ecrits

d'Amélie

l'accueil